En investissement, choisissez vos points d’ancrage avec soin

En investissement, choisissez vos points d’ancrage avec soin

Prenez les trois derniers chiffres de votre numéro de téléphone. Ajoutez-y 400.

Maintenant, sans chercher sur internet, répondez à cette question : en quelle année Alexandre le Grand a-t-il envahi l’Inde ?

Il y a de fortes chances que votre estimation tourne autour du nombre que vous venez d’obtenir, alors qu’il n’existe évidemment aucun lien entre votre numéro de téléphone et l’histoire antique.

La bonne réponse est 326 avant J.-C.

Cette petite expérience est l’une des plus connues en psychologie cognitive. Elle illustre ce que Daniel Kahneman et Amos Tversky ont appelé le biais d’ancrage : lorsqu’un chiffre, une information ou une référence apparaît en premier, notre cerveau s’en sert inconsciemment comme point de départ pour estimer tout le reste.

Même lorsqu’il sait que ce point de départ est totalement arbitraire.

C’est un mécanisme extraordinairement utile dans la vie quotidienne. Nous ne pouvons pas analyser chaque décision à partir de zéro. Notre cerveau a besoin de raccourcis.

Le problème est que ces raccourcis fonctionnent tout aussi bien… lorsqu’ils nous conduisent à une mauvaise décision.

Et en investissement, les occasions de s’ancrer au mauvais endroit ne manquent pas.

Le cerveau adore les comparaisons

Imaginez que vous entrez dans un magasin pour acheter une montre.

Le vendeur commence par vous montrer un modèle à 4 000 €. Vous le trouvez hors de prix.

Quelques minutes plus tard, il vous présente un modèle à 2 000 €. Soudain, celui-ci vous paraît presque raisonnable.

Pourtant, si vous étiez entré directement devant la montre à 2 000 €, vous l’auriez peut-être trouvée beaucoup trop chère.

Rien n’a changé, sauf votre point de comparaison.

Les spécialistes du marketing utilisent ce mécanisme depuis des décennies.

  • Les restaurants placent un plat très onéreux sur leur carte pour rendre les autres plus attractifs.
  • Les agences immobilières montrent parfois un bien volontairement surévalué avant de présenter celui qu’elles souhaitent réellement vendre.
  • Les offres « promotionnelles » commencent souvent par afficher un prix barré très élevé.

Nous croyons comparer des prix.

En réalité, nous comparons des ancrages.

Et c’est précisément là que les investisseurs se font souvent piéger.

Les mauvais ancrages sont partout

L’un des plus fréquents consiste à croire qu’une action cotée 20 € est moins chère qu’une autre cotée 500 €.

Pourtant, le prix d’une action, pris isolément, ne signifie absolument rien.

Une entreprise peut valoir plusieurs centaines de milliards d’euros avec une action à 30 €, tandis qu’une autre, valorisée seulement quelques centaines de millions, peut afficher un cours supérieur à 1 000 €.

Le prix dépend essentiellement du nombre d’actions en circulation.

Comparer deux entreprises à partir du seul cours de leur action revient à comparer deux immeubles uniquement parce que l’un comporte davantage de briques que l’autre.

Ce qui compte n’est pas le prix affiché. C’est ce que vous obtenez pour ce prix. Autrement dit : la valeur.

Cette confusion existe aussi avec les fonds d’investissement. Pendant longtemps, de nombreux investisseurs considéraient qu’une nouvelle part de fonds affichée à 10 € était « bon marché ». Pourtant, cette valeur est totalement arbitraire. La société de gestion choisit simplement de diviser le patrimoine du fonds en un certain nombre de parts.

Un fonds lancé à 10 € n’est ni plus attractif ni moins cher qu’un autre lancé à 250 €.

La valeur d’une part ne dit rien de la qualité de l’investissement.

Les investisseurs adorent s’ancrer… au mauvais prix

Le biais d’ancrage devient encore plus dangereux lorsqu’une action commence à baisser.

Prenons une entreprise qui cotait 100 € il y a quelques mois.

Aujourd’hui, elle vaut 60 €.

Beaucoup d’investisseurs se disent immédiatement :

« Elle a perdu 40 %. Elle doit être devenue bon marché. »

Mais pourquoi 100 € constituerait-il une référence pertinente ?

Le marché peut très bien avoir surestimé cette entreprise pendant des années.

Ou, au contraire, sa valeur fondamentale peut avoir fortement diminué entre-temps :

  • perte d’un gros client ;
  • rupture technologique ;
  • marges en baisse ;
  • endettement devenu problématique.

Dans ce cas, le véritable point de comparaison n’est plus le cours passé.

C’est la nouvelle valeur économique de l’entreprise.

La baisse du prix n’est donc qu’une information.

Pas une preuve qu’une opportunité existe.

J’observe régulièrement ce phénomène lors des fortes corrections boursières. Beaucoup d’investisseurs achètent parce que le graphique leur paraît séduisant.

Ils n’achètent pas une entreprise.

Ils achètent un souvenir.

Les records historiques sont tout aussi trompeurs

À l’inverse, beaucoup hésitent à acheter une entreprise simplement parce qu’elle vient d’atteindre son plus haut historique.

Le raisonnement paraît logique.

Si le cours n’a jamais été aussi élevé, c’est sûrement qu’il est devenu trop cher.

Pourtant, toutes les grandes entreprises qui ont multiplié leur valeur par dix, vingt ou cinquante sont passées un jour par… un plus haut historique.

Puis un autre.

Puis encore un autre.

Microsoft, LVMH, Hermès, Apple ou Nvidia ont établi des centaines de records successifs au fil de leur histoire.

Le plus haut historique n’est donc pas une information suffisante.

Il indique seulement que le marché attribue aujourd’hui à l’entreprise la valorisation la plus élevée de son histoire.

Cela ne dit rien sur son potentiel futur.

Une entreprise peut être au plus haut tout en restant sous-évaluée si ses bénéfices progressent encore plus vite que son cours.

À l’inverse, une action peut avoir perdu 70 % et rester très chère si son modèle économique est durablement détérioré.

Le graphique raconte une histoire.

La valeur en raconte parfois une autre.

Le seul ancrage qui compte : la valeur

Dire qu’une action est chère ou bon marché n’a de sens que par rapport à une estimation de sa valeur intrinsèque.

Cette notion est parfois présentée comme une formule mathématique complexe. En réalité, il s’agit simplement de répondre à une question beaucoup plus concrète :

Que vaut réellement cette entreprise compte tenu de ce qu’elle est capable de produire demain ?

La réponse n’est jamais parfaitement exacte. Deux analystes sérieux peuvent aboutir à deux estimations différentes.

Mais peu importe.

L’objectif n’est pas de connaître la valeur au centime près. Il est d’éviter de comparer un prix avec… un autre prix.

Car c’est précisément ce que fait notre cerveau lorsqu’il est victime du biais d’ancrage.

Il compare le cours actuel :

  • au cours d’hier ;
  • au prix auquel nous avons acheté ;
  • au plus haut historique.

Autrement dit, à des références qui n’ont souvent aucun intérêt économique.

La véritable question est différente.

Si je découvrais cette entreprise aujourd’hui, au prix actuel, serais-je prêt à l’acheter ?

Cette simple reformulation oblige à repartir des fondamentaux.

Et elle évite de nombreuses erreurs.

Le pire ancrage est souvent… votre propre prix d’achat

C’est probablement le biais que je rencontre le plus souvent.

Un investisseur achète une action à 80 €.

Quelques mois plus tard, elle cote 60 €.

Il refuse de vendre.

Non pas parce que l’entreprise reste excellente.

Mais parce qu’il veut « récupérer sa mise ».

Les 80 € deviennent alors un ancrage psychologique extrêmement puissant.

Pourtant, le marché ne sait pas à quel prix vous avez acheté.

L’entreprise non plus.

Votre portefeuille encore moins.

Votre prix d’achat est une information comptable.

Ce n’est pas une information financière.

Si les perspectives de l’entreprise se sont durablement dégradées, conserver uniquement pour revenir au prix d’achat revient à laisser une décision passée dicter toutes les suivantes.

À l’inverse, certains refusent de renforcer une excellente entreprise parce qu’elle cote désormais au-dessus de leur premier achat.

Ils restent ancrés sur leur ancien prix.

Pourtant, si la valeur intrinsèque a progressé plus vite que le cours, cette entreprise peut être plus intéressante aujourd’hui qu’elle ne l’était lors du premier achat.

L’ancrage fonctionne dans les deux sens.

Il nous empêche autant de vendre quand il le faudrait que d’acheter lorsqu’il le faudrait.

Les ETF n’échappent pas au phénomène

On pourrait croire que les investisseurs indiciels sont moins concernés.

Ce n’est pas vraiment le cas.

Combien de fois entend-on :

  • « J’attends que le MSCI World revienne à son niveau d’il y a quelques mois. »
  • « Je vais attendre une correction de 20 % avant d’investir. »

Pourquoi précisément 20 % ?

Pourquoi le niveau atteint six mois auparavant représenterait-il une référence pertinente ?

La plupart du temps, il ne s’agit que d’un chiffre auquel notre cerveau s’est accroché.

Or, lorsqu’on investit régulièrement sur plusieurs décennies, ces niveaux deviennent largement anecdotiques.

Le véritable moteur de la performance n’est généralement pas le fait d’acheter exactement au bon moment.

C’est le temps passé investi.

Les études montrent d’ailleurs que les investisseurs perdent souvent davantage d’argent en attendant « le bon prix » qu’en acceptant d’investir progressivement, même lorsque les marchés semblent élevés.

L’ancrage nourrit alors un autre piège : celui de croire que l’on saura reconnaître le moment idéal.

Choisir consciemment ses repères

Nous ne pouvons pas supprimer nos biais cognitifs.

Ils font partie de notre manière de raisonner.

En revanche, nous pouvons choisir les informations auxquelles nous décidons de nous ancrer.

En investissement, cela change tout.

  • S’ancrer sur le dernier cours de bourse conduit souvent à réagir aux fluctuations.
  • S’ancrer sur son prix d’achat conduit à défendre son ego.
  • S’ancrer sur le plus haut ou le plus bas de l’année conduit à faire des comparaisons arbitraires.

À l’inverse, s’ancrer sur la qualité d’une entreprise, sur sa capacité à générer des bénéfices, sur son avantage concurrentiel, sur la valorisation de son secteur ou, dans le cas d’un portefeuille d’ETF, sur son allocation d’actifs et ses objectifs de long terme, conduit généralement à prendre des décisions beaucoup plus cohérentes.

Les marchés changent chaque jour.

Les bons points de référence, eux, changent beaucoup moins souvent.

C’est sans doute l’une des différences les plus marquantes entre un investisseur qui subit les marchés et un investisseur qui les utilise.

Car au fond, le biais d’ancrage ne consiste pas à penser faux. Il consiste à partir du mauvais endroit.

Et lorsqu’on commence avec une mauvaise référence, même un raisonnement parfaitement logique peut conduire à une mauvaise décision.

En investissement, on ne choisit pas toujours les mouvements du marché. En revanche, on choisit toujours le point de départ de sa réflexion.

Et c’est souvent là que se construit la performance sur le long terme.

C’est aussi pourquoi un regard extérieur a parfois plus de valeur qu’une nouvelle information : il permet simplement de vérifier que l’on s’est ancré au bon endroit avant de prendre une décision. C’est précisément ce que nous cherchons à faire chez Alti Patrimoine.