Le biais de disponibilité peut vous coûter très cher

Le biais de disponibilité dans l'investissement en bourse

Il existe une erreur que presque tous les investisseurs commettent. Pas parce qu’ils manquent d’intelligence. Pas parce qu’ils n’ont pas suffisamment étudié les marchés.

Simplement parce que leur cerveau n’a pas été conçu pour traiter l’information comme un statisticien.

Nous avons naturellement tendance à surestimer ce qui est le plus visible, le plus récent ou le plus marquant. À l’inverse, nous sous-estimons les risques et les opportunités qui se manifestent plus discrètement.

Ce mécanisme psychologique porte un nom : le biais de disponibilité.

Il paraît anodin. Pourtant, il influence la plupart des décisions prises en matière d’investissement : acheter au mauvais moment, vendre dans la panique, croire qu’un secteur est devenu incontournable ou, au contraire, considérer qu’un marché est définitivement condamné.

Le problème n’est pas que cette intuition soit toujours fausse.

Le problème est qu’elle repose rarement sur une analyse complète.

Notre cerveau confond visibilité et probabilité

Prenons un exemple.

Lorsqu’un accident d’avion fait la une de tous les journaux, beaucoup de personnes ressentent immédiatement une inquiétude à l’idée de prendre l’avion. Pendant quelques jours, voire quelques semaines, le risque paraît beaucoup plus élevé qu’auparavant.

Pourtant, les statistiques n’ont pratiquement pas changé.

À l’inverse, les accidents de la route provoquent chaque année des centaines de milliers de décès dans le monde, sans susciter la même émotion. Ils sont devenus banals. Ils ne font plus les gros titres.

Le même phénomène s’est produit lors de nombreuses crises sanitaires.

En 2009, la pandémie de grippe A (H1N1) avait suscité une inquiétude considérable. Les médias diffusaient quotidiennement le nombre de nouveaux cas, les cartes de propagation et les scénarios les plus pessimistes. Pourtant, rapportée à d’autres maladies respiratoires beaucoup plus courantes, sa mortalité était loin d’être exceptionnelle.

Pourquoi une telle différence de perception ?

Parce que notre cerveau évalue spontanément la probabilité d’un événement selon la facilité avec laquelle il peut en retrouver un exemple en mémoire.

Plus une image est frappante, plus une information est répétée, plus elle nous semble fréquente.

C’est précisément ce que les psychologues Amos Tversky et Daniel Kahneman ont décrit dans leurs travaux sur les biais cognitifs : nous utilisons souvent des raccourcis mentaux pour prendre des décisions rapides, même lorsque ces raccourcis nous éloignent de la réalité statistique.

Le biais de disponibilité n’est donc pas un défaut de raisonnement. C’est un mécanisme naturel qui permet de décider vite lorsque nous ne disposons pas de toutes les informations.

Dans la vie quotidienne, cela fonctionne souvent très bien.

En investissement, beaucoup moins.

Les marchés financiers amplifient ce biais

Les marchés produisent en permanence une quantité phénoménale d’informations.

Résultats trimestriels, décisions des banques centrales, tensions géopolitiques, innovations technologiques, déclarations politiques, statistiques économiques…

Face à cette avalanche de nouvelles, personne n’est capable d’analyser objectivement chaque information.

Nous faisons donc tous la même chose : nous accordons davantage d’importance à ce dont tout le monde parle.

C’est là que le biais de disponibilité devient particulièrement dangereux.

Une entreprise dont personne ne parle peut être excellente.

Une autre, présente quotidiennement dans les médias, peut être déjà valorisée à des niveaux extrêmement élevés.

Pourtant, la seconde attirera naturellement davantage les investisseurs.

Non parce qu’elle offre les meilleures perspectives.

Simplement parce qu’elle est omniprésente.

Les médias ne cherchent d’ailleurs pas à manipuler les investisseurs. Leur métier consiste à capter l’attention. Or, ce qui attire notre attention est rarement ce qui est le plus représentatif de la réalité économique.

Les événements exceptionnels sont beaucoup plus médiatisés que les évolutions lentes et silencieuses.

Or, en investissement, les évolutions lentes créent souvent davantage de richesse que les événements spectaculaires.

Plus une idée devient populaire, plus il faut être prudent

Il suffit de regarder les grandes modes boursières des dernières années :

  • Les valeurs technologiques pendant la période 2020-2021
  • Les SPAC
  • Les entreprises liées au métavers
  • L’intelligence artificielle

À chaque fois, le scénario est remarquablement similaire :

  • Une innovation réelle apparaît
  • Les premières entreprises concernées enregistrent de très bonnes performances
  • Les médias commencent à en parler
  • Les réseaux sociaux amplifient le phénomène
  • Les investisseurs particuliers arrivent progressivement
  • Les valorisations montent
  • Puis l’idée finit par devenir tellement visible qu’elle paraît presque évidente

À ce stade, beaucoup d’investisseurs ne cherchent plus à savoir si les entreprises sont correctement valorisées. Ils cherchent simplement à ne pas rester à l’écart.

Ce n’est plus l’analyse qui guide les décisions. C’est la peur de manquer une opportunité.

Le biais de disponibilité ne crée donc pas seulement une perception erronée du risque. Il contribue aussi à alimenter les bulles spéculatives :

  • La visibilité attire les investisseurs
  • Les investisseurs font monter les prix
  • La hausse des prix attire encore davantage de visibilité
  • La boucle de rétroaction se met en place
  • Et plus elle dure, plus elle paraît rationnel

Pourtant, l’histoire montre que les actifs les plus populaires sont rarement ceux qui offrent les meilleurs rendements futurs.

Bien souvent, ils ont simplement déjà intégré les meilleures nouvelles dans leur prix.

Le vrai danger n’est pas de manquer une opportunité

Lorsqu’on parle du biais de disponibilité, on imagine souvent qu’il pousse les investisseurs à acheter des valeurs à la mode. C’est vrai.

Mais son effet le plus coûteux est souvent ailleurs. Il modifie notre perception des probabilités.

Après un krach, beaucoup d’investisseurs deviennent convaincus que les marchés vont continuer de s’effondrer. À l’inverse, après plusieurs années de hausse, beaucoup finissent par croire que cette hausse est devenue la nouvelle norme.

Dans les deux cas, ils extrapolent simplement le passé récent. Pourtant, les marchés fonctionnent rarement ainsi.

Les périodes de forte baisse sont généralement suivies de reprises. Les longues phases d’euphorie laissent souvent place à des années beaucoup plus modestes. Non parce qu’il existerait une règle mécanique, mais parce que les marchés évoluent par cycles.

Or, notre cerveau déteste les cycles. Il préfère prolonger mentalement ce qu’il vient d’observer.

C’est précisément ce qui explique pourquoi tant d’investisseurs achètent lorsque les valorisations sont déjà élevées… et vendent lorsque les prix sont devenus beaucoup plus attractifs.

Ils ne suivent pas les probabilités. Ils suivent les émotions du moment.

Les meilleures opportunités sont rarement les plus visibles

J’observe régulièrement un phénomène assez révélateur. Lorsque les marchés corrigent fortement, les questions changent complètement. On ne me demande plus quelles entreprises paraissent intéressantes. On me demande si « la Bourse est morte ».

À l’inverse, après plusieurs années de hausse, beaucoup souhaitent soudain augmenter fortement leur exposition aux actions.

Pourtant, si l’on raisonne froidement, la situation est presque inversée.

Lorsque les marchés viennent de perdre 30 ou 40 %, les perspectives économiques paraissent souvent catastrophiques. Les médias évoquent une récession, les faillites, le chômage, les tensions géopolitiques.

Autrement dit, toutes les informations immédiatement disponibles sont négatives.

Le cerveau conclut donc naturellement que le risque est devenu maximal.

Alors qu’en réalité, une partie importante de ces mauvaises nouvelles est déjà intégrée dans les cours.

Quelques années plus tard, lorsque les marchés ont retrouvé leurs sommets, les nouvelles deviennent beaucoup plus rassurantes. Les entreprises publient de bons résultats, la croissance revient, les investisseurs retrouvent confiance.

Cette fois, les informations disponibles sont essentiellement positives.

Le cerveau conclut que le risque a disparu.

Alors même que les valorisations sont souvent devenues beaucoup plus exigeantes.

Le biais de disponibilité nous pousse donc à faire exactement l’inverse de ce qu’une analyse rationnelle recommanderait.

Les médias ne prédisent pas les marchés

Il est tentant de croire qu’une information largement relayée constitue une information importante.

Ce n’est pas forcément le cas.

Les médias remplissent une fonction essentielle : informer rapidement sur les événements marquants.

Mais ils ne sont pas conçus pour aider à construire un portefeuille performant sur vingt ou trente ans.

Ils mettent naturellement en avant ce qui est nouveau, spectaculaire ou conflictuel.

Or, la création de richesse en Bourse repose rarement sur ce type d’événements.

Les performances proviennent surtout de phénomènes beaucoup moins médiatiques : la croissance progressive des bénéfices, l’innovation, les gains de productivité, les intérêts composés et le temps.

Ces sujets attirent beaucoup moins l’attention qu’une crise bancaire ou qu’un conflit international.

Pourtant, ce sont eux qui expliquent l’essentiel des rendements de long terme.

Si vous prenez vos décisions d’investissement au rythme des gros titres, vous risquez de modifier votre portefeuille beaucoup plus souvent que nécessaire.

Et chaque décision supplémentaire augmente le risque de commettre une erreur.

Une checklist vaut mieux qu’une intuition

La meilleure façon de limiter le biais de disponibilité n’est pas d’essayer de l’éliminer. C’est impossible.

Nous sommes tous sensibles à ce mécanisme, y compris les professionnels de la finance.

En revanche, nous pouvons éviter qu’il influence nos décisions. C’est l’intérêt d’une checklist d’investissement.

Avant chaque achat, prenez l’habitude de répondre par écrit à quelques questions simples.

  • Pourquoi est-ce que j’achète cet actif aujourd’hui ?
  • Cette décision était-elle déjà prévue dans ma stratégie ?
  • Est-ce que je réagis à une actualité récente ou à une évolution fondamentale ?
  • Si cette information n’avait pas fait la une des médias, prendrais-je la même décision ?
  • Qu’est-ce qui pourrait me prouver que j’ai tort ?

Ces questions paraissent presque trop simples. Pourtant, elles obligent à ralentir. Et ralentir est souvent le meilleur antidote aux biais cognitifs. L’objectif n’est pas de trouver l’investissement parfait.

Il est surtout d’éviter les décisions prises sous l’effet de l’émotion.

Utiliser le biais de disponibilité… contre lui-même

Les meilleurs investisseurs ne sont pas immunisés contre les biais cognitifs. Ils savent simplement que les autres investisseurs y sont tout autant exposés.

C’est toute l’idée résumée par Warren Buffett lorsqu’il conseille d’être « craintif quand les autres sont avides, et avide quand les autres sont craintifs ».

Cette phrase est souvent interprétée comme une invitation à acheter systématiquement pendant les crises. Ce n’est pas vraiment son sens. Elle rappelle surtout que le consensus est rarement un bon indicateur de la qualité d’un investissement.

Lorsque tout le monde partage la même conviction, cette conviction est généralement déjà intégrée dans les prix. À l’inverse, les périodes où personne ne veut investir sont parfois celles où les valorisations deviennent les plus intéressantes.

Il ne s’agit évidemment pas d’acheter tout ce qui baisse, ni de vendre tout ce qui monte, mais de comprendre qu’une émotion collective constitue rarement un argument d’investissement. Elle devrait souvent inciter à prendre davantage de recul.

Le biais de disponibilité ne disparaîtra jamais. Les marchés continueront de produire des informations spectaculaires, les médias continueront de les relayer et notre cerveau continuera de leur accorder une importance excessive.

La différence entre un investisseur expérimenté et un investisseur débutant ne tient donc pas au nombre de biais qu’ils subissent. Elle vient surtout de leur capacité à reconnaître le moment où leurs émotions commencent à remplacer leur méthode.

À long terme, les meilleures décisions sont rarement celles qui paraissent les plus évidentes au moment où elles sont prises. C’est aussi pour cela qu’un accompagnement comme celui proposé par Alti Patrimoine permet d’aider les investisseurs à garder le cap lorsque l’actualité leur donne envie de tout changer.