
Le Dollar Cost Averaging (DCA) bénéficie d’une réputation presque irréprochable. Il est souvent présenté comme la manière la plus prudente d’investir une somme importante : plutôt que d’investir tout son capital d’un seul coup, il suffirait de l’étaler sur plusieurs mois afin de réduire le risque de tomber au mauvais moment.
L’idée paraît difficile à contester. Les marchés sont imprévisibles. Personne n’a envie d’investir la veille d’un krach. Répartir ses achats dans le temps semble donc être une forme de bon sens.
Pourtant, lorsqu’on regarde les statistiques, on aboutit à une conclusion assez surprenante : investir immédiatement obtient de meilleurs résultats dans la majorité des cas.
Faut-il en conclure que le Dollar Cost Averaging est une erreur ?
Pas vraiment.
Comme souvent en investissement, une stratégie peut être statistiquement moins performante tout en étant la meilleure décision pour certains investisseurs. Tout dépend de la question que vous cherchez réellement à résoudre.
Le DCA ne répond pas au problème auquel on pense
Le Dollar Cost Averaging consiste simplement à fractionner un capital déjà disponible.
Si vous disposez de 120 000 €, vous pouvez les investir aujourd’hui, ou choisir d’investir 10 000 € chaque mois pendant un an.
Beaucoup de personnes pensent pratiquer le DCA parce qu’elles investissent une partie de leur salaire chaque mois. En réalité, elles investissent simplement leur épargne au fur et à mesure qu’elle est constituée. Il ne serait évidemment pas rationnel d’attendre dix ans avant d’investir cette épargne afin de tout placer d’un coup.
Le véritable sujet concerne uniquement les capitaux déjà disponibles :
- un héritage ;
- la vente d’un bien immobilier ;
- une cession d’entreprise ;
- une prime importante ;
- une trésorerie qui dort depuis plusieurs mois.
C’est uniquement dans cette situation que le choix existe réellement.
Pourquoi le DCA paraît si séduisant
Prenons un exemple volontairement simple.
Vous souhaitez investir dans un ETF mondial qui cote aujourd’hui 100 €.
Vous choisissez d’investir 10 000 € chaque mois pendant dix mois.
Entre-temps, les marchés perdent 50 %, avant de retrouver exactement leur niveau initial quelques mois plus tard.
Dans cette situation, votre portefeuille sera plus important que si vous aviez tout investi dès le premier jour.
La raison est simple. Lorsque l’ETF cote 50 €, vos 10 000 € permettent d’acheter deux fois plus de parts qu’au départ. Vous accumulez donc davantage d’unités pendant toute la baisse. Lorsque les marchés reviennent ensuite à leur point de départ, toutes ces parts supplémentaires retrouvent leur valeur.
Autrement dit, la volatilité joue en votre faveur. Voilà pourquoi le DCA est souvent présenté comme une manière de « profiter des soldes ».
Le raisonnement est parfaitement juste. Le problème est qu’il repose sur un scénario très particulier : celui d’un marché qui baisse rapidement après votre premier investissement.
Or ce scénario n’est pas le plus fréquent.
Le coût invisible de l’attente
Les marchés financiers connaissent régulièrement des crises.
Mais ils passent surtout l’essentiel de leur existence à progresser.
Cette observation paraît anodine. Elle change pourtant complètement la manière de regarder le Dollar Cost Averaging.
Lorsque les marchés montent pendant toute la période où vous investissez progressivement, une partie de votre capital reste en attente sur un compte ou un support monétaire.
Pendant ce temps, cet argent ne travaille presque pas.
Chaque mois, vous achetez les mêmes actifs… mais un peu plus cher que le mois précédent.
Ce phénomène porte un nom : le coût d’opportunité.
On parle souvent du risque d’investir juste avant une baisse.
Beaucoup moins du risque de rester plusieurs mois sans être investi alors que les marchés continuent de créer de la valeur.
Pourtant, ce second risque est celui qui se réalise le plus souvent.
Ce n’est pas une opinion. C’est simplement la conséquence du fait que les marchés sont historiquement haussiers sur le long terme.
Pourquoi les études donnent-elles l’avantage au Lump Sum ?
Plusieurs travaux, notamment ceux de Vanguard, de Morningstar ou encore de chercheurs universitaires, arrivent à une conclusion remarquablement stable : lorsqu’un investisseur dispose déjà de son capital, l’investissement en une seule fois surperforme le Dollar Cost Averaging dans environ deux tiers à trois quarts des périodes historiques étudiées.
Cette conclusion surprend régulièrement. Elle semble contredire l’intuition.
En réalité, elle traduit exactement ce que nous venons de voir.
Plus votre argent commence à travailler tôt, plus il profite des intérêts composés.
Quelques mois peuvent sembler insignifiants à l’échelle d’un investissement de vingt ou trente ans.
Ils le sont rarement lorsque plusieurs centaines de milliers d’euros restent partiellement investis pendant toute cette période.
Statistiquement, laisser son argent attendre coûte donc davantage que les quelques crises que le DCA permet d’atténuer.
À ce stade, on pourrait croire que le débat est clos.
Ce serait oublier que les investisseurs ne sont pas des tableurs Excel.
Cherchez-vous le meilleur rendement… ou le moindre regret ?
Dans la pratique, la plupart des investisseurs ne regrettent pas d’avoir obtenu 0,5 % de rendement annuel en moins.
En revanche, beaucoup regrettent d’avoir investi la veille d’une chute de 30 %. Les deux situations sont très différentes.
Imaginons deux investisseurs. Le premier investit immédiatement 500 000 €. Trois semaines plus tard, une crise éclate et son portefeuille perd 150 000 €.
Le second investit progressivement pendant un an. Il obtiendra peut-être un rendement inférieur dans quinze ans. Mais il ne vivra probablement jamais cette perte immédiate.
Statistiquement, le premier investisseur a davantage de chances d’obtenir une meilleure performance. Psychologiquement, le second dormira souvent beaucoup mieux.
Cette différence est essentielle. Les marchés ne mettent pas seulement nos connaissances à l’épreuve. Ils mettent surtout nos émotions à l’épreuve.
Une stratégie moins performante peut produire un meilleur résultat
On oublie souvent qu’une stratégie n’est bonne que si l’investisseur est capable de l’appliquer jusqu’au bout.
Une allocation théoriquement optimale n’a aucune valeur si elle conduit à vendre au premier marché baissier.
À l’inverse, une stratégie légèrement moins performante mais suffisamment rassurante pour être conservée pendant vingt ans produira souvent davantage de richesse.
Le véritable avantage du Dollar Cost Averaging se situe probablement ici. Il ne réduit pas seulement le risque financier. Il réduit surtout le risque comportemental :
- Il diminue la probabilité que vous regrettiez votre décision quelques semaines après avoir investi.
- Il réduit la tentation de vouloir attendre « le bon moment ».
- Il facilite le passage à l’action.
- Et ces bénéfices sont extrêmement difficiles à mesurer dans une étude statistique.
La volatilité ne se combat pas toujours
Il existe une autre idée que je rencontre régulièrement. Certains investisseurs utilisent le DCA parce qu’ils considèrent la volatilité comme un problème à éliminer.
Je pense que c’est une erreur de perspective. La volatilité n’est pas un défaut des marchés. Elle en est le fonctionnement normal.
Chercher à la supprimer totalement revient souvent à accepter une performance plus faible.
L’enjeu consiste plutôt à construire un portefeuille dont la volatilité reste compatible avec votre capacité à rester investi, car un portefeuille composé uniquement d’actions mondiales n’appelle pas forcément la même réponse qu’un patrimoine déjà largement diversifié entre actions, obligations, immobilier et liquidités.
Plus votre allocation est équilibrée, moins l’intérêt du DCA devient évident.
Les frais ne sont pas un détail
Il reste enfin une variable souvent oubliée : les frais.
Fractionner un investissement multiplie les ordres d’achat.
Aujourd’hui, la plupart des courtiers proposent des frais suffisamment faibles pour que cette question devienne secondaire, surtout lorsqu’on investit via des ETF.
En revanche, si chaque ordre coûte plusieurs euros, ou si le contrat d’investissement applique des frais fixes importants, l’intérêt du DCA peut rapidement disparaître.
Comme souvent, ce n’est pas un élément décisif à lui seul, mais il mérite d’être intégré dans la réflexion.
La bonne réponse dépend de vous
La vraie question n’est finalement pas de savoir si le Dollar Cost Averaging est meilleur que l’investissement immédiat.
Les statistiques répondent déjà assez largement à cette interrogation.
La vraie question est de savoir quelle stratégie vous permettra de rester fidèle à votre plan d’investissement lorsque les marchés feront exactement ce qu’ils ont toujours fait : alterner des périodes d’euphorie et des périodes de doute.
Car un investisseur qui abandonne une excellente stratégie au premier krach obtiendra presque toujours un résultat inférieur à celui qui suit sereinement une stratégie simplement bonne.
Au fond, choisir entre le DCA et un investissement immédiat revient moins à faire un pari sur les marchés qu’à porter un regard lucide sur sa propre manière de réagir face à l’incertitude.
Ce qui fait toute la différence, c’est la cohérence entre une stratégie d’investissement et la personne qui devra l’appliquer.