Investir dans les actions de son entreprise : bonne idée ?

Investir dans les actions de votre entreprise, bonne idée ?

Lorsqu’une entreprise propose à ses salariés d’acheter ses actions, la proposition paraît souvent évidente.

Après tout, qui connaît mieux l’entreprise que ceux qui y travaillent ? Vous voyez les produits se vendre, les équipes recruter, les projets avancer. Vous avez parfois le sentiment de disposer d’un avantage que le reste du marché n’a pas.

À cela s’ajoutent souvent des conditions attractives : décote sur le prix de souscription, abondement de l’employeur, fiscalité avantageuse via certains dispositifs d’épargne salariale… Difficile de ne pas être tenté.

Pourtant, c’est précisément dans cette situation qu’il faut redoubler de prudence.

J’ai souvent constaté que les investisseurs sont capables d’appliquer des règles de diversification très strictes… jusqu’au moment où il s’agit de leur propre entreprise. À partir de là, les critères deviennent beaucoup moins exigeants. Ils remplacent progressivement l’analyse par la confiance.

C’est compréhensible. Nous avons naturellement tendance à croire davantage en ce que nous côtoyons chaque jour.

Mais cette proximité crée aussi un biais.

Vous êtes déjà largement exposé à votre entreprise

Lorsque l’on réfléchit à un investissement, on pense spontanément au rendement potentiel.

On oublie souvent de regarder l’ensemble du risque.

Votre salaire dépend déjà de votre employeur. Vos primes également. Votre évolution professionnelle aussi. Si l’entreprise traverse une mauvaise période, votre rémunération peut diminuer, vos perspectives de carrière se dégrader, voire votre emploi être menacé.

Si, en plus, une part importante de votre patrimoine est investie dans les actions de cette même entreprise, tous vos risques se retrouvent concentrés au même endroit.

Autrement dit, un seul événement peut affecter simultanément vos revenus futurs, votre patrimoine financier et parfois même votre capacité d’emprunt.

C’est exactement ce qui s’est produit chez Enron au début des années 2000.

De nombreux salariés avaient accumulé une part considérable de leur épargne retraite dans les actions de leur employeur. Lorsque la fraude comptable a éclaté, ils ont perdu leur emploi au même moment que leurs économies.

Le problème n’était pas uniquement la faillite d’Enron. Le véritable problème était l’absence de diversification.

Même sans scandale financier, une entreprise peut connaître plusieurs années difficiles. Un changement technologique, une nouvelle réglementation, un concurrent plus innovant ou simplement un ralentissement économique peuvent suffire à faire chuter durablement son cours de Bourse.

Il n’est donc pas nécessaire que votre entreprise devienne « le prochain Enron » pour que votre patrimoine souffre d’une concentration excessive.

C’est la raison pour laquelle je recommande généralement de limiter ce type d’exposition à environ 5 à 10 % de votre patrimoine financier.

Ce chiffre n’a rien de magique. Il constitue simplement un compromis raisonnable : suffisamment faible pour qu’un accident n’ait pas de conséquences dramatiques, suffisamment élevé pour profiter d’une éventuelle réussite exceptionnelle.

Mais encore faut-il que l’action mérite réellement d’être détenue. Et c’est une question que beaucoup de salariés oublient de se poser.

La bonne question n’est pas : « Est-ce mon entreprise ? »

La bonne question est plutôt :

Si je ne travaillais pas ici, est-ce que j’achèterais quand même cette action ?

Cette simple reformulation change beaucoup de choses. Elle oblige à retirer toute la dimension affective de la décision.

On peut apprécier son employeur, être fier de son travail, avoir confiance dans son management… sans que cela fasse automatiquement de l’entreprise un excellent investissement.

L’histoire boursière est remplie d’entreprises admirées par leurs salariés qui se sont révélées être de mauvais placements pendant de longues années.

À l’inverse, certaines entreprises peu appréciées en interne ont procuré d’excellents rendements à leurs actionnaires.

Le cours d’une action ne récompense pas la sympathie. Il rémunère la capacité d’une entreprise à créer davantage de valeur que ce que le marché anticipe déjà. C’est une différence fondamentale.

Une excellente entreprise peut parfaitement constituer un mauvais investissement si sa valorisation est déjà excessive. À l’inverse, une société confrontée à des difficultés temporaires peut offrir un point d’entrée intéressant si le marché se montre trop pessimiste.

Autrement dit, connaître son entreprise ne dispense jamais d’analyser son action.

Observez les achats des dirigeant

Lorsqu’on cherche des indices sur les perspectives d’une entreprise, les opérations réalisées par ses dirigeants attirent naturellement l’attention.

Après tout, qui est mieux placé qu’eux pour connaître la situation réelle de la société ?

Les dirigeants, administrateurs et principaux actionnaires disposent effectivement d’une vision privilégiée de leur entreprise.

Cela ne signifie évidemment pas qu’ils puissent acheter ou vendre librement en utilisant des informations confidentielles. Les règles relatives aux abus de marché sont très strictes et les périodes d’interdiction de négociation sont nombreuses.

En revanche, lorsqu’ils effectuent des opérations autorisées, celles-ci sont rendues publiques.

Ces informations peuvent être intéressantes… à condition de ne pas leur accorder plus d’importance qu’elles n’en méritent.

Les ventes d’actions, par exemple, sont souvent difficiles à interpréter. Un dirigeant peut vendre pour :

  • Financer un achat immobilier.
  • Préparer sa retraite.
  • Diversifier son patrimoine.
  • Simplement exercer des stock-options arrivant à échéance.

La vente ne traduit donc pas nécessairement une perte de confiance. L’inverse est souvent plus révélateur.

Lorsqu’un dirigeant investit son propre argent pour acheter des actions sur le marché, alors qu’il possède déjà une part importante de sa rémunération sous forme d’actions ou d’options, cela traduit généralement une conviction plus forte.

Il estime probablement que le marché sous-évalue son entreprise. Cela ne signifie pas qu’il a forcément raison. Les dirigeants peuvent eux aussi se tromper.

Ils connaissent parfaitement leur entreprise, mais ils ne contrôlent ni l’économie, ni les taux d’intérêt, ni les réactions parfois irrationnelles des marchés.

Autrement dit, les achats d’initiés constituent un signal intéressant. Ils ne constituent jamais une raison suffisante d’investir.

Un avantage réel mais souvent surestimé

On entend souvent citer Peter Lynch et sa célèbre formule : « Investissez dans ce que vous connaissez. »

L’idée est excellente. Elle est aussi régulièrement mal interprétée. Connaître une entreprise ne signifie pas simplement y travailler.

Cela signifie comprendre son modèle économique, ses avantages concurrentiels, sa capacité à générer des bénéfices, sa valorisation et les risques auxquels elle est exposée. Or, être salarié ne garantit rien de tout cela.

Vous connaissez probablement très bien votre métier, votre équipe ou votre service. Vous avez peut-être une excellente vision de la qualité des produits ou de la satisfaction des clients.

Mais une entreprise est rarement résumée par ce que vous voyez au quotidien.

Le commercial ignore souvent les difficultés industrielles. Les équipes techniques n’ont qu’une vision partielle des enjeux financiers. Les fonctions support connaissent imparfaitement les réalités commerciales.

Chaque salarié observe une partie de l’éléphant. Peu d’entre eux voient réellement l’ensemble.

À cela s’ajoute un phénomène psychologique bien connu : nous avons naturellement tendance à surestimer la qualité de ce qui nous est familier.

Les économistes parlent parfois de biais domestique lorsqu’un investisseur privilégie les entreprises de son pays. Le même mécanisme existe à une échelle plus réduite avec son employeur.

Plus une entreprise fait partie de notre quotidien, plus nous avons tendance à croire que nous la comprenons parfaitement. Ce sentiment est souvent excessif.

Ce que vous pouvez réellement savoir avant les autres

Cela ne signifie pas que votre position de salarié ne présente aucun intérêt. Au contraire. Vous pouvez parfois détecter certaines évolutions avant qu’elles n’apparaissent clairement dans les résultats financiers :

  • Une hausse durable des commandes.
  • Des recrutements importants.
  • Un produit qui rencontre un succès inattendu.
  • Un climat social qui se dégrade.
  • Des difficultés récurrentes avec certains clients.
  • Une perte de compétitivité face aux concurrents.

Toutes ces informations peuvent enrichir votre réflexion. Mais elles doivent rester… des indices.

Le marché boursier ne valorise pas uniquement ce qui se passe aujourd’hui. Il anticipe déjà une partie de ces évolutions.

Si les ventes explosent mais que tout le monde s’y attend déjà, cette bonne nouvelle est probablement intégrée dans le cours.

À l’inverse, une entreprise peut annoncer des résultats records et voir son action chuter parce que les investisseurs espéraient encore mieux. C’est l’une des difficultés de l’investissement en actions :

  • Il ne suffit pas qu’une entreprise soit performante.
  • Il faut qu’elle fasse mieux que ce que le marché avait déjà prévu.

Les questions que je me poserais avant d’investir

Avant d’acheter les actions de votre employeur, j’essaierais de répondre à quelques questions simples.

  • Pourquoi cette entreprise est-elle meilleure que ses concurrents ?
  • Sa croissance repose-t-elle sur une véritable création de valeur ou uniquement sur des acquisitions, des promotions commerciales ou un contexte temporairement favorable ?
  • Ses bénéfices progressent-ils réellement ?
  • Le niveau d’endettement reste-t-il raisonnable ?
  • La valorisation de l’action paraît-elle cohérente avec ses perspectives ?
  • Que pourrait-il se passer si l’économie ralentissait fortement ?
  • Et surtout, quelle est la raison précise qui me pousse à investir ?

Cette dernière question est probablement la plus importante.

« Parce que j’y travaille » n’est pas une thèse d’investissement.

« Parce que je bénéficie d’une décote de 20 % dans le cadre d’un plan d’actionnariat salarié » est déjà un raisonnement plus solide.

« Parce que je pense que le marché sous-estime durablement la croissance future de l’entreprise pour telles raisons » devient une véritable hypothèse d’investissement.

La nuance est importante. Dans le premier cas, vous investissez par proximité. Dans le second, vous investissez parce que vous avez construit un raisonnement.

Écrivez les raisons de votre décision

Un exercice que je recommande souvent consiste à écrire, noir sur blanc, pourquoi vous achetez cette action. Quelques lignes suffisent :

  • Quelles sont les raisons qui pourraient faire progresser le cours ?
  • Quels sont les principaux risques ?
  • Qu’est-ce qui vous ferait finalement reconnaître que vous vous êtes trompé ?

Cela peut sembler inutile lorsque tout va bien. Pourtant, cet exercice devient extrêmement précieux quelques années plus tard. Car tôt ou tard, le cours baissera.

Toutes les actions connaissent des périodes difficiles. À ce moment-là, deux réactions sont possibles :

  • La première consiste à vendre sous l’effet du stress.
  • La seconde consiste à reprendre votre raisonnement initial.

Les éléments qui vous avaient convaincu d’investir sont-ils toujours présents ? L’entreprise continue-t-elle d’exécuter sa stratégie ? Les difficultés sont-elles temporaires ou structurelles ?

Si votre analyse reste valable, une baisse du cours n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. Elle peut simplement permettre d’acheter une excellente entreprise à un meilleur prix.

En revanche, si les raisons qui justifiaient votre investissement ont disparu, il est parfois préférable d’accepter son erreur plutôt que de s’y accrocher.

Le plus coûteux n’est pas de reconnaître une mauvaise décision. C’est de la conserver uniquement parce qu’on refuse d’admettre qu’elle en était une.

Investir dans votre entreprise… raisonnablement

Même si vous êtes convaincu des qualités de votre employeur, je resterais prudent sur la taille de la position.

Une entreprise peut être excellente pendant vingt ans… puis connaître cinq années très compliquées. L’histoire économique en fournit régulièrement des exemples. La meilleure protection contre ce type d’événement reste la diversification.

Conserver une exposition raisonnable — autour de 5 à 10 % de votre patrimoine financier dans la plupart des situations — permet de profiter du potentiel de l’entreprise sans faire dépendre votre avenir d’un seul acteur économique.

C’est finalement tout le paradoxe de l’investissement dans les actions de son employeur. Votre proximité avec l’entreprise peut constituer un avantage. Elle peut aussi devenir votre principal angle mort.

La difficulté n’est donc pas de savoir si votre entreprise est une bonne société. C’est de réussir à l’analyser avec le même niveau d’exigence que n’importe quelle autre entreprise cotée.

Et lorsqu’un investisseur parvient à mettre de côté l’affect pour ne conserver que le raisonnement, il prend souvent de meilleures décisions, bien au-delà des seules actions de son employeur.

Privilégier le rationnel à l’émotionnel n’est pas toujours simple. C’est la raison pour laquelle le regard extérieur qu’apporte Alti Patrimoine fait souvent toute la différence dans un investissement.