
Lorsqu’on demande à des investisseurs pourquoi ils ont choisi telle stratégie, tel fonds ou tel produit, la réponse est souvent la même : parce que c’est plus sophistiqué.
Une méthode qui prend en compte davantage de données. Un portefeuille plus finement construit. Un produit structuré capable de s’adapter à plusieurs scénarios de marché. Un gérant qui utilise des modèles complexes. L’idée paraît logique : puisque les marchés financiers sont compliqués, une bonne stratégie doit forcément l’être aussi.
C’est probablement l’une des croyances les plus répandues dans l’univers de l’investissement. Et pourtant, avec le temps, j’observe plutôt l’inverse.
Plus un investisseur ajoute de la complexité à son processus de décision, plus il augmente les occasions de commettre des erreurs.
La simplicité n’est pas une absence de réflexion
Dans Winning the Loser’s Game, Charles Ellis raconte une anecdote qui mérite d’être méditée.
Deux de ses amis médecins, arrivés au sommet de leur carrière, considéraient que les deux plus grandes découvertes de l’histoire de la médecine étaient la pénicilline… et le lavage des mains.
La première a révolutionné le traitement des infections. La seconde a simplement évité qu’elles ne se propagent.
Ils ajoutaient deux conseils tout aussi banals : arrêter de fumer et attacher sa ceinture de sécurité.
Rien de spectaculaire. Simplement des décisions qui, répétées pendant des décennies, changent profondément une trajectoire de vie.
La leçon est évidente : un conseil n’a pas besoin d’être compliqué pour être excellent.
L’investissement fonctionne souvent de la même manière. Les principes qui produisent les meilleurs résultats sur plusieurs décennies sont rarement les plus sophistiqués. Ils sont surtout difficiles à appliquer avec constance.
Pourquoi nous aimons les stratégies compliquées
Après de nombreuses années passées à accompagner des investisseurs, je constate un biais qui revient sans cesse. Face à un environnement complexe, nous cherchons instinctivement une solution complexe.
Le raisonnement paraît presque évident. Les marchés montent et baissent pour une multitude de raisons : évolution des taux d’intérêt, inflation, bénéfices des entreprises, politique monétaire, tensions géopolitiques, valorisations, psychologie des investisseurs, innovations technologiques, croissance économique, réglementation…
Cette liste pourrait continuer longtemps. La réalité est que personne n’est capable d’isoler précisément le poids de chacun de ces facteurs à un instant donné.
Face à cette complexité, beaucoup d’investisseurs pensent devoir multiplier les indicateurs, les analyses, les arbitrages et les prévisions.
Le paradoxe est que cette accumulation d’informations finit souvent par rendre les décisions plus mauvaises.
La complexité, l’illusion de mieux maîtriser le risque
Cette préférence n’est d’ailleurs pas propre aux particuliers.
Une publication universitaire consacrée au biais de complexité dans l’investissement souligne que les investisseurs, leurs conseillers et les sociétés de gestion ont naturellement tendance à préférer les solutions sophistiquées. L’intuition est simple : un monde compliqué devrait exiger une réponse compliquée.
Il existe aussi une raison beaucoup plus terre à terre : une stratégie complexe est plus facile à vendre.
Un produit composé de plusieurs couches d’ingénierie financière paraît naturellement plus « haut de gamme » qu’un simple ETF indiciel mondial. Des modèles propriétaires, des algorithmes ou des dizaines de critères de sélection donnent facilement l’impression qu’une expertise exceptionnelle est à l’œuvre.
À l’inverse, expliquer qu’un portefeuille discipliné, peu coûteux et maintenu pendant vingt ans constitue souvent une excellente solution paraît presque décevant.
La simplicité vend rarement du rêve. Elle demande davantage de pédagogie que de marketing.
Ce que la simplicité apporte réellement
Il faut toutefois éviter un malentendu. Une stratégie simple ne produit pas de meilleurs rendements parce qu’elle serait magiquement supérieure. Elle fonctionne souvent mieux parce qu’elle améliore le comportement de l’investisseur.
Un portefeuille simple est plus facile à comprendre. Il est plus facile à suivre et plus facile à conserver lorsque les marchés traversent une crise.
Et surtout, il réduit le nombre de décisions à prendre.
Or, en investissement, beaucoup de mauvaises performances ne proviennent pas du portefeuille lui-même. Elles proviennent des décisions prises entre deux performances :
- Changer de stratégie après une mauvaise année.
- Vendre pendant un krach.
- Acheter le secteur à la mode.
- Multiplier les arbitrages.
Chaque décision supplémentaire ouvre une nouvelle possibilité de se tromper. La simplicité agit alors comme une forme de protection contre nous-mêmes.
Dix principes qui résistent remarquablement au temps
John Bogle, fondateur de Vanguard, a résumé cette philosophie dans The Clash of the Cultures.
On pourrait croire que ses recommandations sont devenues banales. Je pense au contraire qu’elles sont encore sous-estimées, précisément parce qu’elles paraissent trop évidentes.
1. Ne chassez pas les performances passées
Les investisseurs adorent acheter ce qui vient de fortement monter.
Pourtant, les marchés connaissent régulièrement un phénomène de retour vers la moyenne.
Les entreprises exceptionnelles peuvent finir par être beaucoup trop chères.
À l’inverse, des secteurs délaissés retrouvent parfois des valorisations attractives.
Construire un portefeuille uniquement en regardant les performances passées revient souvent à acheter ce qui a déjà intégré les meilleures nouvelles.
2. Faites du temps votre allié
La capitalisation est probablement la seule véritable magie de l’investissement.
Elle exige une seule chose : du temps.
À l’inverse, vouloir anticiper les mouvements de marché, courir après les tendances ou réagir à chaque actualité réduit souvent les bénéfices de cette capitalisation.
Les marchés rémunèrent davantage la patience que l’agitation.
3. Achetez comme un propriétaire
Le célèbre principe du buy and hold est souvent mal compris.
Il ne signifie pas acheter n’importe quoi et ne plus jamais regarder son portefeuille.
Il signifie investir dans des actifs dont les fondamentaux restent solides, puis leur laisser le temps de créer de la valeur.
Penser comme un propriétaire d’entreprise plutôt que comme un spéculateur change profondément la manière d’investir.
4. Ayez des attentes réalistes
Une partie du rendement provient de la création réelle de richesse des entreprises : leur croissance, leurs bénéfices, leur capacité à réinvestir leur capital.
Une autre partie dépend simplement des changements d’humeur du marché.
Le problème apparaît lorsque l’on construit ses attentes uniquement sur cette seconde composante.
À court terme, le marché peut valoriser une entreprise bien au-delà de sa valeur économique… ou très en dessous.
À long terme, ce sont surtout les résultats de l’entreprise qui finissent par compter.
5. N’essayez pas de trouver l’aiguille dans la botte de foin
Pendant longtemps, j’ai consacré beaucoup de temps à sélectionner des entreprises individuelles.
Aujourd’hui, ma vision est plus nuancée.
Pour beaucoup d’investisseurs, un ETF mondial peu coûteux constitue une excellente solution.
Non pas parce qu’il est impossible de battre le marché.
Mais parce qu’il est très difficile de le faire durablement, après frais, sans consacrer énormément de temps à cette activité.
Pour la majorité des patrimoines, la diversification offerte par un ETF mondial représente un excellent point de départ, et souvent un excellent point d’arrivée.
6. Réduisez les coûts autant que possible
John Bogle comparait les marchés financiers à un casino avec une différence essentielle.
Au casino, les joueurs affrontent la banque.
En bourse, les investisseurs affrontent avant tout… les coûts.
Les frais de gestion, les frais de transaction, les spreads, la fiscalité ou encore certains coûts invisibles constituent autant de prélèvements qui viennent diminuer le rendement final. Pris isolément, ils semblent souvent insignifiants. Sur vingt ou trente ans, ils finissent pourtant par représenter des dizaines, voire des centaines de milliers d’euros.
C’est d’ailleurs l’une des rares variables que l’investisseur maîtrise réellement.
Personne ne peut garantir le rendement futur des actions. En revanche, chacun peut décider de payer 0,20 % ou 2 % de frais annuels.
La différence paraît faible.
Elle ne l’est absolument pas lorsque les intérêts composés travaillent pendant plusieurs décennies.
C’est aussi pour cette raison que je privilégie généralement les solutions simples et peu coûteuses. Avant de rechercher un rendement supplémentaire hypothétique, il est souvent plus efficace d’éviter des coûts certains.
7. Acceptez la persistance du risque
Beaucoup d’investisseurs cherchent le placement qui offrirait un rendement élevé… sans risque.
Ce placement n’existe pas.
Le véritable choix n’est jamais entre le risque et son absence.
Il consiste à choisir quels risques vous acceptez de supporter.
Refuser le risque des actions, c’est accepter celui de voir son pouvoir d’achat s’éroder avec l’inflation.
Refuser les obligations, c’est renoncer à un outil de stabilisation du portefeuille.
Concentrer son patrimoine sur une seule entreprise fait disparaître certains risques perçus, mais en crée d’autres, bien plus importants.
Chaque décision consiste finalement à arbitrer entre plusieurs risques concurrents.
Cette idée paraît abstraite jusqu’au moment où les marchés deviennent difficiles.
À ce moment-là, beaucoup découvrent qu’ils avaient surtout construit un portefeuille adapté aux périodes où tout montait.
8. Ne regardez pas trop en arrière
Le biais de récence est probablement l’un des pièges les plus coûteux pour un investisseur.
Lorsqu’un secteur surperforme depuis plusieurs années, il devient soudain incontournable.
À l’inverse, lorsqu’une classe d’actifs traverse une longue période difficile, elle paraît définitivement condamnée.
L’histoire des marchés montre pourtant exactement l’inverse :
- Les leaders d’une décennie deviennent souvent les derniers de la suivante.
- Les styles d’investissement alternent.
- Les pays dominants changent.
- Les secteurs les plus recherchés finissent parfois par devenir les plus décevants.
Construire un portefeuille uniquement à partir de ce qui a récemment fonctionné revient souvent à investir dans le rétroviseur.
Le passé reste un excellent professeur. Il ne constitue pas un calendrier.
9. Préférez le hérisson au renard
John Bogle reprend une image devenue célèbre, empruntée au poète grec Archiloque.
Le renard connaît beaucoup de choses.
Le hérisson n’en connaît qu’une seule. Mais il la connaît parfaitement.
En investissement, le renard symbolise facilement la multiplication des méthodes, des indicateurs, des scénarios macroéconomiques et des prévisions.
Le hérisson, lui, reste concentré sur quelques principes simples qu’il applique avec discipline :
- Il diversifie.
- Il maîtrise les coûts.
- Il investit régulièrement.
- Il conserve un horizon long.
- Il accepte les périodes difficiles.
Cette approche paraît presque naïve face à la sophistication croissante de l’industrie financière.
Pourtant, c’est précisément cette constance qui fait souvent la différence.
Les investisseurs qui réussissent durablement ne sont pas nécessairement ceux qui savent le plus de choses.
Ce sont souvent ceux qui changent le moins souvent de méthode.
10. la difficulté survient lorsque les marchés baissent
Tout cela paraît presque évident lorsqu’on le lit tranquillement.
La difficulté commence lorsque le portefeuille perd 20 %, puis 30 %. Lorsque les médias annoncent une nouvelle crise et que tout le monde explique que « cette fois, c’est différent ».
C’est à ce moment-là que les stratégies sophistiquées révèlent souvent leur principal défaut. Plus elles sont complexes, plus elles offrent de bonnes raisons de s’en écarter :
- Un indicateur change.
- Une hypothèse n’est plus valable.
- Une corrélation disparaît.
- Un nouveau modèle semble meilleur que le précédent.
À l’inverse, une stratégie réellement simple laisse beaucoup moins de place au doute.
Elle ne supprime pas les émotions. Elle limite simplement leur capacité à modifier votre comportement.
L’objectif n’est pas de construire un portefeuille parfait, mais de construire un portefeuille que vous serez encore capable de conserver dans dix ou vingt ans.
Oliver Wendell Holmes résumait admirablement cette idée :
Je ne donnerais pas une figue pour la simplicité située avant la complexité. Mais je donnerais ma vie pour la simplicité située de l’autre côté de la complexité.
Oliver Wendell Holmes
Cette phrase décrit parfaitement ce que devrait être une bonne stratégie d’investissement. La simplicité n’est pas le point de départ. Elle est le résultat.
Il faut comprendre les marchés, leurs risques, les différentes classes d’actifs, les biais comportementaux, les coûts, les cycles économiques et les limites de nos propres prévisions avant de parvenir à éliminer tout ce qui est inutile.
C’est un travail exigeant, mais une fois cette réflexion menée, la stratégie obtenue est souvent beaucoup plus simple que celle imaginée au départ.
Steve Jobs disait que la simplicité demandait énormément d’efforts, mais qu’une fois atteinte, elle permettait de déplacer des montagnes.
En investissement aussi, les montagnes se déplacent rarement grâce à une idée brillante. Elles se déplacent grâce à des décisions suffisamment simples pour pouvoir être appliquées pendant trente ans.
Chez Alti Patrimoine, nous privilégions les stratégies simples et éprouvées plutôt que la recherche des solutions plus complexes, qui ne sont pas plus efficaces.