
L’une des croyances les plus dangereuses en investissement est aussi l’une des plus intuitives.
Une fois que nous avons trouvé une bonne idée, nous avons naturellement envie de la défendre. Nous avons passé du temps à l’étudier, parfois investi de l’argent, souvent une part de notre ego. Plus nous nous sommes engagés, plus il devient difficile de reconnaître que cette idée était peut-être mauvaise.
C’est un biais profondément humain.
Le problème est qu’en investissement, les marchés se moquent complètement de nos convictions. Ils ne récompensent ni celui qui avait raison le premier, ni celui qui croit le plus fort à son scénario. Ils récompensent simplement les décisions qui restent pertinentes au regard de la réalité économique.
Autrement dit, votre capacité à abandonner une mauvaise idée peut avoir davantage d’impact sur votre patrimoine que votre capacité à trouver une excellente opportunité.
Une mauvaise idée coûte souvent plus qu’une perte
Lorsqu’un investissement perd 20 %, le coût est visible.
En revanche, le coût le plus important est souvent invisible : celui de l’argent qui reste immobilisé dans une mauvaise décision alors qu’il aurait pu être investi ailleurs. C’est ce que les économistes appellent le coût d’opportunité.
Prenons deux investisseurs. Le premier accepte rapidement qu’il s’est trompé. Il revend une entreprise dont les perspectives se dégradent et réalloue son capital vers un actif de meilleure qualité. Le second refuse d’admettre son erreur. Il attend simplement que le cours « revienne à son prix d’achat ».
Les deux investisseurs peuvent finalement retrouver leur mise plusieurs années plus tard. Pourtant, leurs patrimoines auront probablement suivi des trajectoires très différentes.
Le premier aura laissé son capital travailler pendant ces années. Le second aura surtout laissé travailler son espoir.
En investissement, attendre n’est pas toujours faire preuve de patience. Parfois, c’est simplement repousser une décision difficile.
Le véritable travail consiste à éliminer
Nous vivons dans un monde où les idées d’investissement sont omniprésentes. Elles viennent de partout :
- une vidéo YouTube présente « l’action qui va exploser » ;
- un collègue parle d’une société prometteuse ;
- un influenceur affirme avoir découvert la prochaine révolution technologique ;
- les médias financiers diffusent chaque jour des dizaines de scénarios.
Le problème n’est pas cette abondance d’informations. Le problème est de croire que chacune de ces idées mérite une analyse approfondie. C’est exactement l’inverse.
Le véritable travail d’un investisseur consiste moins à trouver des idées qu’à éliminer rapidement la grande majorité d’entre elles. Plus vous progressez, plus vous passez de temps à dire non.
Buffett passe davantage de temps à écarter qu’à sélectionner
On présente souvent Warren Buffett comme un investisseur capable d’identifier les meilleures entreprises. C’est vrai.
Mais ce qui est beaucoup moins mis en avant, c’est le nombre considérable d’entreprises qu’il écarte.
Depuis des décennies, il explique fonctionner à l’intérieur d’un cercle de compétence (circle of competence). Certaines entreprises sont suffisamment simples pour être comprises en profondeur. D’autres non.
Celles qui restent en dehors de ce cercle ne sont pas forcément de mauvaises entreprises. Elles sont simplement trop complexes pour être analysées avec suffisamment de certitude.
Cette distinction est fondamentale. Beaucoup d’investisseurs pensent qu’il faut avoir un avis sur tout. En réalité, il est souvent beaucoup plus rentable de reconnaître ce que l’on ne comprend pas.
Buffett résume cette philosophie par une formule célèbre :
« Le risque vient de ne pas savoir ce que l’on fait. »
Cette approche conduit naturellement à éliminer l’immense majorité des entreprises observées. Et c’est précisément le but.
La liberté que beaucoup d’investisseurs n’utilisent jamais
Il existe plusieurs milliers d’entreprises cotées dans le monde. Personne ne peut les analyser sérieusement. Heureusement, personne n’a besoin de le faire.
Contrairement à un gérant de fonds, l’investisseur particulier n’a aucune obligation d’investir. Il peut attendre. Il peut ignorer une entreprise. Il peut laisser passer une opportunité sans avoir le sentiment de rater quelque chose.
C’est probablement son plus grand avantage. Pourtant, beaucoup ont l’impression qu’ils doivent toujours être en train de chercher la prochaine pépite. Comme si rester sans rien faire constituait déjà une erreur.
En réalité, il est souvent préférable de laisser passer dix opportunités que d’investir dans une seule entreprise que l’on comprend mal.
Une bonne entreprise peut rester un mauvais investissement
Supposons maintenant qu’une entreprise passe ce premier filtre. Vous constatez que :
- vous comprenez son activité ;
- son modèle économique est solide ;
- son management inspire confiance ;
- ses perspectives paraissent favorables.
Beaucoup d’investisseurs s’arrêtent ici. Pourtant, aucune de ces qualités ne dit si l’action est intéressante au prix auquel elle s’échange aujourd’hui.
Une excellente entreprise peut offrir un rendement médiocre si le marché en attend déjà beaucoup. À l’inverse, une entreprise simplement correcte peut devenir une opportunité lorsque le pessimisme est excessif.
L’investissement ne consiste donc pas seulement à acheter de belles entreprises. Il consiste à acheter un rapport satisfaisant entre la qualité et le prix. Cette nuance paraît évidente. Elle est pourtant souvent oubliée lorsque l’enthousiasme domine les marchés.
Changer d’avis n’est pas un échec
Nous avons tendance à croire qu’un bon investisseur reste fidèle à ses convictions. Ce n’est vrai que tant que les faits continuent de leur donner raison. Une entreprise évolue en permanence :
- les dirigeants changent ;
- les avantages concurrentiels disparaissent ;
- une réglementation peut bouleverser tout un secteur.
Une décision qui paraissait excellente il y a cinq ans peut ne plus avoir beaucoup de sens aujourd’hui. Le véritable enjeu n’est donc pas de rester cohérent avec son analyse passée. Il est de rester cohérent avec la réalité présente.
C’est toute la différence entre vendre parce que le marché baisse et vendre parce que les raisons qui avaient justifié l’investissement n’existent plus.
Une idée abandonnée n’est pas une idée perdue
Écarter une entreprise aujourd’hui ne signifie pas qu’elle sera toujours inintéressante. Le contexte évolue :
- Une valorisation peut devenir plus attractive.
- Une dette peut diminuer.
- Le modèle économique peut gagner en lisibilité.
Les meilleures listes de suivi ne sont pas des listes d’achats. Ce sont souvent des listes d’idées en attente.
Ce qui détruit le plus de patrimoine
Après plusieurs années à accompagner des investisseurs, j’observe régulièrement la même chose. Les pertes importantes proviennent rarement d’un manque d’intelligence. Elles naissent beaucoup plus souvent d’une incapacité à reconnaître que la thèse d’investissement s’est dégradée.
Nous recherchons spontanément les informations qui confortent notre opinion et nous accordons moins d’importance à celles qui la contredisent. Ce biais de confirmation est parfaitement normal.
En investissement, il est aussi particulièrement coûteux. Il pousse à défendre une décision, alors qu’il faudrait continuer à la mettre à l’épreuve. C’est probablement l’un des changements de posture les plus difficiles à adopter.
Chercher non pas pourquoi vous avez raison, mais dans quelles conditions vous pourriez avoir tort.
Les meilleurs investisseurs savent renoncer
Avec l’expérience, je suis de moins en moins convaincu que les meilleurs investisseurs réussissent parce qu’ils découvrent davantage d’opportunités que les autres. Je pense surtout qu’ils renoncent plus vite.
Ils savent qu’un portefeuille ne se construit pas uniquement avec de bonnes décisions, mais aussi avec toutes celles que l’on choisit de ne pas prendre. Ils acceptent de laisser passer une entreprise séduisante lorsqu’ils ne la comprennent pas suffisamment. Ils acceptent de vendre lorsque leur raisonnement ne tient plus. Ils acceptent enfin qu’une idée puisse être excellente… mais ne pas être faite pour eux.
Au fond, investir consiste peut-être moins à avoir raison qu’à savoir renoncer au bon moment.
Et c’est précisément ce recul qui est le plus difficile à conserver lorsque l’on est seul face à ses propres convictions. C’est souvent là qu’un regard extérieur comme celui d’Alti Patrimoine apporte le plus de valeur, bien davantage qu’une nouvelle idée d’investissement.