
Pendant des siècles, l’or a occupé une place particulière dans l’imaginaire des investisseurs. Il a servi de monnaie, de réserve de valeur, de symbole de richesse et, plus récemment, de refuge lorsque tout semblait s’effondrer.
À chaque crise majeure, le même scénario se répète. Les marchés chutent, les inquiétudes augmentent, les médias parlent d’inflation, de dettes publiques ou de tensions géopolitiques. Très vite, l’or revient au centre des discussions. Son cours grimpe, les records historiques s’enchaînent et beaucoup y voient la preuve qu’il constitue un excellent investissement. Le raisonnement paraît logique : si son prix monte régulièrement depuis plusieurs années, c’est bien qu’il faut en posséder.
Pourtant, cette conclusion est beaucoup moins évidente qu’elle n’en a l’air. Je ne cherche pas à dire que l’or est inutile. Il peut remplir certaines fonctions patrimoniales très particulières, notamment comme réserve de valeur dans des situations extrêmes ou comme actif de diversification lorsqu’il reste très minoritaire dans un patrimoine.
En revanche, considérer l’or comme un véritable investissement, au même titre qu’une entreprise productive ou qu’un portefeuille d’ETF, me paraît être une erreur. La nuance est importante. Beaucoup d’investisseurs confondent la hausse d’un prix avec la création de richesse. Or ce sont deux choses très différentes.
1. La hausse de l’or ne prouve pas qu’il s’agit d’un bon investissement
L’un des arguments les plus fréquemment avancés en faveur de l’or est simple : son prix a fortement progressé ces dernières décennies. C’est exact. Mais cette observation ne permet absolument pas de conclure qu’il constitue un bon investissement aujourd’hui.
On pourrait tenir exactement le même raisonnement à propos des actions américaines en 1999, de l’immobilier américain en 2007, des valeurs technologiques en 2021 ou de certains cryptoactifs au sommet de leur euphorie. Tous avaient connu une progression spectaculaire avant que la réalité économique ne rappelle que les prix ne montent jamais éternellement.
Le problème est que notre cerveau accorde énormément d’importance aux performances récentes. Plus un actif monte, plus il paraît rassurant. Les investisseurs interprètent cette hausse comme une validation collective : si tout le monde en achète, c’est probablement qu’il y a une bonne raison. En réalité, la popularité d’un actif augmente souvent précisément au moment où son potentiel futur diminue.
Ce phénomène n’a rien de spécifique à l’or. Il accompagne pratiquement toutes les grandes phases spéculatives.
On commence par identifier une bonne histoire : l’or protège de l’inflation, Internet va révolutionner le monde, l’immobilier ne baisse jamais, l’intelligence artificielle va transformer l’économie…
Puis cette histoire attire progressivement de nouveaux investisseurs :
- Les médias relaient les performances.
- Les réseaux sociaux amplifient le phénomène.
- Les vendeurs trouvent un argument commercial idéal.
- Et chacun finit par acheter parce que le voisin a déjà acheté.
À ce stade, la hausse du prix devient elle-même l’argument principal en faveur de l’investissement. C’est précisément là que le danger apparaît. Car lorsqu’un actif est acheté essentiellement parce qu’il monte, sa valorisation dépend de moins en moins de ses qualités intrinsèques et de plus en plus de la capacité à trouver un nouvel acheteur prêt à payer davantage demain.
L’histoire financière est remplie de ces épisodes :
- Les actions des compagnies aériennes dans les années 1960.
- Les valeurs pétrolières dans les années 1970.
- La bulle Internet à la fin des années 1990.
- L’immobilier américain avant 2008.
- Certaines sociétés technologiques durant les années 2020.
- Plusieurs cryptoactifs pendant les périodes d’euphorie.
À chaque fois, les arguments semblaient différents. Le mécanisme psychologique, lui, restait exactement le même.
Cela ne signifie pas que l’or est aujourd’hui en bulle ou qu’il va forcément chuter demain. Personne n’en sait rien. En revanche, il faut reconnaître une chose : le simple fait qu’un actif ait fortement monté ne constitue jamais une raison suffisante pour l’acheter.
En investissement, regarder uniquement le rétroviseur est rarement une bonne idée.
2. Acheter de l’or revient davantage à spéculer qu’à investir
Cette distinction est probablement la plus importante de tout l’article. Investir consiste à acheter un actif capable de créer de la richesse au fil du temps. Spéculer consiste à acheter un actif dans l’espoir que quelqu’un d’autre acceptera plus tard de le payer plus cher.
Dans la pratique, la frontière n’est pas toujours parfaitement nette. Une action peut être achetée de manière spéculative. Un appartement peut lui aussi faire l’objet d’une spéculation. Mais certains actifs reposent beaucoup plus naturellement sur ce mécanisme que d’autres. L’or en fait partie.
Lorsque la plupart des investisseurs achètent de l’or, ils ne le font pas parce qu’il produit une richesse économique supplémentaire. Ils l’achètent parce qu’ils pensent que sa valeur augmentera. Toute la différence est là.
Je constate souvent le même scénario chez les investisseurs particuliers :
- Ils observent un actif pendant plusieurs mois.
- Ils le voient progresser régulièrement.
- Ils hésitent.
- Puis vient le moment où ils ne supportent plus de rester à l’écart.
- Ils ont peur de manquer une opportunité.
- Ils finissent donc par acheter, non parce que leur analyse a changé, mais parce que leur inconfort psychologique est devenu plus fort que leur prudence.
J’appelle cela la stratégie du « je ne supporte plus de regarder les autres gagner de l’argent ». Elle soulage presque toujours à court terme. Elle coûte souvent très cher à long terme.
Les grands mouvements spéculatifs suivent généralement cette mécanique émotionnelle :
- Les premiers investisseurs prennent un risque important.
- Les suivants achètent parce que les premiers ont eu raison.
- Puis arrivent ceux qui recherchent une valeur refuge précisément au moment où tout le monde en parle déjà.
Ce sont souvent eux qui supportent l’essentiel de la correction lorsque l’euphorie disparaît. Ce n’est d’ailleurs pas propre à l’or. Les investisseurs qui découvrent un actif uniquement après plusieurs années de hausse arrivent rarement au meilleur moment.
La question qu’il faut toujours se poser est finalement très simple : si demain personne n’accepte de payer cet actif plus cher qu’aujourd’hui, continuera-t-il malgré tout à créer de la valeur pour moi ?
Pour une entreprise rentable, la réponse est souvent oui. Pour un portefeuille d’actions diversifié également. Pour un immeuble qui génère des loyers, la réponse est encore oui. Pour l’or, la réponse est beaucoup moins évidente.
3. Un investissement doit produire quelque chose
C’est probablement le critère le plus simple pour distinguer un investissement d’un actif spéculatif.
Lorsqu’une entreprise réalise des bénéfices, elle peut les distribuer sous forme de dividendes ou les réinvestir pour développer son activité. Dans les deux cas, elle crée de la valeur.
Une obligation verse des intérêts. Un immeuble produit des loyers. Une terre agricole génère des récoltes. Même lorsqu’un investisseur ne perçoit aucun revenu immédiat, il possède un actif qui travaille pour lui.
L’or fonctionne différemment. Un lingot conservé dans un coffre aujourd’hui sera exactement le même dans vingt ans. Il ne produira ni revenu, ni innovation, ni croissance. Sa valeur dépendra uniquement du prix que le marché sera prêt à lui attribuer.
C’est précisément ce qui rend son évaluation particulièrement difficile. Lorsqu’on achète une entreprise, on peut estimer ses bénéfices futurs, ses flux de trésorerie, sa croissance ou encore sa capacité à gagner des parts de marché. Pour une obligation, on connaît à l’avance les intérêts qui seront versés. Pour l’or, il n’existe aucun flux économique à analyser.
Son prix repose essentiellement sur l’offre et la demande. Autrement dit, sa valeur future dépend moins de ce qu’il produira que de ce que les autres investisseurs penseront de lui.
Cette distinction paraît théorique. Elle est pourtant fondamentale lorsqu’on construit un patrimoine sur plusieurs décennies.
L’expérience de pensée de Warren Buffett : Warren Buffett a proposé une comparaison devenue célèbre. Imaginez que vous disposiez d’une somme suffisante pour acheter la totalité de l’or extrait dans le monde. Vous pourriez constituer un immense cube métallique de plusieurs dizaines de mètres de côté.
Ou bien utiliser exactement la même somme pour acquérir d’immenses surfaces agricoles, des entreprises parmi les plus rentables du monde et conserver encore plusieurs centaines de milliards d’euros en trésorerie.
Dans cinquante ans, que posséderiez-vous ?
Le cube d’or serait toujours là. Exactement identique. Pendant ce temps, les terres auraient continué à produire des récoltes. Les entreprises auraient probablement créé de nouveaux produits, versé des dividendes, réalisé des investissements et augmenté leur valeur économique. Le capital aurait travaillé.
C’est là toute la différence. Lorsqu’on investit sur plusieurs décennies, la création de richesse provient essentiellement de la capacité des actifs à produire eux-mêmes de nouvelles richesses.
Les intérêts composés ne tombent pas du ciel. Ils résultent de revenus qui génèrent eux-mêmes de nouveaux revenus. Un actif qui ne produit rien ne bénéficie pas naturellement de ce mécanisme. Son rendement dépend presque exclusivement de l’évolution de son prix.
C’est aussi ce qui explique les performances de long terme : l’or peut connaître d’excellentes périodes. Parfois même spectaculaires. Les années 1970 en sont un exemple. Le début des années 2000 également. Plus récemment, les tensions géopolitiques, les politiques monétaires très accommodantes puis le retour de l’inflation ont de nouveau soutenu son cours.
Beaucoup d’investisseurs s’arrêtent à ce constat. Pourtant, ce n’est pas ainsi qu’il faut raisonner.
Ce qui importe réellement lorsqu’on prépare un projet à vingt ou trente ans n’est pas la meilleure période d’un actif, mais sa capacité à créer durablement de la richesse. Et sur ce terrain, les actifs productifs disposent d’un avantage considérable.
Les actions mondiales ont historiquement offert des rendements supérieurs à ceux de l’or sur de très longues périodes. Non pas parce que les marchés seraient systématiquement optimistes, mais parce que derrière un indice boursier se trouvent des milliers d’entreprises qui innovent, recrutent, investissent et cherchent en permanence à créer davantage de valeur.
Le moteur de leur performance est économique. Celui de l’or est essentiellement psychologique. Cette différence explique pourquoi les deux actifs ne jouent pas le même rôle dans un portefeuille.
L’un participe à la création de richesse. L’autre cherche principalement à préserver une partie du pouvoir d’achat dans certaines situations. Confondre ces deux fonctions conduit souvent à de mauvaises décisions d’investissement.
Les performances passées racontent rarement toute l’histoire.
Il est toujours possible de trouver une période pendant laquelle l’or a fait mieux que les actions. De la même manière, on peut trouver des décennies où certaines places boursières ont largement sous-performé l’immobilier, les obligations ou même les liquidités.
Choisir une période favorable est relativement facile. Construire une stratégie d’investissement uniquement à partir de cette période l’est beaucoup moins.
C’est d’ailleurs une erreur fréquente. Lorsqu’un actif traverse plusieurs années de hausse, il attire naturellement davantage d’études, de vidéos, de livres et de commentaires expliquant pourquoi cette fois serait différente. Les arguments évoluent. Le biais reste le même. On cherche à justifier une performance déjà observée.
Un investisseur devrait plutôt faire l’inverse. Il devrait commencer par se demander pourquoi un actif crée de la valeur. Puis vérifier si les performances historiques sont cohérentes avec ce mécanisme.
Dans le cas des actions, le lien est relativement clair. Les entreprises produisent davantage de bénéfices. Leur valeur augmente.
Dans le cas de l’or, le raisonnement est beaucoup plus fragile. Sa progression dépend principalement du comportement futur des acheteurs.
Cela ne signifie pas que son prix ne continuera pas d’augmenter. Simplement que personne ne peut l’expliquer par une création de richesse comparable à celle d’une entreprise. Et cette différence change profondément la manière dont il faut envisager sa place dans un portefeuille.
4. Ne problème n’est pas l’or, mais ce qu’on en attend
C’est probablement l’objection la plus pertinente. Après tout, les banques centrales achètent de l’or. Certains investisseurs très expérimentés en possèdent également. Peut-on vraiment affirmer qu’ils se trompent ?
Je ne le crois pas. En réalité, tout dépend de la fonction que l’on attribue à l’or.
Le problème ne vient pas de l’or lui-même. Il vient des attentes que l’on place en lui.
Si vous achetez de l’or en espérant qu’il fasse mieux que les actions sur trente ans, vous risquez d’être déçu. Si, en revanche, vous l’utilisez comme une faible composante d’un patrimoine très diversifié, capable de jouer un rôle dans certains scénarios extrêmes, la logique devient beaucoup plus défendable.
Les banques centrales n’investissent d’ailleurs pas comme un particulier. Leur objectif n’est pas de maximiser le rendement d’un portefeuille destiné à financer une retraite. Elles cherchent à détenir un actif reconnu internationalement, indépendant de toute devise et susceptible de conserver une partie de sa valeur en cas de crise systémique.
Un investisseur particulier poursuit généralement un objectif très différent. Il souhaite faire fructifier son patrimoine. Ces deux logiques ne doivent pas être confondues.
La vraie question n’est donc pas « faut-il posséder de l’or ? »
À mes yeux, la question pertinente est plutôt : quelle place mérite-t-il dans un patrimoine ?
À partir du moment où l’on répond honnêtement à cette question, le débat change complètement. L’or n’est plus considéré comme le moteur de la performance. Il devient un outil parmi d’autres.
Une allocation patrimoniale repose rarement sur une seule conviction. Elle combine des actifs qui remplissent des rôles différents :
- Les actions cherchent à créer de la richesse.
- Les obligations apportent davantage de stabilité.
- L’immobilier répond à d’autres objectifs.
- Le monétaire permet de gérer les besoins à court terme.
- L’or peut, lui aussi, avoir sa fonction.
Mais cette fonction n’est pas de remplacer les actifs productifs.
Je rencontre parfois des investisseurs qui souhaitent consacrer 30 %, 40 % ou même davantage de leur patrimoine à l’or, convaincus qu’il constitue la seule véritable protection contre les crises à venir. C’est souvent le signe que leurs décisions sont davantage guidées par leurs inquiétudes que par leur stratégie patrimoniale.
À l’inverse, ignorer totalement l’existence de l’or parce qu’il ne produit aucun revenu me paraît tout aussi excessif. Comme souvent en investissement, les positions les plus tranchées sont rarement les plus solides.
Ce que l’or nous apprend sur l’investissement
Au fond, cet article ne parle pas uniquement de l’or. Il parle de notre manière de choisir nos investissements.
Nous sommes naturellement attirés par ce qui a récemment bien fonctionné. Nous accordons facilement davantage de crédit à un actif dont le prix monte qu’à un actif qui crée patiemment de la richesse dans l’ombre.
Pourtant, les plus grands patrimoines se construisent rarement en cherchant le prochain actif à la mode. Ils se construisent en possédant longtemps des actifs capables de produire davantage de valeur année après année.
Cette logique paraît moins spectaculaire. Elle est aussi beaucoup plus robuste.
Lorsqu’un investisseur me demande si l’or est un bon placement, je préfère donc déplacer légèrement la discussion. Je ne lui demande pas combien il pense que l’or vaudra dans dix ans. Je lui demande pourquoi il souhaite en acheter.
La réponse apporte souvent bien plus d’informations que la question elle-même. Parce qu’en investissement, un actif n’est jamais bon ou mauvais dans l’absolu. Il est simplement plus ou moins adapté à l’objectif que vous cherchez réellement à atteindre.
Chez Alti Patrimoine, nous pensons que c’est cette réflexion sur le rôle de chaque actif qui compte davantage que le choix de l’actif lui-même.