Investir et l’art de la discipline

Investir et l'art de la discipline

La moitié de la vie, c’est la chance ; l’autre moitié, c’est la discipline – et c’est la moitié la plus importante, car sans discipline, vous ne sauriez pas quoi faire de la chance.

Carl Zuckmayer

On parle souvent d’investissement comme d’un problème de connaissances. Il faudrait comprendre les marchés, analyser les entreprises, savoir lire un bilan, anticiper les cycles économiques ou choisir les meilleurs ETF.

Ces compétences ont évidemment leur utilité. Mais elles ne constituent probablement pas le principal facteur de réussite.

Warren Buffett répète depuis longtemps que le tempérament compte davantage que l’intelligence. Cette affirmation surprend toujours un peu. Pourtant, lorsqu’on observe les investisseurs sur plusieurs décennies, elle paraît difficile à contester.

La plupart des erreurs majeures ne viennent pas d’un manque de connaissances. Elles apparaissent au moment où les émotions prennent le dessus.

On achète parce que tout le monde semble gagner de l’argent. On vend parce que tout le monde semble persuadé que tout va s’effondrer.

Dans les deux cas, le raisonnement est remplacé par le besoin de se conformer à ce que fait la majorité.

C’est précisément là que la discipline devient un avantage concurrentiel.

Les marchés ne testent pas votre intelligence

Il existe une croyance rassurante : si l’on apprend suffisamment de choses sur les marchés financiers, on finira par prendre systématiquement de bonnes décisions.

Dans la pratique, cela fonctionne rarement ainsi.

Les périodes de calme donnent souvent l’impression que nous sommes des investisseurs rationnels. Les décisions paraissent simples lorsque les marchés progressent régulièrement, que les médias sont optimistes et que le portefeuille affiche une belle performance.

Le véritable test arrive lorsque le contexte change.

Une baisse de 25 % ne remet pas seulement votre patrimoine en question. Elle remet aussi en question votre confiance dans votre stratégie.

Vous commencez alors à chercher des informations qui confirment votre inquiétude. Les chaînes d’information parlent de récession. Les réseaux sociaux annoncent un krach historique. Les prévisions économiques deviennent de plus en plus alarmistes.

À ce moment-là, très peu d’investisseurs abandonnent leur stratégie après avoir réalisé une analyse approfondie.

Ils l’abandonnent parce que l’inconfort émotionnel devient plus fort que leurs convictions.

À l’inverse, lors des marchés haussiers, ce sont d’autres émotions qui prennent le relais.

  • La peur de manquer une opportunité.
  • L’envie de faire aussi bien que les autres.
  • La conviction que « cette fois, c’est différent ».
  • Le sentiment qu’il faut investir davantage parce que tout monte.

Ces réactions sont parfaitement humaines. Elles expliquent d’ailleurs pourquoi les bulles financières se répètent depuis plusieurs siècles malgré toute la connaissance accumulée sur les marchés.

L’histoire change. La psychologie humaine, beaucoup moins.

La discipline permet d’accepter ce que l’on ne contrôle pas

La plupart des investisseurs cherchent encore à prévoir le prochain mouvement des marchés :

  • Vont-ils baisser ?
  • Combien de temps ?
  • Quand faudra-t-il revenir ?

Ces questions sont compréhensibles, mais elles reposent sur une hypothèse discutable : qu’il serait possible de prévoir les grandes phases de marché avec suffisamment de régularité pour en tirer profit.

Or, rien ne permet réellement de l’affirmer.

Les marchés haussiers sont inévitables. Les marchés baissiers le sont tout autant.

En revanche, leur date d’apparition, leur durée ou leur ampleur échappent largement à notre capacité de prévision.

Chaque crise paraît exceptionnelle lorsqu’on la traverse :

  • En 2008, beaucoup pensaient assister à l’effondrement durable du système bancaire.
  • En 2020, certains imaginaient que la pandémie allait provoquer une dépression économique mondiale de longue durée.
  • En 2022, l’inflation et la remontée brutale des taux faisaient craindre un changement durable de régime pour les marchés financiers.

À chaque fois, les investisseurs avaient de bonnes raisons de s’inquiéter.

À chaque fois également, ceux qui avaient construit leur stratégie uniquement autour de leurs anticipations ont souvent dû la modifier quelques mois plus tard.

Cette observation ne signifie pas qu’il faille ignorer l’actualité économique. Elle rappelle simplement qu’une stratégie d’investissement robuste ne peut pas dépendre d’une prévision qui a toutes les chances d’être erronée.

La discipline consiste donc moins à prédire qu’à rester cohérent lorsque les circonstances deviennent inconfortables.

Les meilleures décisions sont rarement agréables sur le moment

J’observe régulièrement un phénomène paradoxal.

Les décisions d’investissement qui produisent les meilleurs résultats à long terme sont souvent celles qui procurent le moins de confort au moment où elles sont prises.

Acheter après une forte correction paraît risqué.

Rééquilibrer un portefeuille en vendant une partie des actifs qui viennent de beaucoup monter donne souvent l’impression de renoncer à une poursuite de la hausse.

Continuer à investir chaque mois alors que les marchés reculent demande une certaine confiance dans sa méthode.

Pourtant, ce sont précisément ces comportements qui permettent de transformer la volatilité en alliée plutôt qu’en ennemie.

À l’inverse, attendre que les marchés « redeviennent rassurants » est une stratégie séduisante… mais rarement efficace.

Lorsque l’environnement paraît enfin redevenu favorable, une grande partie de la hausse est généralement déjà derrière nous.

C’est l’une des difficultés de l’investissement : les émotions nous poussent souvent à agir exactement à l’opposé de ce que la logique financière recommande.

Et cette logique n’a rien de spectaculaire.

Elle consiste souvent à continuer de faire exactement la même chose alors que tout le monde autour de vous estime qu’il faudrait faire l’inverse.

La discipline se construit avant les périodes difficiles

Il est tentant de croire que l’on deviendra discipliné lorsque les marchés commenceront à baisser.

En réalité, c’est rarement ainsi que les choses se passent.

La discipline n’apparaît pas au milieu d’une crise. Elle résulte d’un ensemble de décisions prises bien avant que les émotions ne deviennent envahissantes.

Un investisseur qui sait précisément pourquoi il détient ses actifs, quel est son horizon d’investissement et comment il compte réagir lors d’une baisse de 30 % dispose d’un avantage considérable sur celui qui improvise au fil des événements.

À l’inverse, beaucoup de décisions impulsives trouvent leur origine dans une stratégie incomplète.

Lorsqu’un portefeuille est constitué uniquement parce qu’un secteur est à la mode ou qu’un influenceur l’a recommandé, il devient très difficile de continuer à le détenir lorsque les premières pertes apparaissent. Si les convictions n’ont jamais réellement existé, elles ne peuvent évidemment pas résister à une crise.

C’est aussi pour cette raison que la diversification est souvent mal comprise.

On la présente parfois comme un moyen d’améliorer le rendement. Son premier intérêt est ailleurs : elle aide l’investisseur à rester investi.

Un portefeuille correctement diversifié connaîtra toujours des périodes difficiles. En revanche, il évite qu’une seule mauvaise décision ou qu’un seul secteur remette en cause l’ensemble de la stratégie.

Cette stabilité psychologique a une valeur considérable. Elle apparaît rarement dans les graphiques de performance, mais elle explique une partie des résultats obtenus sur plusieurs décennies.

Se poser la bonne question

Lorsque les marchés deviennent particulièrement incertains, beaucoup d’investisseurs cherchent une réponse à une mauvaise question.

« Est-ce le bon moment pour investir ? »

Cette interrogation suppose qu’il existe un moment idéal, identifiable à l’avance.

Or, si ce moment était réellement reconnaissable, tout le monde investirait au même instant. Les marchés financiers fonctionneraient alors très différemment.

Une question plus utile consiste plutôt à se demander :

Ma stratégie a-t-elle changé, ou seulement mes émotions ?

La distinction est essentielle.

Si votre situation personnelle évolue — départ à la retraite, achat immobilier, changement de revenus ou modification de votre tolérance au risque — il est parfaitement légitime d’adapter votre portefeuille.

En revanche, si la seule différence est que les marchés ont baissé de 20 %, ce n’est peut-être pas votre stratégie qui mérite d’être revue.

C’est peut-être simplement votre niveau de confort.

Les investisseurs les plus performants ne sont pas les plus actifs

L’industrie financière valorise volontiers l’action :

  • Changer de fonds
  • Arbitrer
  • Profiter d’une opportunité
  • Réagir rapidement

Pourtant, les études consacrées au comportement des investisseurs montrent régulièrement que l’excès d’activité tend à pénaliser les performances. Chaque décision supplémentaire crée une nouvelle occasion de laisser les émotions prendre le dessus, de supporter des frais inutiles ou de modifier une allocation qui fonctionnait pourtant correctement.

À l’inverse, rester investi paraît parfois presque trop simple :

  • Continuer à investir régulièrement
  • Rééquilibrer lorsque cela devient nécessaire
  • Laisser les intérêts composés faire leur travail

Ces comportements semblent manquer de sophistication. Pourtant, ils sont souvent beaucoup plus difficiles à appliquer qu’à comprendre.

L’investissement récompense rarement celui qui agit le plus.

Il récompense plus souvent celui qui abandonne le moins facilement une méthode cohérente.

La discipline ne garantit pas le succès. Elle augmente les probabilités.

Il serait excessif d’affirmer que la discipline suffit à faire de chaque investisseur un investisseur performant.

Les marchés restent imprévisibles.

Les rendements futurs ne ressembleront pas nécessairement aux rendements passés.

Aucune stratégie ne gagne en permanence.

En revanche, la discipline permet d’éviter une grande partie des erreurs qui détruisent durablement la performance :

  • Elle limite les achats dictés par l’euphorie.
  • Elle réduit les ventes provoquées par la panique.
  • Elle aide à conserver une allocation cohérente avec ses objectifs plutôt qu’avec les gros titres de la semaine.

Autrement dit, elle n’améliore pas seulement les résultats potentiels. Elle réduit surtout le risque de devenir son propre pire ennemi.

C’est probablement ce qui fait toute la différence.

Les marchés finiront toujours par connaître une nouvelle euphorie, puis une nouvelle crise. Personne ne sait quand elles arriveront, ni quelle sera leur ampleur.

En revanche, chacun peut décider dès aujourd’hui de la manière dont il souhaite réagir lorsque ce moment viendra.

C’est sans doute là que se joue la plus grande partie de la performance d’un investisseur.

C’est pourquoi, chez Alti Patrimoine, nous passons souvent davantage de temps à construire une stratégie que vous pourrez réellement tenir pendant vingt ans qu’à rechercher celle qui paraîtrait parfaite sur le papier.