Vit-on la plus grande crise de l’histoire ?

Vit-on la plus grande crise de l'histoire ?

À chaque grande baisse des marchés, le même discours réapparaît. Nous serions en train de vivre une crise sans précédent. La pire de l’histoire. Celle qui remettrait définitivement en cause les règles habituelles de l’investissement.

Sur le moment, cette impression paraît parfaitement logique. Lorsque les marchés chutent, que les médias parlent d’inflation, de guerre, de faillites ou de récession, il devient difficile de prendre du recul. L’incertitude est omniprésente et chaque nouvelle semble confirmer que « cette fois, c’est différent ».

Pourtant, c’est précisément dans ces moments-là que les investisseurs commettent le plus d’erreurs. Non pas parce qu’ils manquent d’informations, mais parce qu’ils accordent trop d’importance au présent et pas assez à l’histoire des marchés.

Avant de se demander comment réagir face à une crise, il faut déjà répondre à une question plus simple : est-elle réellement exceptionnelle ?

Chaque crise semble unique

Avec plusieurs années de recul, nous savons désormais que la pandémie de 2020 a provoqué l’une des récessions les plus brutales de l’histoire moderne. Une grande partie de l’économie mondiale s’est arrêtée presque simultanément. Des entreprises ont fermé du jour au lendemain, des chaînes d’approvisionnement ont été interrompues et des millions de personnes se sont retrouvées temporairement sans activité.

Sur le plan économique et sanitaire, la situation était effectivement exceptionnelle.

Sur le plan boursier, c’est une autre histoire.

Le marché américain, qui reste la principale référence mondiale, a perdu un peu plus de 30 % avant de retrouver rapidement ses plus hauts. La baisse a été spectaculaire, mais relativement courte.

Deux ans plus tard, les investisseurs ont dû faire face à un autre choc. Cette fois, ce n’était plus une pandémie, mais le retour de l’inflation, la guerre en Ukraine, la crise énergétique et la remontée des taux d’intérêt. Les actions ont reculé, mais les obligations ont également souffert, ce qui a surpris de nombreux épargnants habitués à voir ces deux classes d’actifs évoluer en sens inverse.

Là encore, beaucoup y ont vu une crise historique.

Pourtant, lorsqu’on élargit simplement l’horizon d’observation, la perspective change rapidement.

En 2008, les marchés actions mondiaux avaient perdu plus de la moitié de leur valeur. À l’époque déjà, beaucoup pensaient assister au pire effondrement imaginable.

Mais la crise financière de 2008 elle-même reste moins profonde que celle de 1929. Entre le sommet et le point bas, le marché américain avait alors perdu près de 80 % de sa valeur, et il lui avait fallu de nombreuses années pour retrouver ses niveaux d’avant-crise.

Autrement dit, chaque génération a tendance à considérer la crise qu’elle traverse comme la plus grave de toutes. L’histoire montre pourtant que les marchés ont déjà connu des situations plus difficiles, parfois beaucoup plus.

Cela ne signifie évidemment pas que les crises récentes étaient anodines. Elles ont simplement été différentes.

Ce qui change d’une crise à l’autre

Comparer uniquement l’ampleur des baisses boursières serait d’ailleurs réducteur.

Chaque crise possède ses propres mécanismes.

La crise de 2008 provenait essentiellement du système financier. Celle de 2020 est née d’un choc sanitaire mondial. Celle de 2022 a combiné inflation, tensions géopolitiques, crise énergétique et changement brutal de politique monétaire.

Les causes diffèrent. Les conséquences aussi.

En 2020, le véritable risque n’était pas seulement la chute des marchés. C’était l’arrêt simultané de milliers d’entreprises. Sans chiffre d’affaires, les licenciements auraient pu se multiplier. Sans revenus, les ménages auraient réduit leur consommation. Et cette baisse de la consommation aurait fragilisé davantage les entreprises restantes.

Un cercle vicieux pouvait rapidement s’installer.

Si cette spirale ne s’est finalement pas produite à grande échelle, c’est en grande partie parce que les États et les banques centrales sont intervenus massivement.

Parmi les principales mesures mises en place :

  • injection de liquidités afin d’éviter un assèchement des marchés financiers ;
  • garanties accordées aux banques pour maintenir le financement de l’économie ;
  • aides destinées aux entreprises et aux ménages afin de limiter l’effondrement de la demande.

Ces interventions ont profondément modifié l’issue de la crise. Elles n’ont pas supprimé les difficultés, mais elles ont évité qu’une crise sanitaire ne se transforme en dépression économique comparable à celle des années 1930.

La situation de 2022 a posé des défis très différents.

Les banques centrales ont cette fois été contraintes de lutter contre une inflation redevenue très élevée. Pour cela, elles ont relevé rapidement leurs taux d’intérêt. Cette décision était nécessaire pour ralentir la hausse des prix, mais elle a aussi provoqué une baisse simultanée des obligations, une pression accrue sur les entreprises les plus endettées et un renchérissement du coût du crédit pour les ménages.

Autrement dit, les autorités économiques ne combattaient plus le même incendie.

C’est une réalité que les investisseurs oublient souvent : les crises ne se répètent presque jamais. Elles changent de visage, de causes et de conséquences. Chercher à prévoir la prochaine en se basant uniquement sur la précédente conduit souvent à préparer la mauvaise réponse.

Et c’est précisément pour cette raison qu’une stratégie d’investissement ne devrait jamais dépendre du scénario économique du moment.

Car la véritable question n’est finalement pas de savoir si la crise actuelle est la pire de l’histoire. Elle est beaucoup plus pratique : que faut-il faire de son portefeuille lorsqu’une nouvelle crise apparaît ?

Le vpiège n’est pas la crise, mais la façon dont on y fait face

Chaque baisse importante des marchés produit le même phénomène.

Des investisseurs qui hésitaient depuis des années à investir se mettent soudainement à vouloir agir très vite. Ce qui leur semblait risqué lorsque les marchés progressaient devient, presque du jour au lendemain, une opportunité exceptionnelle.

En 2020, de nombreux courtiers ont connu une explosion des ouvertures de comptes. Les marchés avaient fortement chuté en quelques semaines, et beaucoup d’investisseurs avaient l’impression d’assister aux « soldes » de la bourse.

Cette réaction est parfaitement compréhensible. Si un actif que vous souhaitiez acheter devient soudainement 30 % moins cher, il paraît logique d’y voir une bonne affaire. C’est d’ailleurs ce que nous faisons dans la plupart des domaines de notre vie quotidienne.

Le problème est que les marchés financiers ne fonctionnent pas comme un magasin. Lorsqu’un commerçant applique une réduction de 30 %, vous connaissez immédiatement le prix final. En bourse, personne ne sait si la baisse est terminée ou si elle ne fait que commencer.

Une action qui perd 30 % peut très bien en perdre encore 30 %. Une baisse de 50 % peut être suivie d’une nouvelle baisse de 20 %. À l’inverse, un marché qui paraît encore très cher peut continuer de progresser pendant plusieurs années.

Autrement dit, une baisse ne vous indique jamais si vous êtes proche du point bas.

C’est précisément ce qui rend les stratégies consistant à « attendre la prochaine crise » beaucoup moins évidentes qu’elles n’en ont l’air.

Attendre la crise est une stratégie coûteuse

L’idée paraît séduisante. Pourquoi investir aujourd’hui alors qu’une baisse finira forcément par arriver ? Ne vaut-il pas mieux conserver son capital et attendre le bon moment ?

Le raisonnement oublie toutefois un élément essentiel : les marchés passent beaucoup plus de temps à monter qu’à baisser.

Les marchés baissiers sont souvent violents, mais relativement courts. Les marchés haussiers, eux, peuvent durer de nombreuses années. Attendre la prochaine crise revient donc à rester volontairement à l’écart pendant la phase où les marchés créent l’essentiel de leur performance.

Prenons un exemple simple. Un investisseur qui attend pendant cinq ans une correction de 20 % risque de constater que le marché a progressé de 60 % avant de reculer… de seulement 20 %. Au moment où il décide enfin d’investir, les prix restent finalement plus élevés que lorsqu’il avait commencé à attendre.

Cette situation est beaucoup plus fréquente qu’on ne l’imagine. Le coût d’une stratégie d’attente n’est donc pas seulement psychologique. Il est aussi financier. En cherchant à éviter les baisses, on renonce souvent à une grande partie des hausses.

À cela s’ajoute une deuxième difficulté. Même lorsqu’une crise survient enfin, rien ne garantit que l’investisseur passera réellement à l’action. Acheter pendant que tout le monde vend est beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît lorsqu’on observe les graphiques plusieurs années plus tard.

En théorie, tout le monde souhaite acheter lorsque les marchés chutent.

En pratique, les titres des journaux parlent de faillites, de récession, de guerre ou de crise bancaire. Les prévisions deviennent de plus en plus pessimistes.

Beaucoup préfèrent alors attendre « encore un peu », puis encore un peu. Et lorsque les marchés repartent finalement à la hausse, ils donnent souvent l’impression d’être redevenus trop chers.

Le résultat est paradoxal : attendre les crises conduit parfois… à ne jamais investir.

Une bonne stratégie ne dépend pas du scénario économique

Faut-il alors ignorer complètement les crises ? Évidemment non.

Une crise modifie l’environnement économique. Certaines entreprises souffrent davantage que d’autres. Certaines classes d’actifs deviennent plus attractives. Les valorisations évoluent.

Mais cela ne signifie pas que votre stratégie doive changer à chaque nouvel événement.

Une stratégie robuste est justement conçue pour traverser des environnements très différents.

Elle doit pouvoir fonctionner lorsque les marchés progressent, lorsqu’ils stagnent et lorsqu’ils corrigent fortement. Elle ne repose pas sur la capacité à prévoir la prochaine crise, mais sur l’acceptation du fait que personne ne la prévoit de façon fiable.

Beaucoup d’investisseurs pensent construire un portefeuille contre une crise précise : une récession, une flambée de l’inflation ou une remontée des taux.

En réalité, ils devraient construire un portefeuille capable de résister à des crises dont ils ignorent encore totalement la nature.

L’histoire montre justement que les crises qui surprennent le plus sont presque toujours celles que personne n’avait réellement anticipées.

La régularité est plus puissante que les prévisions

À partir du moment où l’on accepte qu’aucune crise ne ressemble vraiment à la précédente, une conséquence s’impose.

Il devient très difficile de bâtir une stratégie d’investissement fondée sur l’anticipation des prochains événements économiques.

Cela ne veut pas dire qu’il faille investir sans réfléchir. Cela signifie simplement que le facteur décisif n’est probablement pas celui que beaucoup imaginent.

L’investisseur qui obtient de bons résultats sur plusieurs décennies n’est pas nécessairement celui qui prédit le mieux les crises. C’est souvent celui qui reste capable d’appliquer sa stratégie lorsque les autres commencent à la remettre en question.

C’est pourquoi les investissements réguliers conservent autant de sens. Investir progressivement présente plusieurs avantages :

  • une partie des achats est réalisée lorsque les marchés sont élevés ;
  • une autre est effectuée pendant les phases de baisse ;
  • le risque d’investir l’ensemble de son capital juste avant une correction importante diminue fortement ;
  • l’investisseur cesse progressivement de chercher le « moment parfait », qui n’existe probablement pas.

Cette approche paraît presque trop simple. Pourtant, elle résout une difficulté majeure : elle évite que chaque décision d’investissement dépende de l’actualité économique du moment.

  • Lorsque les marchés montent, on continue d’investir.
  • Lorsqu’ils baissent, on continue également.

Les crises cessent alors d’être des événements qui remettent toute la stratégie en cause. Elles deviennent simplement une phase normale du parcours d’investissement.

La diversification rend les baisses supportables

Il existe toutefois une objection légitime : investir régulièrement ne protège pas contre les corrections.

En revanche, un portefeuille bien construit permet souvent d’éviter que chaque baisse devienne psychologiquement insupportable.

L’erreur consiste parfois à réduire la diversification à une simple formule académique. Dans la réalité, son intérêt est beaucoup plus concret.

Lorsque tout votre patrimoine repose sur une seule classe d’actifs, chaque mouvement de marché prend une importance considérable. À l’inverse, lorsque plusieurs moteurs de performance coexistent dans le portefeuille, les crises sont souvent plus faciles à traverser.

Aucune diversification ne fonctionne parfaitement dans toutes les situations.

Les années 2022 et 2023 l’ont d’ailleurs rappelé. Les actions et les obligations ont reculé simultanément pendant une partie de la période, ce qui est historiquement peu fréquent. Beaucoup d’investisseurs ont alors conclu que la diversification ne fonctionnait plus.

Cette conclusion allait pourtant beaucoup trop vite. La diversification n’a jamais eu pour objectif de garantir qu’au moins une classe d’actifs sera toujours en hausse. Son rôle consiste plutôt à éviter qu’un seul scénario économique détruise durablement l’ensemble du patrimoine.

Selon les périodes, d’autres actifs peuvent contribuer à cet équilibre. On peut notamment citer :

  • certaines matières premières ;
  • l’or, qui peut jouer un rôle de diversification dans certains environnements économiques ;
  • l’immobilier, selon ses caractéristiques et son mode de détention ;
  • les obligations, dont le comportement dépend largement du niveau des taux d’intérêt et du contexte économique.

Le portefeuille idéal n’existe donc pas. En revanche, un portefeuille suffisamment diversifié augmente les chances de traverser des crises très différentes sans avoir besoin d’être entièrement reconstruit à chaque changement de cycle.

Chercher le portefeuille parfait conduit souvent à modifier constamment son allocation. Chercher un portefeuille suffisamment robuste conduit beaucoup plus souvent… à ne presque rien changer.

Ce n’est pas la prochaine crise qui décidera de vos résultats

Avec le recul, peu importe que la crise actuelle soit la plus grave de l’histoire ou non.

D’autres l’ont été avant elle. D’autres le seront probablement après. La véritable question est de savoir si votre stratégie dépend de la crise en cours.

Si la réponse est oui, vous serez probablement amené à reconstruire votre portefeuille à chaque nouvel événement économique majeur. Or, les crises changent sans cesse de nature. Tantôt financières, tantôt sanitaires, géopolitiques, inflationnistes ou technologiques, elles surprennent précisément parce qu’elles prennent des formes inattendues.

À l’inverse, une stratégie pensée pour durer accepte cette incertitude dès le départ. Elle ne cherche pas à éliminer les crises, mais à les intégrer comme une composante normale de l’investissement de long terme.

C’est souvent moins spectaculaire. Mais c’est aussi beaucoup plus réaliste.

Avec les années, je constate que les investisseurs qui traversent le mieux les périodes difficiles ne sont pas ceux qui anticipent le plus d’événements. Ce sont ceux qui ont construit un portefeuille suffisamment cohérent pour ne pas avoir à remettre en cause chaque décision au gré des gros titres.

Au fond, la meilleure protection contre les crises n’est peut-être pas la capacité à les prévoir, mais celle de conserver un cap lorsqu’elles finissent, inévitablement, par arriver.

Une grande partie de la valeur d’une allocation se mesure justement les jours de crise, qui pousse parfois à vouloir l’abandonner. Tenez-bon. Stay the course, comme disait John Bogle.