Le consensus du marché est rarement votre allié

Consensus du marché boursier

Il existe une idée profondément ancrée chez les investisseurs : si la majorité des analystes est d’accord sur l’évolution des marchés, il doit bien y avoir une raison. Après tout, ces professionnels disposent d’équipes de recherche, d’outils sophistiqués et passent leurs journées à suivre l’actualité économique. Pourquoi leur jugement serait-il moins pertinent que le nôtre ?

Cette manière de voir paraît logique. Pourtant, elle conduit souvent à prendre de mauvaises décisions.

Il suffit d’allumer une chaîne financière ou d’ouvrir un site spécialisé pour constater à quel point les marchés sont désormais commentés en permanence. Chaque variation du CAC 40, du S&P 500 ou du Nasdaq appelle immédiatement une explication. Si les indices gagnent 1 %, on trouvera toujours un événement capable de justifier cette hausse. S’ils perdent 2 % le lendemain, une autre explication apparaîtra avec la même certitude.

Le plus surprenant n’est pas que ces analyses existent. C’est la confiance avec laquelle elles sont présentées.

À écouter certains intervenants, les marchés seraient presque prévisibles. Les objectifs de fin d’année sont annoncés avec une précision qui laisse croire qu’il suffirait de patienter quelques mois pour vérifier leur exactitude. Quelques semaines plus tard, ces mêmes prévisions sont révisées, puis à nouveau corrigées, au gré des événements.

Le problème n’est pas que les prévisions soient fausses. Personne ne peut prévoir l’avenir avec précision.

Le véritable problème est que ces prévisions finissent par influencer le comportement des investisseurs.

Nous cherchons naturellement le confort du consensus

L’être humain déteste l’incertitude.

Face à une décision importante, nous avons tendance à rechercher des confirmations extérieures. En investissement, cette recherche prend souvent la forme d’un consensus : si la majorité pense qu’il faut acheter, nous sommes rassurés. Si tout le monde devient pessimiste, vendre paraît soudain plus raisonnable.

Cette réaction est profondément humaine.

Dans la vie quotidienne, suivre l’avis général est souvent une bonne stratégie. Lorsqu’une majorité d’experts médicaux partage le même diagnostic ou lorsqu’un ingénieur respecte les normes établies, le consensus constitue une protection contre l’erreur.

Les marchés financiers obéissent à une logique différente.

Le prix d’une action reflète déjà ce que la majorité des investisseurs pense de son avenir. Lorsque tout le monde est optimiste, cette conviction est déjà intégrée dans les cours. Acheter uniquement parce que le consensus est positif revient souvent à payer un prix élevé pour une bonne nouvelle que tout le monde connaît déjà.

À l’inverse, lorsque les prévisions deviennent catastrophiques, les marchés ont parfois déjà largement corrigé. Les mauvaises nouvelles sont intégrées elles aussi.

C’est précisément ce qui rend les marchés si déroutants : ils évoluent moins en fonction des nouvelles que de l’écart entre les attentes et la réalité.

Le marché ne récompense pas l’opinion majoritaire

L’histoire boursière regorge d’exemples.

Au début de l’année 2000, le consensus considérait que les entreprises technologiques allaient transformer durablement l’économie. Cette intuition était juste. Internet a effectivement révolutionné le monde.

En revanche, les valorisations étaient devenues tellement élevées que les investisseurs ont subi plusieurs années de pertes malgré cette vision correcte.

Même phénomène avant la crise financière de 2008. Peu d’acteurs imaginaient une chute aussi violente de l’immobilier américain ou du système bancaire mondial. Lorsque le consensus a finalement admis la gravité de la situation, les marchés avaient déjà perdu une part considérable de leur valeur.

Plus récemment, les années 2020 ont rappelé à quel point les certitudes changent rapidement. Inflation jugée transitoire, remontée des taux considérée comme impossible quelques mois plus tôt, puis retour en grâce de certains secteurs que le marché avait complètement délaissés : les scénarios les plus consensuels évoluent souvent beaucoup plus vite que les entreprises elles-mêmes.

Ces épisodes illustrent une réalité simple : le consensus décrit généralement le présent beaucoup mieux qu’il ne prédit l’avenir.

Or investir consiste justement à prendre des décisions dont les conséquences apparaîtront dans plusieurs années.

Ce que vous achetez n’est pas un indice, mais une entreprise

L’une des conséquences de cette focalisation permanente sur les indices est que beaucoup d’investisseurs finissent par oublier ce qu’ils possèdent réellement.

Ils ont l’impression d’investir dans le CAC 40 ou dans le Nasdaq.

En réalité, ils investissent dans des entreprises.

Une entreprise continue de vendre ses produits, d’innover, de recruter, d’améliorer ses marges ou, au contraire, de perdre des parts de marché, que le CAC gagne ou perde 2 % dans la journée.

À court terme, les mouvements des indices sont largement influencés par les émotions, les flux de capitaux, les annonces macroéconomiques ou les anticipations de politique monétaire.

À long terme, ce sont les bénéfices, la qualité de la gestion, les avantages concurrentiels et la capacité à créer de la valeur qui finissent par déterminer la performance des actionnaires.

Cette distinction paraît théorique.

Elle change pourtant profondément la manière d’investir.

Un investisseur qui se concentre sur les fondamentaux d’une entreprise supportera beaucoup plus facilement les fluctuations temporaires du marché qu’un investisseur qui surveille les indices plusieurs fois par jour.

La meilleure manière de résumer le fonctionnement des marchés a probablement été formulée il y a plus de soixante-dix ans par Benjamin Graham :

À court terme, le marché est une machine à voter ; à long terme, c’est une machine à peser.

Cette phrase est souvent citée, mais rarement exploitée jusqu’au bout.

La « machine à voter » représente toutes les émotions qui traversent les marchés : l’enthousiasme, la peur, la cupidité, l’excès de confiance, la panique. Chaque jour, des millions d’investisseurs expriment une opinion en achetant ou en vendant. Le prix qui en résulte n’est donc pas une mesure objective de la valeur d’une entreprise. Il est simplement le reflet du sentiment dominant du moment.

À l’inverse, la « machine à peser » ne s’intéresse plus aux opinions.

Avec le temps, une entreprise est jugée sur ce qu’elle produit réellement : ses bénéfices, sa capacité à investir, la qualité de sa gestion, sa rentabilité, sa solidité financière ou encore son avantage concurrentiel.

Autrement dit, le marché peut se tromper pendant plusieurs mois, parfois plusieurs années. Il finit rarement par se tromper indéfiniment.

Cette distinction est essentielle, car elle répond à une question que beaucoup d’investisseurs ne se posent jamais : sur quoi repose réellement la performance de votre portefeuille ?

Le consensus parle des prix, l’investisseur devrait parler de valeur

Lorsque les médias annoncent que « le CAC 40 va atteindre 9 000 points », que vous apprennent-ils réellement ?

Pas grand-chose.

Même si cette prévision se réalise, elle ne vous dit pas quelles entreprises créeront de la valeur. Elle ne vous dit pas non plus lesquelles verront leurs bénéfices progresser, lesquelles seront surévaluées ou lesquelles traverseront les prochaines années sans difficulté.

L’indice est une moyenne.

Or personne n’investit dans une moyenne.

Même un ETF mondial, pourtant extrêmement diversifié, représente des milliers d’entreprises dont certaines prospéreront pendant que d’autres disparaîtront progressivement.

Cette nuance change complètement la manière de regarder les marchés.

Lorsqu’un investisseur me demande si « c’est le bon moment pour investir », la vraie question n’est généralement pas celle-là.

Elle est plutôt : dans quoi investissez-vous exactement ?

Si vous achetez un portefeuille largement diversifié pour le conserver vingt ou trente ans, la réponse n’est pas la même que si vous envisagez d’acheter une poignée d’actions parce qu’elles sont à la mode.

De la même façon, un marché qui paraît cher dans son ensemble peut encore contenir des entreprises raisonnablement valorisées. À l’inverse, un marché qui vient de corriger fortement peut rester rempli d’entreprises médiocres.

Le niveau d’un indice ne suffit donc jamais à prendre une décision d’investissement.

Les meilleures décisions sont souvent inconfortables

Il existe un paradoxe que tous les investisseurs finissent par rencontrer.

Les décisions qui paraissent les plus confortables sont rarement les plus rentables.

Acheter lorsque tout le monde est optimiste procure un sentiment rassurant. Les médias sont positifs, les performances passées sont excellentes et chacun semble confirmer que la hausse va continuer.

À l’inverse, investir pendant une période de crise est psychologiquement très difficile. Les mauvaises nouvelles s’enchaînent, les prévisions deviennent catastrophiques et il paraît toujours plus prudent d’attendre que « les choses se calment ».

Le problème est que le marché ne récompense pas le confort psychologique.

Les grandes phases de création de richesse ont souvent commencé précisément lorsque le consensus était le plus pessimiste.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut systématiquement faire l’inverse de la majorité. Le marché peut rester euphorique longtemps. Il peut aussi rester déprimé bien plus longtemps qu’on ne l’imagine.

En revanche, cela rappelle qu’une décision ne devrait jamais être prise parce que « tout le monde pense la même chose ».

Le consensus est une information parmi d’autres. Il ne constitue pas une méthode d’investissement.

Construire une méthode plutôt que suivre une opinion

Au fond, le rôle d’un investisseur n’est pas de deviner où sera le CAC 40 dans douze mois.

Personne ne le sait.

Son rôle est de construire une méthode suffisamment robuste pour continuer à investir lorsque les marchés deviennent euphorique… comme lorsqu’ils deviennent anxiogènes.

Pour certains, cette méthode reposera sur des ETF indiciels investis régulièrement, sans chercher à anticiper les mouvements du marché. Pour d’autres, elle passera par une sélection rigoureuse d’entreprises de qualité. Les approches peuvent être différentes.

Ce qui compte, c’est qu’elles reposent sur des critères objectifs plutôt que sur l’humeur du moment.

Les marchés continueront de produire chaque jour leur lot de prévisions contradictoires. Des objectifs de fin d’année seront annoncés, puis révisés quelques semaines plus tard. Des explications seront trouvées à chaque hausse comme à chaque baisse.

Rien de tout cela ne disparaîtra.

La vraie question est donc ailleurs : souhaitez-vous investir au rythme des émotions collectives… ou au rythme de la création de valeur des entreprises ?

C’est souvent cette différence, discrète mais déterminante, qui sépare les investisseurs qui suivent le marché de ceux qui construisent réellement leur patrimoine.

Chez Alti Patrimoine, nous cherchons moins à deviner le prochain consensus qu’à bâtir des portefeuilles capables de lui survivre.