Anticiper les risques en bourse – ce que vous pouvez vraiment prévoir

Anticiper les risques en bourse - ce que vous pouvez vraiment prévoir

Chaque année, l’Autorité des marchés financiers publie sa cartographie des marchés et des risques. L’exercice est utile : il oblige à regarder au-delà des performances récentes et à identifier les fragilités susceptibles de provoquer ou d’amplifier une crise. Le problème commence lorsqu’un investisseur transforme cette cartographie en prévision de marché.

En 2022, la liste des inquiétudes était déjà longue : inflation, remontée des taux, valorisations élevées, endettement, problèmes de liquidité. Plusieurs de ces risques se sont effectivement matérialisés. Les actions ont chuté, mais les obligations aussi, ce qui avait surpris beaucoup d’investisseurs habitués à voir ces deux classes d’actifs se compenser.

Quatre ans plus tard, la liste a changé, sans vraiment devenir plus rassurante. Dans sa cartographie 2026, l’AMF insiste notamment sur les risques géopolitiques et cyber, les tensions commerciales, les valorisations élevées de certains actifs, la concentration des performances sur quelques grandes valeurs technologiques, l’endettement de certaines entreprises et les fragilités liées au développement des actifs privés. Les tensions au Moyen-Orient ont également ravivé les inquiétudes sur l’énergie et l’inflation. Malgré cela, l’AMF constate que les marchés financiers sont restés globalement ordonnés et résilients.

C’est précisément ce qui rend l’exercice intéressant pour un investisseur. On peut correctement identifier un risque sans savoir quand il se matérialisera, avec quelle intensité, ni même dans quel sens le marché réagira.

Connaître les risques ne permet pas d’anticiper le marché

Imaginons que vous sachiez avec certitude que les tensions géopolitiques vont rester élevées pendant les douze prochains mois. Que faites-vous de cette information ?

Vendez-vous vos actions ? Achetez-vous de l’or ? Réduisez-vous vos obligations ? Gardez-vous davantage de liquidités ?

La réponse est beaucoup moins évidente qu’elle en a l’air. Pour qu’une prévision soit réellement exploitable en investissement, il ne suffit pas d’anticiper correctement un événement. Il faut aussi prévoir sa conséquence économique, la réaction des banques centrales, la manière dont les autres investisseurs vont l’interpréter et, surtout, ce qui est déjà intégré dans les prix.

C’est là que les prévisions deviennent particulièrement difficiles. Un événement objectivement mauvais peut faire monter la bourse si le marché anticipait pire. Une bonne nouvelle peut au contraire provoquer une baisse si elle était déjà largement intégrée dans les valorisations.

Le niveau des taux en donne un bon exemple. Après les hausses spectaculaires de 2022 et 2023, la BCE avait commencé à les réduire en 2024 et 2025. En juin 2026, face notamment au regain des tensions inflationnistes, elle a remonté son taux de dépôt à 2,25 %. En juillet, elle a décidé de le maintenir à ce niveau, tout en précisant qu’elle ne s’engageait sur aucune trajectoire future prédéterminée.

Même la banque centrale qui fixe les taux refuse donc de vous dire précisément où ils seront dans quelques mois.

Ce n’est pas un défaut. C’est simplement la reconnaissance d’une réalité : les décisions futures dépendront d’informations qui ne sont pas encore disponibles.

Un risque identifié n’est pas un signal de vente

C’est probablement l’erreur la plus importante à éviter lorsque l’on consulte une cartographie des risques.

Supposons que l’AMF considère les valorisations de certaines actions comme élevées. Cela signifie qu’elles sont davantage exposées à une correction si les bénéfices déçoivent, si les taux augmentent ou si les investisseurs exigent une prime de risque plus importante. Cela ne signifie pas qu’elles vont nécessairement baisser demain.

Une valorisation élevée peut rester élevée plusieurs années. Elle peut même devenir encore plus élevée avant de se normaliser.

Le même raisonnement vaut pour l’endettement, la géopolitique ou la concentration des indices. Tous ces éléments peuvent accroître la fragilité du marché sans fournir le moindre calendrier permettant de vendre puis de racheter au bon moment.

Pour réussir une opération de market timing, vous devez d’ailleurs avoir raison deux fois : sortir avant la baisse et revenir avant la remontée. La première décision attire toute l’attention, alors que la seconde est souvent plus difficile.

Prenons un investisseur qui juge les marchés trop risqués et vend son portefeuille. Une correction de 15 % survient quelques mois plus tard. Il avait raison. Mais à quel moment revient-il ? Après une baisse de 10 % ? De 15 % ? Attend-il -20 % ? Et si le marché remonte de 12 % pendant qu’il attend une confirmation ?

Il est parfaitement possible d’avoir correctement anticipé le risque et de perdre malgré tout de l’argent en essayant de l’exploiter.

C’est pour cette raison que je préfère considérer les analyses de risques comme des informations permettant de tester un portefeuille plutôt que comme des signaux permettant de prévoir le marché.

Que se passe-t-il si le risque se matérialise ?

Ce changement paraît subtil, mais il modifie complètement la manière de construire un portefeuille.

Au lieu de vous demander si une crise va arriver, demandez-vous ce qu’il adviendrait de votre patrimoine si elle arrivait demain. Une forte baisse des actions vous obligerait-elle à vendre ? Avez-vous besoin d’une partie de cet argent dans trois ans ? Votre portefeuille pourrait-il perdre 30 % sans remettre en cause un projet important ?

Cette fois, les réponses peuvent conduire à des décisions concrètes :

  • réduire la proportion d’actions si une baisse importante compromettrait un objectif proche ;
  • conserver davantage d’actifs monétaires lorsque certaines dépenses sont prévues à court terme ;
  • utiliser des obligations pour réduire le risque global du portefeuille lorsque leur profil correspond à l’horizon considéré ;
  • introduire éventuellement de l’or comme source supplémentaire de diversification ;
  • éviter surtout qu’un besoin de liquidité vous oblige à vendre des actifs risqués après une forte baisse.

On ne cherche plus à savoir quelle crise arrivera. On construit un portefeuille capable de supporter plusieurs crises possibles.

C’était déjà l’idée centrale de l’article que j’avais écrit en 2022, mais je la formulerais aujourd’hui différemment. À l’époque, je parlais surtout de « tolérance à la volatilité ». Le terme me paraît désormais trop limité.

La volatilité mesure les variations de prix. Ce qui compte réellement pour vous est votre capacité à supporter une perte, financièrement avant même de la supporter psychologiquement.

La volatilité n’est pas le seul véritable risque

Deux investisseurs possédant exactement le même portefeuille peuvent être confrontés à des risques très différents.

Le premier a 35 ans, un emploi stable, une épargne de précaution et investit un capital dont il n’aura probablement pas besoin pendant vingt ans. Le second prévoit d’utiliser une partie de son portefeuille dans quatre ans pour compléter ses revenus à la retraite.

Une baisse de 40 % des actions serait désagréable pour les deux. Mais ses conséquences ne seraient pas les mêmes.

Le premier peut probablement attendre. Le second risque de devoir effectuer des retraits pendant que son portefeuille est déprécié. Il ne subit alors plus seulement une baisse temporaire de valorisation : il vend des actifs après leur chute et réduit mécaniquement le capital disponible pour profiter d’une éventuelle reprise.

C’est ce que l’on appelle le risque de séquence des rendements. Deux portefeuilles peuvent obtenir la même performance moyenne sur vingt ans et produire des résultats très différents pour un investisseur qui effectue des retraits, simplement parce que les mauvaises années n’arrivent pas au même moment.

Dans ce cas, diminuer la volatilité n’est pas une question de confort. C’est une manière de protéger la capacité du portefeuille à financer les dépenses prévues.

À l’inverse, un jeune investisseur disposant d’un horizon très long n’a pas nécessairement intérêt à réduire fortement son exposition aux actions simplement parce que l’AMF estime les risques élevés. Il pourrait transformer un risque potentiel de baisse temporaire en un coût bien réel : celui d’un rendement attendu plus faible pendant plusieurs années.

La bonne allocation ne dépend donc pas uniquement de votre aversion aux baisses. Elle dépend aussi de la date à laquelle vous aurez besoin de votre capital.

Actions, obligations, monétaire et or ne protègent pas contre les mêmes risques

Dans la version de 2022 de cet article, je présentais surtout les obligations et l’or comme des moyens de borner la volatilité. L’idée reste valable, mais elle mérite une nuance importante : aucun actif défensif ne protège contre tout.

L’année 2022 l’a d’ailleurs rappelé assez brutalement. La remontée rapide des taux a fait chuter simultanément les actions et de nombreuses obligations. Un portefeuille classique actions-obligations pouvait donc enregistrer des pertes inhabituelles sur ses deux grandes composantes.

Cela ne rend pas les obligations inutiles. Cela montre qu’il faut comprendre le risque contre lequel elles sont censées protéger.

Les obligations de bonne qualité peuvent apporter un rendement contractuel et amortir certains ralentissements économiques, mais elles sont sensibles aux variations des taux, particulièrement lorsque leur duration est élevée. Le monétaire présente beaucoup moins de risque de taux et convient davantage au capital dont on peut avoir besoin prochainement, mais son rendement de long terme est normalement inférieur à celui des actifs risqués. L’or, lui, ne verse ni coupon ni dividende, mais son comportement peut être différent de celui des actifs financiers traditionnels dans certains environnements de stress ou d’inflation.

Autrement dit, diversifier ne consiste pas à empiler des lignes dans un portefeuille. Il faut associer des actifs qui ne réagissent pas exactement aux mêmes risques.

C’est aussi pourquoi la composition d’un portefeuille ne devrait pas changer à chaque nouvelle inquiétude publiée dans une cartographie annuelle. Si votre allocation ne fonctionne que dans le scénario économique que vous jugez actuellement le plus probable, elle est probablement trop dépendante de votre capacité à prévoir l’avenir.

Votre allocation se décide avant la prochaine crise

Il existe une différence fondamentale entre prévoir un risque et s’y préparer. Prévoir consiste à dire : « les valorisations sont élevées, je vais vendre parce que le marché devrait baisser ».

Se préparer consiste plutôt à dire : « mon portefeuille actions peut subir une baisse importante ; quelle perte totale cela provoquerait-il, et est-ce compatible avec mes besoins ? »

Prenons un exemple volontairement simple. Un investisseur possède 500 000 € et envisage deux allocations :

  • portefeuille A : 100 % d’actions ;
  • portefeuille B : 60 % d’actions et 40 % d’actifs moins risqués.

Imaginons, uniquement pour tester les portefeuilles, que les actions chutent de 40 % et que la poche défensive reste stable. Le premier portefeuille tombe à 300 000 €. Le second à environ 380 000 €.

La question intéressante n’est pas de savoir si une baisse de 40 % arrivera en 2027, en 2032 ou jamais dans ces proportions. Elle est de savoir si l’investisseur peut accepter de voir 500 000 € devenir temporairement 300 000 €.

S’il répond non, le problème existe déjà. Il n’a pas besoin d’attendre la prochaine cartographie de l’AMF pour le découvrir.

Cette approche ressemble davantage à un stress test qu’à une prévision. Et c’est précisément pour cela qu’elle est exploitable.

Les risques évoluent plus vite que votre portefeuille

En 2022, l’attention se portait beaucoup sur l’inflation, le resserrement monétaire, le crédit, la liquidité et les valorisations. En 2026, l’AMF insiste davantage sur la géopolitique, le cyber, les tensions commerciales, l’intelligence artificielle, la concentration de certains marchés et la croissance de la finance privée. Certains risques ont disparu du premier plan, d’autres sont restés, de nouveaux sont apparus.

La cartographie de 2030 sera probablement différente elle aussi.

Si vous construisez votre portefeuille en fonction de la liste du moment, vous risquez donc de toujours préparer la guerre précédente. Il faudrait réduire les obligations après leur baisse, acheter de l’or après une crise géopolitique, diminuer les actions après une correction, puis modifier à nouveau l’ensemble lorsque le risque dominant change.

À l’inverse, une allocation correctement calibrée accepte dès le départ que plusieurs environnements sont possibles. Les actions restent le principal moteur de croissance du capital. Les obligations ou le monétaire peuvent servir à stabiliser certaines échéances et à réduire l’amplitude des pertes. L’or peut apporter une diversification supplémentaire dans certains portefeuilles.

Le dosage dépend ensuite de vos contraintes.

C’est moins spectaculaire qu’une prévision de marché. C’est aussi beaucoup plus utile.

Le risque à anticiper est celui de votre portefeuille

Les cartographies de l’AMF resteront intéressantes à lire. Elles permettent de comprendre où se trouvent les tensions du système financier et de repérer certaines vulnérabilités que l’euphorie des marchés peut facilement faire oublier. Elles ne vous diront jamais, en revanche, quelle allocation sera gagnante dans les douze prochains mois — ce n’est d’ailleurs pas leur fonction.

L’usage le plus pertinent consiste à retourner la question. Si les valorisations chutent, si les taux remontent, si une crise géopolitique perturbe l’économie ou si plusieurs actifs baissent simultanément, quel serait l’impact sur votre portefeuille et, surtout, sur les dépenses qu’il doit financer ?

À partir de là, le risque devient beaucoup plus concret. Un portefeuille n’est pas trop risqué parce que l’actualité est inquiétante. Il l’est lorsque son exposition aux actions, sa duration obligataire, ses réserves de liquidité ou son horizon de retrait rendent une baisse plausible incompatible avec vos besoins.

Il ne s’agit non pas d’essayer d’identifier le prochain risque qui fera baisser les marchés, mais de calibrer l’allocation pour qu’un scénario défavorable reste compatible avec les objectifs à financer. Le bon niveau d’actions, d’obligations, de monétaire ou éventuellement d’or ne correspond pas à la meilleure prévision économique du moment ; mais il doit permettre à votre portefeuille d’éviter de subir une baisse qui serait dangereuse pour votre situation.

Anticiper les risques en bourse commence donc moins par une prévision de marché que par un stress test de votre allocation.