
Lorsqu’on parle d’investissement, une idée revient sans cesse : il faut être actif. Chercher la prochaine opportunité. Réagir rapidement. Profiter des baisses. Arbitrer. Optimiser.
À première vue, cela paraît logique. Après tout, celui qui agit davantage devrait obtenir de meilleurs résultats que celui qui attend.
J’ai longtemps pensé de cette manière. Ayant grandi dans une famille d’entrepreneurs, j’ai été sensibilisé très tôt à une notion qui structure encore aujourd’hui ma façon de réfléchir : le coût d’opportunité.
Le principe est simple. Chaque décision implique de renoncer à une autre. Utiliser un euro quelque part, c’est accepter de ne plus pouvoir l’utiliser ailleurs. Consacrer une heure à une activité, c’est renoncer à toutes les autres.
Pour un entrepreneur, cette façon de raisonner est presque indispensable. Une entreprise qui laisse passer une opportunité de croissance peut mettre des années à la retrouver. Une mauvaise allocation du capital peut coûter beaucoup plus cher qu’une simple erreur opérationnelle. Vu sous cet angle, rester immobile paraît presque irresponsable.
Le problème est que ce raisonnement, parfaitement adapté au monde de l’entreprise, ne s’applique pas toujours aussi bien à l’investissement.
Le coût d’opportunité peut devenir un piège
Charlie Munger disait que le coût d’opportunité est l’un des plus puissants filtres intellectuels qui existent. Il avait raison.
Mais comme beaucoup de bons modèles mentaux, il peut devenir dangereux lorsqu’on l’applique partout sans discernement.
Chez de nombreux investisseurs, cette logique finit par produire un comportement paradoxal. Ils ne cherchent plus seulement les bonnes opportunités. Ils cherchent en permanence quelque chose à faire.
À peine un investissement est-il réalisé qu’ils pensent déjà au suivant. Une baisse de marché appelle un nouvel achat. Une hausse fait naître une idée d’arbitrage. Une nouvelle technologie apparaît, et l’envie de ne pas « rater le train » devient presque irrésistible.
Le portefeuille devient un chantier permanent. Pourtant, l’activité n’est pas une preuve de compétence. C’est même souvent l’inverse.
Notre cerveau récompense davantage l’action que la patience
Les marchés financiers sont particulièrement cruels avec notre psychologie.
Ils donnent l’impression que chaque journée apporte une nouvelle information déterminante.
- Une publication économique.
- Une déclaration d’une banque centrale.
- Une tension géopolitique.
- Des résultats trimestriels.
- Une vidéo YouTube expliquant pourquoi « tout va changer ».
Dans cet environnement, ne rien faire donne presque l’impression d’être négligent. Pourtant, une grande partie de ces informations n’aura probablement aucun impact sur la valeur d’une entreprise dans dix ans.
La difficulté est que notre cerveau préfère largement l’action à l’inaction. Prendre une décision procure le sentiment d’agir sur les événements. Attendre donne l’impression de subir.
Or, en investissement, ces intuitions sont souvent trompeuses.
Les études comportementales montrent depuis longtemps que les investisseurs les plus actifs obtiennent généralement des performances inférieures à ceux qui interviennent peu. Les frais expliquent une partie de cet écart. Les erreurs de timing en expliquent une autre. Mais la principale raison est plus profonde : chaque décision supplémentaire crée une nouvelle occasion de se tromper.
Autrement dit, multiplier les décisions n’augmente pas seulement le nombre d’opportunités. Cela augmente aussi le nombre d’erreurs possibles.
Cette idée est contre-intuitive parce que nous confondons facilement mouvement et progrès. Nous avons l’impression d’avancer lorsque nous prenons des décisions. Pourtant, un portefeuille ne devient pas meilleur simplement parce qu’il évolue souvent.
C’est une différence essentielle entre investir et entreprendre.
Un entrepreneur doit agir continuellement. Son entreprise évolue dans un environnement concurrentiel où l’inaction peut effectivement devenir dangereuse. Un investisseur, lui, possède déjà des actifs qui travaillent en permanence pour son compte. Les entreprises qu’il détient continuent d’innover, de vendre leurs produits, d’investir et de créer de la valeur, même lorsqu’il ne touche absolument pas à son portefeuille.
L’erreur consiste alors à croire que parce que les entreprises agissent, l’investisseur doit lui aussi agir constamment.
Le cash n’est pas toujours un problème
On entend souvent qu’il ne faut jamais laisser dormir son argent. L’affirmation paraît pleine de bon sens. Pourtant, elle mérite d’être nuancée.
Conserver temporairement des liquidités n’est pas forcément une erreur. Cela peut simplement être la conséquence d’un processus d’investissement discipliné.
Il existe des périodes où vous trouvez facilement des entreprises de qualité à des valorisations raisonnables. Et d’autres où vous avez beau chercher, rien ne vous paraît suffisamment attractif.
La différence est importante :
- Il ne s’agit pas d’essayer de prédire une baisse prochaine des marchés. Personne n’en est capable de manière régulière.
- Il s’agit simplement de reconnaître que votre univers d’investissement ne vous offre pas toujours des opportunités répondant à vos critères.
Beaucoup d’investisseurs confondent ces deux situations. Ils pensent que conserver des liquidités revient forcément à faire du market timing.
Ce n’est pourtant pas la même démarche.
Attendre parce que l’on anticipe un krach suppose que l’on pense connaître l’avenir. Attendre parce qu’aucun investissement ne satisfait vos critères consiste simplement à rester fidèle à votre méthode.
Cette distinction paraît subtile, mais elle change complètement la manière d’investir.
Un investisseur qui respecte son processus accepte que certaines périodes soient pauvres en opportunités. À l’inverse, celui qui se sent obligé d’investir en permanence finit souvent par adapter ses critères au marché, au lieu d’exiger que le marché réponde à ses critères.
C’est rarement une bonne idée.
Le véritable risque n’est pas de manquer une hausse
Lorsqu’un marché monte pendant plusieurs mois, la peur dominante devient celle de rester à l’écart.
Personne n’aime voir les autres gagner de l’argent pendant que son propre portefeuille semble avancer plus lentement.
Le FOMO — cette peur de manquer une opportunité — pousse alors beaucoup d’investisseurs à assouplir progressivement leurs critères.
Une entreprise un peu trop chère devient finalement acceptable. Un secteur que l’on ne comprenait pas devient soudain très prometteur. Une histoire séduisante remplace progressivement une véritable analyse.
C’est rarement une décision consciente.
Le processus est progressif. Chaque petite concession paraît raisonnable prise isolément. C’est leur accumulation qui devient dangereuse.
Charlie Munger résumait cela avec une formule devenue célèbre :
Il faut du caractère pour rester assis avec beaucoup d’argent sans rien faire. Je ne suis pas devenu riche en saisissant des opportunités médiocres.
Cette phrase est souvent interprétée comme une invitation à accumuler du cash.
Je ne crois pas que ce soit son véritable message.
Ce qu’elle souligne surtout, c’est qu’un investisseur devrait être capable d’attendre lorsqu’aucune décision ne s’impose naturellement.
Ce n’est pas la même chose.
Car le véritable coût d’opportunité n’est pas toujours celui que l’on croit.
On imagine facilement le gain que l’on aurait pu réaliser sur une action qui a doublé. On pense beaucoup moins souvent aux pertes évitées en refusant des investissements simplement moyens. Pourtant, sur une vie d’investisseur, éviter quelques mauvaises décisions peut avoir autant d’impact que réussir quelques excellents investissements.
Cette idée est difficile à accepter parce qu’une erreur évitée ne laisse aucune trace. Nous ne verrons jamais la performance d’une entreprise que nous avons choisi de ne pas acheter. À l’inverse, chaque hausse que nous avons manquée semble nous rappeler que nous aurions pu faire mieux.
Notre mémoire est sélective. Elle retient davantage les occasions manquées que les erreurs évitées.
Pourtant, ce sont souvent ces erreurs invisibles qui finissent par faire la différence.
La paresse est une stratégie
Lorsqu’on observe les grands investisseurs sur plusieurs décennies, un point revient régulièrement.
Ils prennent finalement assez peu de décisions.
Cette idée surprend souvent, parce qu’elle semble incompatible avec l’image que l’on se fait d’un investisseur expérimenté. On imagine quelqu’un qui analyse en permanence les marchés, arbitre son portefeuille, réagit rapidement aux nouvelles informations.
La réalité est souvent beaucoup moins spectaculaire.
Une grande partie de leur travail consiste justement à construire un processus qui leur évite d’avoir à prendre des décisions inutiles.
C’est probablement l’un des aspects les moins bien compris de l’investissement.
Un bon investisseur n’est pas celui qui sait toujours quoi faire. C’est souvent celui qui sait reconnaître les situations où il n’a rien à faire.
Cette discipline est difficile parce qu’elle est invisible. Acheter une entreprise, vendre une position ou annoncer un pari audacieux attire l’attention. Attendre pendant plusieurs mois ne produit aucun récit intéressant.
Pourtant, dans de nombreux cas, c’est cette attente qui crée la performance future.
Les investisseurs particuliers ont parfois l’impression qu’ils doivent mériter leurs performances par leur travail. Plus ils passent de temps devant leurs graphiques, plus ils pensent investir sérieusement.
Or, les marchés ne rémunèrent pas le temps passé. Ils rémunèrent la qualité des décisions. Et lorsque les bonnes décisions sont rares, il est parfaitement logique que les interventions le soient aussi.
Rester dans son cercle de compétence
Lorsque les marchés deviennent euphoriques, les investisseurs ont tendance à élargir progressivement leur cercle de compétence.
Ils commencent par investir dans ce qu’ils comprennent. Puis dans ce qu’ils pensent comprendre. Puis dans ce que tout le monde semble comprendre. La frontière est rarement visible.
Une entreprise devient populaire. Un secteur fait la une des médias. Les valorisations montent. Peu à peu, le simple fait que beaucoup de personnes achètent finit par remplacer l’analyse initiale.
C’est exactement à ce moment que la discipline devient précieuse.
Avoir un univers d’investissement clairement défini permet de filtrer naturellement une grande partie des opportunités qui se présentent.
Pour certains investisseurs, cet univers sera constitué d’ETF mondiaux.
Pour d’autres :
- d’entreprises rentables répondant à des critères précis ;
- d’une allocation stratégique entre plusieurs classes d’actifs ;
- ou d’une approche factorielle soigneusement définie.
Le contenu importe finalement moins que la cohérence.
Lorsqu’une opportunité ne rentre pas dans ce cadre, la bonne décision consiste souvent à passer son tour. Non parce que cette opportunité est forcément mauvaise. Simplement parce qu’elle n’est pas faite pour vous.
C’est l’une des conséquences les plus sous-estimées d’une bonne stratégie d’investissement : elle ne sert pas seulement à décider quoi acheter. Elle sert surtout à savoir ce que l’on refusera d’acheter, même lorsque tout le monde semble convaincu du contraire.
Investir devrait simplifier votre vie
Cette manière d’investir peut sembler frustrante.
Nous avons souvent le sentiment qu’un portefeuille mérite une attention constante. Que l’on devrait vérifier les marchés chaque matin, suivre les résultats des entreprises, rechercher la prochaine opportunité.
Pourtant, si votre stratégie exige de vous une vigilance permanente pour fonctionner, il est peut-être utile de vous demander si elle est réellement adaptée à votre vie.
L’investissement n’est pas censé devenir une activité à temps plein.
Il est censé mettre votre capital au travail afin que vous puissiez consacrer votre temps à ce qui crée le plus de valeur pour vous : votre métier, votre entreprise, votre famille ou simplement les projets qui comptent réellement.
C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les ETF ont connu un tel succès ces dernières années. Ils permettent à de nombreux investisseurs d’obtenir une exposition très large aux marchés sans avoir à sélectionner eux-mêmes chaque entreprise.
Mais même lorsque l’on investit en direct, la logique reste la même.
Le travail le plus important se fait rarement au moment de cliquer sur « acheter ».
Il consiste à définir, en amont, une méthode suffisamment robuste pour éviter que chaque variation des marchés ne remette vos décisions en question.
Lorsque cette méthode est claire, une grande partie du bruit quotidien cesse d’avoir de l’importance.
Vous ne vous demandez plus chaque semaine ce qu’il faut acheter ou vendre.
Vous vous posez une question beaucoup plus utile : qu’est-ce qui a réellement changé depuis ma dernière décision ?
Dans la plupart des cas, la réponse est simple : pas grand-chose.
Les entreprises continuent d’exécuter leur stratégie. Les marchés continuent d’alterner périodes d’euphorie et de pessimisme. Les médias continuent de transformer chaque mouvement de marché en événement exceptionnel.
Votre portefeuille, lui, n’a pas nécessairement besoin de réagir à chacune de ces fluctuations.
C’est probablement la forme de paresse la plus difficile à acquérir.
Non pas parce qu’elle demande peu d’efforts, mais parce qu’elle exige de résister à une tentation permanente : celle de croire que l’action est toujours préférable à l’attente.
Avec l’expérience, je constate que les investisseurs qui obtiennent les résultats les plus réguliers ne sont pas ceux qui trouvent le plus d’idées.
Ce sont souvent ceux qui savent écarter presque toutes les idées qui se présentent à eux. Ils ont compris qu’une bonne stratégie n’est pas une méthode qui produit sans cesse de nouvelles décisions.
C’est une méthode qui vous autorise à ne presque jamais en prendre.
L’investissement devient alors ce qu’il aurait probablement toujours dû être : un outil au service de votre patrimoine, et non une activité qui monopolise votre attention.
Alti Patrimoine ne cherche pas à rendre l’investissement plus sophistiqué qu’il ne l’est. Lorsqu’une stratégie est vraiment solide, sa qualité se mesure souvent au nombre de décisions qu’elle vous évite de prendre.
Parce qu’au fond, le meilleur portefeuille est souvent celui auquel vous n’avez presque jamais besoin de penser.