
Lorsqu’une période de hausse dure suffisamment longtemps, il devient facile de croire que le risque s’estompe progressivement. Les marchés montent, les portefeuilles progressent, les mauvaises années semblent appartenir au passé et les investisseurs finissent souvent par considérer les corrections comme de simples accidents temporaires.
C’est précisément dans ces moments que les erreurs de construction de portefeuille deviennent les plus fréquentes.
Non pas parce que les investisseurs manquent d’informations. Aujourd’hui, ils n’en ont probablement jamais eu autant. Mais parce que les longues périodes favorables finissent par modifier notre perception du risque. Nous cessons peu à peu de préparer les crises futures, parce que la dernière nous paraît déjà très loin.
Pourtant, les marchés financiers n’ont jamais cessé d’alterner périodes d’euphorie et périodes de découragement. Aucune génération d’investisseurs n’y a échappé. La prochaine crise n’aura probablement pas la même origine que la précédente, mais elle finira, elle aussi, par remettre à l’épreuve les portefeuilles comme les nerfs de leurs propriétaires.
La vraie question n’est donc pas de savoir quand la prochaine baisse surviendra. Personne ne le sait.
La véritable question est beaucoup plus simple : votre portefeuille est-il construit pour continuer à fonctionner lorsque les marchés deviendront beaucoup moins agréables ?
La bonne allocation n’est pas celle qui rapporte le plus
Lorsqu’on évoque la répartition entre actions et obligations, beaucoup cherchent immédiatement le pourcentage idéal.
En réalité, il n’existe pas. Il existe seulement une allocation cohérente avec vos objectifs, votre horizon d’investissement et surtout votre capacité réelle à supporter les mauvaises périodes.
À une extrémité du spectre, un portefeuille composé exclusivement d’actions offre historiquement le meilleur potentiel de rendement sur très longue période. En contrepartie, il faut accepter des baisses qui peuvent dépasser 50 % ainsi que plusieurs années, parfois près d’une décennie, sans véritable progression.
À l’autre extrémité, un portefeuille majoritairement investi en obligations fluctue beaucoup moins. Les pertes sont généralement plus limitées, mais cette stabilité se paie par une croissance du patrimoine nettement plus faible sur plusieurs décennies.
Entre ces deux extrêmes se trouvent la plupart des investisseurs.
Le choix n’est donc pas de déterminer quelle allocation est « la meilleure », mais de trouver celle que vous serez capable de conserver lorsque les marchés feront exactement l’inverse de ce que vous espériez.
C’est une nuance essentielle. Parce qu’un portefeuille performant sur le papier mais abandonné au pire moment est, dans les faits, un mauvais portefeuille.
Les chiffres racontent une histoire différente de nos émotions
Lorsque l’on observe plusieurs décennies de données historiques, un constat revient systématiquement.
Plus la part d’actions augmente, plus le rendement moyen progresse… mais plus les périodes difficiles deviennent exigeantes, car la volatilité augmente.
Chaque augmentation de l’exposition aux actions améliore statistiquement le rendement attendu à long terme, mais demande en contrepartie d’accepter des baisses beaucoup plus profondes.
Cette relation paraît évidente : le risque et le rendement sont corrélés. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’un portefeuille vient réellement de perdre plusieurs centaines de milliers d’euros.
C’est d’ailleurs là que beaucoup d’investisseurs découvrent que leur tolérance au risque était surtout théorique.
Le risque n’est pas celui que montrent les statistiques
Les investisseurs parlent souvent de volatilité, d’écart-type ou de drawdown.
Ces indicateurs sont utiles. Mais ils ne décrivent pas réellement ce qui pousse un investisseur à vendre.
Dans la pratique, personne ne liquide son portefeuille parce que son écart-type annuel est passé de 12 % à 15 %.
Les décisions irrationnelles apparaissent lorsque les pertes deviennent émotionnellement insupportables.
Autrement dit, le risque le plus dangereux n’est pas celui qui figure dans un tableau Excel. C’est celui qui vous empêche de rester investi.
Deux portefeuilles peuvent afficher une différence relativement faible de volatilité et pourtant produire des réactions psychologiques totalement différentes :
- Une baisse de 10 % est désagréable.
- Une baisse de 30 % oblige déjà beaucoup d’investisseurs à remettre leur stratégie en question.
- Une baisse de 50 % conduit souvent à abandonner complètement le plan initial.
Or chaque vente réalisée dans ces périodes transforme une perte temporaire en perte définitive.
C’est précisément pour cette raison que le choix d’une allocation ne devrait jamais commencer par une simulation de performance, mais par une question beaucoup moins agréable :
Quelle est la pire période que je suis réellement capable de traverser sans modifier ma stratégie ?
Les marchés récompensent rarement les prévisions
Une autre leçon ressort de plusieurs décennies d’historique.Les rendements des marchés sont extraordinairement imprévisibles. Les investisseurs ont naturellement tendance à extrapoler le passé récent.
Après plusieurs années exceptionnelles, ils imaginent que cette dynamique va continuer. Après plusieurs années décevantes, ils deviennent persuadés que les actions ne rapportent plus rien.
L’histoire montre pourtant exactement l’inverse.
Entre 1995 et 1999, le S&P 500 a enchaîné des performances spectaculaires, avec près de 29 % de rendement annuel moyen.
À la fin de cette période, de nombreuses enquêtes montraient que les investisseurs anticipaient encore des rendements compris entre 20 % et 30 % par an pour la décennie suivante.
Ils avaient simplement prolongé la courbe. La réalité fut beaucoup moins agréable.
Les années 2000 ont cumulé l’éclatement de la bulle internet puis la crise financière de 2008. Sur cette première décennie du XXIᵉ siècle, le marché américain a finalement affiché un rendement moyen négatif.
Personne ou presque ne l’avait anticipé. Le phénomène se reproduit régulièrement.
Lorsque tout paraît facile, les attentes deviennent excessives. Lorsque tout paraît perdu, les investisseurs deviennent inutilement pessimistes.
Dans les deux cas, les décisions prises reposent davantage sur les émotions du moment que sur les probabilités de long terme.
C’est précisément pour cette raison qu’une allocation de portefeuille ne devrait jamais être construite à partir des performances des cinq dernières années, aussi impressionnantes soient-elles.
La suite de cette réflexion conduit à une question plus intéressante encore : faut-il simplement arbitrer entre actions et obligations, ou bien la véritable réduction du risque se situe-t-elle ailleurs, dans la diversification même de la partie actions ?
Réduire le risque ne consiste pas seulement à acheter plus d’obligations
Lorsqu’un investisseur souhaite rendre son portefeuille moins risqué, son premier réflexe consiste souvent à diminuer son exposition aux actions.
Cette approche est logique. Les obligations amortissent les fluctuations et limitent généralement les baisses les plus sévères.
Mais ce n’est pas le seul levier dont vous disposez. Il existe une autre manière de rendre un portefeuille plus robuste : améliorer la diversification de la partie actions elle-même.
Pendant longtemps, beaucoup d’investisseurs ont assimilé « investir en actions » à « investir sur le S&P 500 ». C’est un excellent indice, composé d’entreprises exceptionnelles, mais il ne représente qu’une partie du marché mondial. Il est concentré sur un seul pays, sur les plus grandes capitalisations américaines et, ces dernières années, sur un nombre relativement réduit de sociétés technologiques.
Or, toutes les actions ne traversent pas les cycles économiques de la même manière.
Certaines catégories connaissent des périodes de faiblesse prolongées pendant que d’autres prennent le relais. Ce phénomène est loin d’être exceptionnel : il constitue même l’un des fondements de la diversification.
Diversifier les actions, ce n’est pas renoncer à la performance
Certains travaux montrent qu’un portefeuille mondial réparti entre plusieurs facteurs de performance — grandes capitalisations, petites capitalisations, actions émergentes et actions value — a historiquement obtenu un rendement supérieur à celui du seul S&P 500.
Les chiffres sont évidemment propres à chaque période étudiée et ne préjugent pas de l’avenir. En revanche, ils illustrent une idée intéressante : la diversification ne sert pas uniquement à réduire les risques. Dans certains cas, elle améliore également le rendement attendu.
Les investisseurs ne vivent pas des statistiques
Une baisse maximale est un indicateur utile. Mais elle ne résume pourtant pas l’expérience réelle d’un investisseur.
Dans la vie courante, personne ne consulte chaque matin le drawdown maximal observé depuis cinquante ans.
En revanche, chacun finit par juger son portefeuille au travers des années qu’il traverse. C’est là que les données historiques deviennent particulièrement intéressantes.
Si l’on observe les dix pires années civiles (2000-2010), le constat est clair : le S&P 500 affiche une performance annuelle moyenne négative sur cette période, alors qu’un portefeuille mondial diversifié reste, en moyenne, positif.
Autrement dit, même si certaines baisses ponctuelles ont été plus profondes, une meilleure diversification a historiquement permis de mieux traverser les longues périodes difficiles.
C’est loin d’être anecdotique. Beaucoup d’investisseurs peuvent accepter une année compliquée. Ils supportent déjà beaucoup plus difficilement une succession de cinq, sept ou dix années décevantes.
Or, c’est précisément dans ces périodes prolongées que surviennent les abandons de stratégie. Le véritable risque n’est donc pas uniquement la violence d’une chute. C’est aussi sa durée.
Une légère différence de rendement produit des écarts considérables
Il est tentant de considérer qu’un gain supplémentaire de 1 % ou 1,5 % par an reste marginal.
Sur quelques années, c’est effectivement le cas. Sur plusieurs décennies, les intérêts composés changent complètement l’échelle des résultats.
À titre d’illustration, des données historiques présentées dans une étude montrent qu’un investissement de 1 000 dollars réalisé il y a un peu plus de cinquante ans aurait généré un patrimoine presque deux fois plus important avec un portefeuille mondial diversifié qu’avec le seul S&P 500.
L’objectif n’est évidemment pas de promettre que cet écart se reproduira, mais de rappeler qu’en matière d’investissement, les petites différences annuelles finissent souvent par produire des écarts patrimoniaux considérables.
C’est précisément pour cette raison que la construction du portefeuille mérite autant d’attention que le choix du niveau de risque.
La bonne question n’est pas celle que l’on se pose
Beaucoup d’investisseurs consacrent une énergie considérable à déterminer s’ils doivent investir 60 %, 70 % ou 80 % de leur patrimoine en actions.
Cette question est légitime. Mais elle occulte parfois une interrogation plus importante :
- Les actions sont-elles suffisamment diversifiées ?
- Le portefeuille dépend-il excessivement d’un seul marché ?
- Une seule zone géographique, un seul style de gestion ou quelques entreprises concentrent-ils l’essentiel du risque ?
- Le portefeuille restera-t-il suffisamment robuste si le segment aujourd’hui dominant cesse de l’être pendant plusieurs années ?
Ces questions produisent souvent davantage de valeur que quelques points de pourcentage supplémentaires ou en moins d’exposition aux actions.
C’est d’ailleurs l’un des enseignements les plus intéressants de ces cinquante dernières années d’historique : nous ne pouvons pas prévoir la prochaine crise.
En revanche, nous pouvons éviter que notre portefeuille repose sur une seule manière de voir le monde.
Chez Alti Patrimoine, c’est cette réflexion qui guide la construction des allocations : il ne s’agit pas seulement de choisir combien investir en actions ou en obligations, mais aussi de construire une poche actions suffisamment diversifiée pour traverser plusieurs décennies de marchés, et pas uniquement le cycle qui vient de s’écouler.
C’est souvent cette diversification presque invisible qui fait toute la différence dans des marchés qui restent toujours imprévisibles.