Nous sommes tous bizarres

Nous sommes tous bizarres

« Nous sommes tous un peu bizarres et la vie est un peu bizarre. Et lorsque nous trouvons quelqu’un dont la bizarrerie est compatible avec la nôtre, nous nous unissons à lui et appelons cela de l’amour. »

Cette phrase du Dr. Seuss (un auteur américain pour enfants) me revient souvent lorsque j’entends quelqu’un affirmer que « la bourse est un casino ».

Il y a quelques années, un voisin m’a tenu exactement ce discours. Les marchés venaient de connaître une forte baisse.

« Le CAC 40 vient de perdre des centaines de points en deux jours. Franchement, je préfère encore parier sur les chevaux. Au moins, on sait que c’est du jeu. »

Je l’ai laissé parler. Ce qui l’intéressait n’était pas tant de comprendre les marchés que de donner un sens à ce qui venait de lui arriver. C’est un réflexe profondément humain. Lorsque nous perdons de l’argent, nous cherchons rarement une explication qui nous implique. Nous préférons conclure que le système est défaillant.

Pourtant, une question mérite d’être posée. Le marché est-il réellement bizarre… ou sommes-nous simplement confrontés à notre propre comportement ?

Le marché n’a pas de personnalité

Lorsque mon voisin m’a expliqué que la bourse ressemblait à un casino, je lui ai répondu que le marché n’avait aucune volonté propre.

Il ne décide rien. Le marché n’est que la somme des décisions de millions d’investisseurs, particuliers comme professionnels, qui achètent ou vendent selon leurs convictions, leurs contraintes ou leurs émotions.

Autrement dit, lorsque nous trouvons le marché irrationnel, nous observons surtout une immense accumulation de comportements humains. Et c’est précisément ce qui rend les marchés parfois difficiles à vivre. Pas parce qu’ils seraient « fous », mais parce que les êtres humains le sont souvent un peu.

Nous changeons de logique au pire moment

Il existe un phénomène que j’observe régulièrement chez les investisseurs.

Lorsque les marchés montent fortement, beaucoup deviennent persuadés que cette hausse va continuer.

Les discours changent rapidement :

  • les valorisations n’auraient plus vraiment d’importance ;
  • les risques seraient désormais maîtrisés ;
  • cette fois, « tout est différent » ;
  • il faudrait investir rapidement avant de manquer l’occasion.

La prudence disparaît progressivement. Le risque n’est plus perçu comme un coût nécessaire pour obtenir du rendement. Il devient presque invisible. Puis le cycle s’inverse.

Les marchés baissent parfois de 15 %, 20 % ou davantage. Les mêmes investisseurs qui achetaient avec enthousiasme quelques semaines auparavant considèrent alors que les actions sont devenues beaucoup trop dangereuses.

Pourtant, une entreprise qui valait 100 hier et vaut 80 aujourd’hui n’est pas nécessairement devenue moins intéressante. Dans certains cas, c’est exactement l’inverse.

Mais notre cerveau ne fonctionne pas ainsi. Nous interprétons souvent la baisse des prix comme une augmentation du risque, alors qu’elle peut simplement représenter une baisse du prix payé pour les mêmes actifs.

Cette confusion coûte extrêmement cher sur plusieurs décennies.

La bourse ressemble à un casino pour celui qui le pense

Lorsque mon voisin m’a demandé quelle différence je faisais entre un casino et la bourse, je lui ai répondu que tout dépendait finalement de la manière dont on joue.

Deux personnes peuvent acheter exactement la même action.

La première l’achète parce qu’un influenceur lui promet un doublement rapide.

La seconde parce qu’elle estime que l’entreprise est solide, rentable, correctement valorisée et qu’elle accepte de la conserver pendant quinze ans.

Le support est identique. La démarche n’a plus rien à voir. C’est d’ailleurs l’une des plus grandes confusions en investissement. Beaucoup jugent un actif uniquement à travers le comportement de ceux qui l’utilisent.

Parce que certains spéculent sur les actions, ils concluent que les actions sont spéculatives. Le raisonnement est pourtant identique à celui qui consisterait à dire qu’un marteau est dangereux parce que certains s’en servent mal.

La spéculation n’est pas une caractéristique de la bourse. C’est une manière de s’en servir.

Les marchés révèlent nos propres biais

Imaginons un instant qu’un observateur totalement extérieur découvre les marchés financiers sans connaître la psychologie humaine.

  • Il verrait des investisseurs acheter davantage lorsque les prix montent depuis plusieurs années. Puis vendre massivement lorsque ces mêmes actifs deviennent moins chers.
  • Il observerait des personnes convaincues qu’il faut « attendre que la situation se calme » avant d’investir, alors même que les meilleures opportunités apparaissent souvent au cœur des périodes les plus inconfortables.
  • Il constaterait aussi que beaucoup cherchent des experts capables d’expliquer chaque mouvement quotidien des marchés, comme si chaque variation possédait forcément une cause identifiable et immédiatement exploitable.
  • Il trouverait probablement cela étrange. Et il n’aurait pas complètement tort.

Nous avons tendance à croire que comprendre chaque mouvement nous permettra de mieux investir. Or les investisseurs qui réussissent durablement ne cherchent généralement pas à expliquer chaque variation. Ils cherchent surtout à éviter que leurs propres émotions prennent le contrôle de leurs décisions.

La différence est immense.

Le véritable adversaire n’est presque jamais le marché

Chaque crise donne l’impression que cette fois sera différente. Chaque période d’euphorie laisse croire que les règles habituelles ne s’appliquent plus.

Pourtant, lorsqu’on regarde plusieurs décennies d’histoire boursière, un constat revient avec une remarquable régularité : les entreprises continuent à créer de la valeur, les bénéfices finissent par progresser et les marchés repartent après les crises.

En revanche, les investisseurs changent rarement. Ils :

  • achètent après de fortes hausses ;
  • vendent après de fortes baisses ;
  • cherchent des certitudes là où il n’existe que des probabilités ;
  • souhaitent une méthode qui fonctionnerait dans toutes les situations (cette méthode n’existe pas).

Il n’existe pas de formule mathématique capable d’éliminer définitivement le doute. Aucun indicateur ne vous dira avec certitude quand acheter ou vendre. Aucun programme informatique ne supprimera totalement l’incertitude qui accompagne toute décision d’investissement.

Cette absence de certitude n’est pas un défaut des marchés. C’est leur nature.

Arrêter d’être bizarre

À la fin de notre conversation, mon voisin m’a demandé : « Alors comment fait-on pour réussir en bourse ? »

Ma réponse l’a fait sourire : « Il ne faut pas être bizarre. »

Évidemment, c’était une boutade.

Nous resterons toujours influencés par nos émotions, nos biais cognitifs et notre besoin de certitudes. Personne n’y échappe totalement.

En revanche, nous pouvons construire une manière d’investir qui en tienne compte plutôt que de les nier.

Cela passe rarement par des prévisions plus sophistiquées. Cela passe beaucoup plus souvent par quelques principes simples :

  • accepter que les marchés soient parfois inconfortables ;
  • investir selon un plan défini à l’avance plutôt qu’en fonction de l’actualité ;
  • distinguer le prix payé de la valeur réelle des entreprises ;
  • considérer les baisses comme une composante normale de l’investissement, et non comme une anomalie.

Finalement, les investisseurs les plus performants ne sont pas forcément ceux qui comprennent le mieux les marchés. Ce sont souvent ceux qui se comprennent le mieux eux-mêmes.

C’est aussi pour cela que chez Alti Patrimoine, la réflexion porte autant sur votre attitude face à l’investissement que sur les actifs en eux-mêmes.