
L’investissement donne souvent l’impression d’être un domaine réservé à ceux qui maîtrisent des modèles complexes, savent sélectionner les meilleures actions ou anticiper les prochains secteurs gagnants. Cette image est entretenue en permanence. Les médias mettent en avant les investisseurs qui ont trouvé « la » valeur exceptionnelle. Les réseaux sociaux récompensent les stratégies spectaculaires. L’industrie financière, elle aussi, vit davantage de nouveautés que de simplicité.
Pourtant, lorsqu’on observe les investisseurs qui traversent sereinement plusieurs décennies de marchés financiers, on remarque qu’ils ne prennent pas leurs décisions à partir d’une multitude de règles compliquées. Ils s’appuient souvent sur quelques principes solides, appliqués avec constance.
À l’approche de la retraite, un principes me paraît particulièrement important. Il peut se résumer en cinq mots :
La priorité devient la défense.
Cette idée peut sembler contre-intuitive. Après tout, un retraité continue souvent d’investir pendant vingt ou trente ans. Son portefeuille doit encore produire de la performance pour financer son niveau de vie et préserver son pouvoir d’achat face à l’inflation.
Mais il existe une différence fondamentale entre quelqu’un qui construit un patrimoine et quelqu’un qui commence à vivre grâce à ce patrimoine.
Le premier peut généralement se permettre de commettre quelques erreurs. Il continue d’épargner, dispose encore de revenus professionnels et possède souvent plusieurs décennies devant lui pour laisser les marchés réparer une mauvaise décision.
Le second ne bénéficie plus du même luxe.
Chaque erreur importante peut désormais avoir des conséquences durables sur son niveau de vie.
Le véritable changement
Beaucoup d’investisseurs pensent qu’il existe une frontière nette entre la phase d’accumulation et la retraite.
Avant la retraite, il faudrait rechercher la croissance. Après la retraite, il faudrait devenir extrêmement prudent.
Ce ne sont pas les marchés qui changent. Les actions restent les mêmes. Les entreprises continuent d’innover, les crises continuent d’apparaître puis de disparaître, les cycles économiques se succèdent comme ils l’ont toujours fait.
Ce qui change, c’est votre capacité à absorber un mauvais scénario.
Un investisseur de 35 ans qui subit une baisse de 40 % possède encore du temps, des revenus et une capacité d’épargne pour reconstruire progressivement son patrimoine.
À 70 ans, la même baisse n’a plus du tout les mêmes conséquences. Non seulement le portefeuille mettra du temps à retrouver son niveau initial, mais les retraits destinés à financer les dépenses quotidiennes risquent d’amplifier les dégâts. C’est ce que l’on appelle le risque de séquence des rendements : deux portefeuilles affichant exactement la même performance moyenne peuvent produire des résultats très différents selon le moment où surviennent les fortes baisses.
Autrement dit, ce n’est pas seulement le rendement qui compte. L’ordre dans lequel les performances arrivent devient lui aussi déterminant.
Beaucoup d’investisseurs continuent à jouer l’attaque
Pendant les années d’accumulation, il est fréquent de vouloir faire mieux que le marché :
- On cherche les entreprises qui doubleront de valeur.
- On s’intéresse aux secteurs présentés comme les grands gagnants de demain.
- On multiplie les arbitrages dans l’espoir d’améliorer légèrement la performance.
Cette approche est séduisante, mais les études montrent depuis longtemps qu’elle fonctionne rarement sur de longues périodes. La majorité des investisseurs actifs finissent par sous-performer des portefeuilles largement diversifiés, essentiellement parce qu’ils prennent davantage de décisions… et que chaque décision supplémentaire est une occasion de se tromper.
Le paradoxe est que beaucoup continuent d’appliquer cette même logique lorsqu’ils arrivent à la retraite, précisément au moment où une grosse erreur devient beaucoup plus coûteuse.
L’objectif n’est plus de réaliser le meilleur coup, mais d’éviter les mauvais. Cela change complètement la manière de construire un portefeuille.
Accepter ce que l’on ne sait pas
L’investissement récompense rarement les certitudes :
- Personne ne sait quel secteur dominera les dix prochaines années.
- Personne ne sait quel pays offrira les meilleures performances.
- Personne ne sait quelles entreprises seront les grandes gagnantes de demain.
Nous pouvons avoir des convictions. Elles sont parfois justifiées. Mais transformer ces convictions en fortes concentrations de patrimoine revient à supposer que notre scénario est plus probable que celui du marché tout entier.
Or, le marché agrège déjà les anticipations de millions d’investisseurs. La meilleure défense consiste donc souvent à renoncer à cette bataille.
Au lieu de chercher les futurs gagnants, on accepte de tous les posséder. Cette logique est précisément celle des ETF indiciels largement diversifiés.
En investissant dans plusieurs milliers d’entreprises réparties sur de nombreux pays, vous renoncez certes à identifier la prochaine entreprise qui fera x20. Mais vous réduisez considérablement le risque qu’une conviction erronée compromette votre retraite.
Le plus intéressant est que cette diversification ne s’accompagne pas nécessairement d’une baisse des performances à long terme.
Elle réduit surtout le risque spécifique. Autrement dit, vous abandonnez des risques qui ne sont généralement pas rémunérés.
Diversifier n’est pas acheter davantage d’actions
Beaucoup d’investisseurs pensent être diversifiés parce qu’ils possèdent une vingtaine ou une trentaine de lignes.
En réalité, ces entreprises évoluent parfois toutes dans le même pays, la même devise ou les mêmes secteurs technologiques.
La diversification n’est pas une question de quantité. C’est une question de sources de risque.
Un portefeuille réellement défensif répartit son exposition sur plusieurs dimensions :
- différentes tailles d’entreprises ;
- plusieurs zones géographiques ;
- plusieurs styles de gestion (croissance, valeur…) ;
- différentes classes d’actifs lorsque cela correspond aux objectifs de l’investisseur.
L’idée n’est pas de rechercher la diversification pour elle-même, mais d’éviter qu’un seul scénario économique puisse remettre en cause tout votre projet de retraite.
Personne ne sait quelle région du monde dominera les quinze prochaines années.
Personne ne sait non plus si les grandes capitalisations continueront à surperformer les petites, comme cela a été le cas récemment.
En acceptant cette incertitude, on construit un portefeuille capable de fonctionner dans davantage de scénarios possibles. C’est probablement la définition la plus concrète d’une bonne défense.
Ne plus dépendre d’un seul scénario
La diversification ne s’arrête pas au choix des actions que vous détenez. Elle consiste aussi à accepter qu’un portefeuille ne doit pas dépendre d’une seule idée, d’un seul secteur ou d’une seule classe d’actifs pour atteindre ses objectifs.
Pendant les années d’accumulation, certains investisseurs concentrent volontairement leur patrimoine sur les actifs qui leur semblent offrir le meilleur potentiel. Ils peuvent privilégier les petites capitalisations, les marchés émergents ou les valeurs décotées, avec l’idée que ces segments devraient, à long terme, offrir une meilleure rémunération du risque.
Cette approche peut parfaitement se défendre lorsque l’horizon d’investissement est encore très long. Une période difficile de plusieurs années reste absorbable si les revenus professionnels continuent d’alimenter le portefeuille.
À la retraite, la question n’est plus exactement la même. Il ne s’agit plus de savoir quel segment produira le meilleur rendement au cours des vingt prochaines années, mais de construire un patrimoine capable de continuer à fonctionner, même si certaines convictions s’avèrent erronées.
Autrement dit, le portefeuille ne doit plus être optimisé pour un scénario favorable. Il doit rester robuste dans plusieurs scénarios possibles.
C’est toute la différence entre rechercher la performance maximale et rechercher une performance suffisamment élevée, mais beaucoup plus régulière.
La diversification protège contre nos erreurs
On présente souvent la diversification comme un moyen de réduire la volatilité. C’est vrai, mais ce n’est probablement pas son principal intérêt.
Son véritable rôle consiste à nous protéger contre notre incapacité à prévoir l’avenir. Chaque décennie produit son secteur présenté comme incontournable :
- Dans les années 1970, certains pensaient que les grandes compagnies pétrolières domineraient durablement les marchés.
- À la fin des années 1990, les entreprises liées à Internet semblaient promises à une croissance sans limite.
- Plus récemment, beaucoup étaient persuadés que les valeurs technologiques américaines continueraient indéfiniment à surperformer le reste du monde.
À chaque époque, ces raisonnements paraissaient cohérents. Puis, les investisseurs découvraient ensuite que les marchés avaient déjà intégré une grande partie de ces anticipations.
Investir dans une économie entière plutôt que dans quelques entreprises ou quelques secteurs revient finalement à reconnaître une réalité assez simple : nous savons que l’avenir produira des gagnants, mais nous ignorons lesquels.
Cette humilité n’empêche pas la performance. Elle évite surtout que l’avenir dépende d’une prévision qui se révélera peut-être fausse.
La retraite : le moment de simplifier son portefeuille
On observe souvent le phénomène inverse : plus les investisseurs vieillissent, plus leur portefeuille devient complexe.
Au fil des années s’accumulent des lignes achetées à différentes périodes, quelques fonds spécialisés, plusieurs convictions personnelles, parfois même quelques titres que l’on conserve uniquement parce qu’ils ont fortement baissé.
Cette accumulation donne l’impression de maîtriser davantage son patrimoine. Mais elle le rend souvent plus difficile à piloter.
À la retraite, un portefeuille simple présente plusieurs avantages :
- il est plus facile à comprendre ;
- il est plus simple à rééquilibrer ;
- il limite les décisions émotionnelles ;
- il réduit le risque d’oublier pourquoi chaque investissement a été acheté.
Cette simplicité n’est pas synonyme de paresse intellectuelle. Elle résulte souvent d’une réflexion plus approfondie.
Construire un portefeuille compliqué est relativement facile. Construire un portefeuille simple demande généralement davantage de discipline.
Le plus grand risque
Lorsqu’on parle de défense, beaucoup pensent immédiatement à une forte réduction des actions.
La réalité est plus subtile. Le principal risque à la retraite n’est pas uniquement de subir une baisse des marchés. C’est aussi de voir son patrimoine perdre progressivement son pouvoir d’achat parce qu’il n’est plus suffisamment investi.
Une retraite peut durer vingt-cinq ou trente ans. Sur une période aussi longue, l’inflation devient un risque au moins aussi important que la volatilité.
Chercher à éliminer totalement les fluctuations conduit souvent à construire des portefeuilles beaucoup trop prudents, incapables de préserver durablement le niveau de vie de leur propriétaire.
La défense ne consiste donc pas à fuir le risque. Elle consiste à accepter uniquement les risques qui ont une véritable raison d’être.
Conserver une part importante d’actions mondiales reste généralement cohérent à la retraite.
En revanche, concentrer une partie significative du patrimoine sur quelques entreprises, quelques secteurs ou quelques paris personnels l’est beaucoup moins.
Le portefeuille doit continuer à produire de la croissance. Il doit simplement le faire avec davantage de régularité et beaucoup moins de dépendance à une poignée de décisions individuelles.
Une bonne défense, c’est aussi savoir renoncer
Il existe une autre évolution que j’observe souvent chez les investisseurs qui approchent de la retraite.
Pendant la phase de constitution du patrimoine, beaucoup prennent plaisir à sélectionner eux-mêmes leurs investissements. Ils suivent les marchés, lisent la presse financière, comparent les entreprises et essaient d’améliorer leur portefeuille au fil du temps.
Cette implication est compréhensible. Elle peut même être formatrice. Mais la retraite change progressivement la nature du problème.
L’objectif n’est plus de démontrer que l’on est capable de battre le marché. Il devient de préserver un niveau de vie parfois construit pendant quarante années de travail. Ce n’est plus vraiment le moment de multiplier les paris personnels ou de penser que la prochaine idée sera meilleure que les précédentes.
L’investissement défensif consiste aussi à accepter que certaines décisions soient devenues inutiles.
Choisir individuellement quelques actions suppose de croire que l’on sera capable de sélectionner les bonnes entreprises tout en évitant les mauvaises. Pourtant, l’expérience montre que cet exercice est extrêmement difficile, même pour des professionnels qui y consacrent leurs journées.
À l’inverse, les fonds indiciels permettent de déléguer cette sélection au marché lui-même. Vous ne cherchez plus à identifier les futurs gagnants : vous les possédez tous, au fur et à mesure qu’ils prennent de l’importance dans l’économie mondiale.
Cette approche paraît moins séduisante, mais elle est pourtant souvent plus efficace.
Non pas parce qu’un ETF serait un produit magique, mais parce qu’il supprime une grande partie des erreurs que les investisseurs commettent eux-mêmes au fil des années.
Autrement dit, la défense consiste parfois moins à faire de meilleurs choix qu’à éviter d’avoir à les faire.
Rationnaliser après la vie active
La même logique s’applique aux petites lignes spéculatives que beaucoup d’investisseurs conservent « pour voir » :
- Quelques actions achetées par conviction.
- Un fonds spécialisé dont on espère un rebond.
- Une valeur qui a beaucoup baissé mais que l’on refuse de vendre.
Pendant la vie active, ces positions représentent souvent une faible part du patrimoine. Elles ont rarement des conséquences importantes. À la retraite, leur présence mérite d’être réévaluée.
Chaque euro immobilisé dans une stratégie spéculative est un euro qui ne participe pas pleinement à la mission principale du portefeuille : produire des revenus durables avec un niveau de risque maîtrisé.
Cela ne signifie pas qu’il faille absolument éliminer toute prise de risque. En revanche, il devient raisonnable de se demander si chaque investissement a encore une utilité dans la stratégie globale.
C’est beaucoup plus pertinent que de chercher si telle ou telle valeur peut encore doubler.
La discipline récompense mieux que les coups d’éclat
Les performances exceptionnelles attirent beaucoup plus l’attention que les patrimoines préservés pendant plusieurs décennies. Pourtant, lorsqu’on échange avec des retraités qui vivent sereinement de leur patrimoine, on remarque rarement des stratégies spectaculaires.
On retrouve beaucoup plus souvent les mêmes caractéristiques :
- un portefeuille largement diversifié ;
- des coûts de gestion maîtrisés ;
- des arbitrages peu fréquents ;
- une allocation cohérente avec les besoins réels de revenus ;
- une méthode suffisamment simple pour être appliquée pendant de nombreuses années.
Aucune de ces décisions ne fait rêver. Additionnées pendant vingt ou trente ans, elles produisent pourtant un résultat que les stratégies les plus ambitieuses obtiennent rarement : de la régularité.
Et c’est précisément cette régularité qui devient précieuse lorsque le portefeuille cesse d’être un objectif patrimonial pour devenir une source de revenus.
La retraite ne demande pas de trouver la meilleure stratégie imaginable. Elle demande surtout d’éviter celles qui pourraient compromettre durablement votre indépendance financière.
En matière d’investissement, les grands écarts de performance proviennent souvent moins des quelques excellentes décisions que des rares très mauvaises.