
Charlie Munger a profondément influencé ma manière de réfléchir à l’investissement.
La plupart des investisseurs connaissent son nom parce qu’il a été le partenaire de Warren Buffett pendant plusieurs décennies chez Berkshire Hathaway. Pourtant, limiter Charlie Munger à ce rôle serait passer à côté de l’essentiel.
Ce qui faisait sa force n’était pas seulement sa capacité à analyser une entreprise ou à détecter une bonne opportunité. C’était surtout sa compréhension exceptionnelle de la psychologie humaine. Il répétait souvent que les erreurs d’investissement proviennent rarement d’un manque d’intelligence. Elles naissent beaucoup plus souvent de nos biais cognitifs, de nos émotions et de notre tendance naturelle à interpréter le monde de manière imparfaite.
En 1995, lors d’une conférence donnée à la faculté de droit de Harvard, Munger prononce un discours devenu célèbre : The Psychology of Human Misjudgment (La psychologie de l’erreur humaine).
Durant plusieurs heures, il y passe en revue les principaux mécanismes psychologiques qui nous conduisent à prendre de mauvaises décisions, aussi bien dans notre vie personnelle que dans nos investissements.
Parmi toutes les histoires qu’il raconte, l’une est devenue particulièrement célèbre : celle de la grenouille dans l’eau qui chauffe progressivement.
Si vous plongez une grenouille dans de l’eau bouillante, elle saute immédiatement pour s’échapper. En revanche, si vous la placez dans une eau à température ambiante et que vous augmentez lentement la chaleur, elle ne perçoit pas le danger et finit par mourir.
Peu importe que cette expérience soit scientifiquement exacte ou non. Ce qui compte est la puissance de la métaphore.
Elle décrit parfaitement l’un des défauts les plus répandus chez les investisseurs : notre incroyable capacité à nous habituer progressivement à une situation qui devient pourtant de plus en plus risquée.
Notre cerveau adore les changements progressifs
L’être humain est remarquablement doué pour détecter les changements brusques :
- Un bruit soudain nous fait sursauter.
- Une chute brutale des marchés attire immédiatement notre attention.
- Une crise économique fait la une de tous les journaux.
En revanche, lorsqu’un phénomène évolue lentement, notre cerveau le considère rapidement comme la nouvelle normalité.
C’est un formidable mécanisme d’adaptation dans la vie quotidienne. Mais en investissement, cette qualité peut devenir un véritable piège.
Les risques majeurs ne se présentent pas toujours sous la forme d’un krach spectaculaire. Ils commencent souvent par une succession de petites évolutions qui paraissent parfaitement anodines :
- Les valorisations augmentent légèrement.
- Les investisseurs deviennent un peu plus optimistes.
- Les médias publient davantage d’articles enthousiastes.
- Les introductions en Bourse (IPO) se multiplient.
- Les particuliers commencent à s’intéresser à des placements qu’ils ignoraient quelques mois auparavant.
Pris individuellement, aucun de ces événements n’est inquiétant.
Mais lorsqu’ils se produisent tous simultanément pendant plusieurs années, ils dessinent parfois les contours d’une bulle spéculative.
Le problème est que personne ne s’en rend vraiment compte… parce que tout le monde s’est habitué à cette nouvelle réalité.
Les marchés financiers fonctionnent souvent comme cette casserole
Imaginez un marché qui progresse de 25 % en une seule semaine. La plupart des investisseurs seraient immédiatement méfiants.
Ils se demanderaient ce qui justifie une telle hausse. Ils commenceraient à prendre leurs bénéfices.
Les journalistes parleraient d’exubérance. Les économistes appelleraient à la prudence.
Maintenant, imaginez exactement la même hausse, mais étalée sur quatre ou cinq ans. La perception change complètement. Cette progression paraît naturelle, elle semble saine.
Les investisseurs oublient progressivement de se poser la question la plus importante :
Les entreprises valent-elles réellement ce prix ?
Lorsque les marchés montent lentement, nous cessons peu à peu d’analyser leur valorisation. Nous observons uniquement leur trajectoire.
Et comme cette trajectoire est rassurante, nous finissons par croire qu’elle est également logique. C’est précisément le syndrome de la grenouille.
Les bulles commencent toujours par de bonnes histoires
Aucune bulle financière ne démarre sur un mensonge évident. Elles naissent presque toujours d’une excellente idée :
- La révolution d’Internet était bien réelle.
- L’intelligence artificielle transforme effectivement de nombreux secteurs.
- L’immobilier reste un actif utile.
- Les énergies renouvelables continueront probablement à se développer.
- Les cryptomonnaies ont introduit des innovations technologiques importantes.
Le problème n’est donc pas le thème d’investissement. Le problème apparaît lorsque les investisseurs cessent de distinguer une excellente entreprise d’un excellent investissement.
Une entreprise peut être extraordinaire et constituer malgré tout un très mauvais investissement si son prix devient excessif.
Cette nuance est essentielle. Pourtant, elle disparaît progressivement lorsque l’optimisme s’installe durablement.
Pourquoi tout le monde finit par penser la même chose
Les marchés sont aussi des phénomènes sociaux. Nous aimons avoir raison. Mais nous aimons encore davantage avoir raison avec les autres.
Lorsque tous les investisseurs deviennent optimistes, il devient extrêmement difficile de conserver un regard critique :
- Vous voyez vos proches gagner de l’argent.
- Les médias expliquent pourquoi la hausse va continuer.
- Les réseaux sociaux regorgent de captures d’écran de performances spectaculaires.
- Les experts trouvent toujours de nouvelles raisons pour justifier des prix toujours plus élevés.
- Progressivement, le doute disparaît.
- La prudence devient presque ridicule.
Celui qui refuse d’acheter est présenté comme quelqu’un qui « ne comprend pas le nouveau monde ».
Pourtant, l’histoire financière montre exactement l’inverse. Les périodes où tout paraît évident sont souvent celles où il devient indispensable de réfléchir davantage.
Charlie Munger rappelait souvent qu’il était plus facile de rester rationnel lorsqu’on acceptait de paraître temporairement en décalage avec la foule.
Cette capacité est extrêmement rare. Mais elle constitue probablement l’une des qualités les plus précieuses chez un investisseur de long terme.
La vraie question n’est pas de prévoir le prochain krach
Beaucoup d’investisseurs pensent que la prudence consiste à annoncer régulièrement une catastrophe imminente.
Ce n’est pas cela. Personne ne sait précisément quand un marché atteindra son sommet. Personne ne connaît la date du prochain krach, et ceux qui prétendent le savoir se trompent la plupart du temps.
La véritable prudence consiste simplement à reconnaître que les marchés évoluent par cycles.
Les périodes d’optimisme excessif succèdent aux périodes de pessimisme profond. Les valorisations s’éloignent parfois durablement de la réalité économique avant d’y revenir brutalement.
L’investisseur discipliné ne cherche donc pas à prédire l’avenir. Il cherche simplement à éviter de payer n’importe quel prix sous prétexte que tout le monde semble convaincu que la hausse continuera.
Cette différence paraît subtile. En réalité, elle change complètement la manière d’investir.
L’histoire des marchés regorge de grenouilles
Il suffit d’observer les grandes crises financières pour constater que ce phénomène se répète inlassablement.
À la fin des années 1990, Internet bouleverse déjà l’économie mondiale. Les perspectives semblent illimitées. Chaque semaine, une nouvelle entreprise technologique entre en Bourse avec la promesse de révolutionner son secteur.
L’idée de départ est excellente. Internet allait effectivement transformer le monde. Ce qui était faux, en revanche, c’était de croire que toutes les entreprises liées à Internet valaient n’importe quel prix.
Pendant plusieurs années, les investisseurs ont progressivement accepté des valorisations toujours plus élevées. Les bénéfices importaient de moins en moins. Certains affirmaient même que les méthodes traditionnelles d’évaluation étaient devenues obsolètes.
Puis la réalité a fini par reprendre ses droits. La bulle Internet a éclaté, emportant avec elle des milliers de milliards de dollars de capitalisation boursière.
Quelques années plus tard, un scénario similaire s’est joué avec l’immobilier américain. Là encore, le raisonnement paraissait imparable :
- L’immobilier ne pouvait pas baisser durablement.
- Les banques prêtaient toujours davantage.
- Les prix montaient année après année.
À force de voir cette hausse se poursuivre, chacun a fini par croire qu’elle était devenue normale. Lorsque la crise des subprimes a éclaté en 2008, beaucoup ont eu le sentiment que personne ne pouvait l’avoir anticipée.
En réalité, de nombreux signaux existaient depuis longtemps. Ils avaient simplement été ignorés parce que l’environnement paraissait rassurant.
Plus récemment, les cryptomonnaies ont connu le même mécanisme. La technologie de la blockchain possède un réel potentiel.
Mais au plus fort de l’euphorie, certains projets sans modèle économique viable atteignaient des valorisations extravagantes uniquement parce que les investisseurs pensaient pouvoir les revendre encore plus cher quelques semaines plus tard.
L’histoire change de décor. Les mécanismes psychologiques, eux, restent toujours les mêmes.
Le piège fonctionne également à la baisse
On parle souvent des investisseurs qui deviennent aveugles pendant les marchés haussiers. Pourtant, le phénomène inverse existe aussi.
Imaginons qu’un investisseur achète une action après une analyse sérieuse. Quelques mois plus tard, le cours recule de 10 %. Rien d’inquiétant. Puis de 20 %. Il se dit que le marché exagère.
À moins 30 %, il commence à chercher uniquement les informations qui confortent son opinion.
À moins 40 %, il refuse de vendre parce qu’il ne veut pas « matérialiser sa perte ».
Pendant ce temps, la qualité de l’entreprise s’est parfois dégradée. Le modèle économique a changé. Les perspectives ne sont plus les mêmes.
Mais l’investisseur s’est habitué progressivement à la baisse.
Comme la grenouille qui ne perçoit pas la montée de la température, il ne réalise pas que son raisonnement initial n’est peut-être plus valable.
Il ne faut donc pas seulement surveiller les marchés. Il faut aussi surveiller ses propres convictions.
Les émotions brouillent notre jugement
Les grands investisseurs ne sont pas plus intelligents que les autres. En revanche, ils cherchent constamment à limiter l’influence de leurs émotions.
Charlie Munger disait souvent que connaître ses propres biais représentait déjà un immense avantage. Car nos émotions nous poussent presque toujours dans la mauvaise direction.
Lorsque tout monte, nous voulons acheter davantage. Lorsque tout baisse, nous voulons vendre.
Autrement dit, nous sommes naturellement attirés par les actifs lorsqu’ils sont devenus chers… et nous les rejetons lorsqu’ils sont redevenus intéressants.
C’est exactement l’inverse de ce que devrait faire un investisseur rationnel.
Cette tendance est renforcée par un autre biais très puissant : le biais de confirmation. Une fois que nous avons pris une décision, nous recherchons instinctivement les informations qui nous donnent raison :
- Nous lisons les analystes qui pensent comme nous.
- Nous suivons les investisseurs qui confirment notre opinion.
- Nous ignorons les arguments contraires.
Petit à petit, notre vision du marché devient de moins en moins objective.
Comment éviter de finir comme la grenouille ?
La bonne nouvelle est qu’il existe plusieurs moyens de limiter ce risque.
Le premier consiste à toujours distinguer une excellente entreprise d’un excellent prix d’achat. Une société exceptionnelle peut devenir un mauvais investissement si vous la payez beaucoup trop cher. À l’inverse, une entreprise simplement correcte peut parfois offrir une belle opportunité lorsqu’elle est largement sous-évaluée.
Le deuxième consiste à conserver une véritable marge de sécurité. Benjamin Graham, le père de l’investissement dans la valeur, rappelait qu’il est impossible de prévoir l’avenir avec certitude. En revanche, il est possible de réduire les conséquences d’une erreur en n’achetant qu’à un prix suffisamment attractif. Cette marge de sécurité protège l’investisseur contre les imprévus.
Le troisième principe consiste à réévaluer régulièrement sa thèse d’investissement :
- Pourquoi ai-je acheté cette entreprise ?
- Les raisons sont-elles toujours valables ?
- Si je ne possédais pas déjà cette action aujourd’hui, serais-je prêt à l’acheter au prix actuel ?
Ces trois questions simples permettent souvent d’éviter bien des erreurs.
Enfin, il est essentiel d’accepter que la patience fasse partie intégrante de l’investissement. Les meilleures opportunités ne se présentent pas tous les mois. Parfois, la meilleure décision consiste simplement à attendre :
- Attendre qu’une entreprise de qualité retrouve une valorisation raisonnable.
- Attendre que l’enthousiasme collectif retombe.
- Attendre que les émotions laissent de nouveau la place à la raison.
La patience n’est pas de la passivité
Beaucoup d’investisseurs confondent patience et immobilisme.Être patient ne signifie pas rester les bras croisés.
Cela signifie observer, analyser, comparer et préparer ses décisions sans ressentir le besoin d’agir en permanence.
Les marchés financiers récompensent rarement ceux qui multiplient les transactions. Ils récompensent beaucoup plus souvent ceux qui savent attendre le bon moment… puis conserver leurs investissements suffisamment longtemps pour laisser les entreprises créer de la valeur.
Comme le rappelait Warren Buffett, la Bourse est un mécanisme qui transfère l’argent des impatients vers les patients.
Encore faut-il que cette patience soit réfléchie. Attendre n’importe quoi, à n’importe quel prix, n’a évidemment aucun intérêt.
La discipline doit toujours accompagner la patience.
La véritable leçon de Charlie Munger
L’histoire de la grenouille ne parle finalement ni d’eau, ni de chaleur. Elle parle de nous.
Elle nous rappelle que les plus grands dangers ne sont pas toujours ceux qui arrivent brutalement. Les risques les plus insidieux sont souvent ceux qui s’installent progressivement, jusqu’à devenir invisibles.
C’est précisément pour cette raison qu’un investisseur doit régulièrement prendre du recul :
- Se demander si son enthousiasme est encore justifié.
- Vérifier si les valorisations restent cohérentes.
- Accepter que le consensus puisse se tromper.
Et surtout, ne jamais oublier qu’un marché haussier finit toujours par convaincre une majorité d’investisseurs que les règles habituelles ne s’appliquent plus.
L’expérience montre pourtant exactement le contraire. Les principes fondamentaux de l’investissement ne changent pas. Les cycles économiques non plus. Seuls les prétextes évoluent.
L’objectif n’est donc pas de prédire le prochain retournement de marché. Il est de conserver suffisamment de lucidité pour ne pas se laisser entraîner par l’euphorie ou le pessimisme ambiants.
Autrement dit, rester un investisseur discipliné lorsque tout le monde cesse de l’être.
C’est précisément cette discipline qui permet de prendre de meilleures décisions sur le long terme. Et lorsqu’il devient difficile de distinguer le bruit des marchés des véritables opportunités, l’accompagnement d’Alti Patrimoine consiste avant tout à remettre les faits, les valorisations et les objectifs de long terme au centre de chaque décision d’investissement.