Le biais des coûts irrécupérables peut détruire votre capital

sensation de coûts irrécupérables

Nous aimons croire que nos décisions d’investissement sont rationnelles.

Nous analysons les entreprises, nous comparons les valorisations, nous lisons les rapports annuels. Puis nous achetons une action parce que nous estimons que son potentiel dépasse son prix.

En théorie, chaque décision devrait ensuite être réévaluée à la lumière des nouvelles informations disponibles.

En pratique, cela se passe rarement ainsi.

Une fois qu’un investissement est en portefeuille, un phénomène psychologique discret commence à influencer notre jugement. Nous ne regardons plus seulement ce que vaut l’entreprise aujourd’hui. Nous regardons aussi tout ce que nous avons déjà investi : notre argent, notre temps, notre énergie, parfois même notre ego.

C’est précisément ce que les économistes comportementaux appellent le biais des coûts irrécupérables (sunk cost fallacy). Et c’est probablement l’un des biais qui coûte le plus cher aux investisseurs sur le long terme.

Pourquoi nous refusons d’abandonner une mauvaise décision

Prenons une situation très simple.

Vous attendez depuis plusieurs semaines la sortie d’un film. Vous achetez deux places IMAX pour 30 €. La veille de la séance, plusieurs amis vous expliquent qu’ils ont été très déçus : scénario prévisible, acteurs peu convaincants, trois heures perdues.

Que faites-vous ?

La plupart des gens iront quand même.

Maintenant, imaginez exactement le même scénario, sauf que les places vous ont été offertes.

Cette fois, beaucoup décideront de rester chez eux.

Pourtant, la qualité du film est identique.

La seule différence est que, dans le premier cas, vous avez déjà dépensé de l’argent.

Cet argent est pourtant définitivement perdu. Aller voir le film ne vous le rendra pas.

La décision rationnelle devrait donc être exactement la même dans les deux situations : compte tenu des informations dont vous disposez aujourd’hui, est-il encore intéressant d’aller voir ce film ?

Mais notre cerveau fonctionne autrement.

Nous avons naturellement tendance à vouloir justifier les ressources déjà engagées, même lorsqu’elles ne peuvent plus être récupérées.

Ce comportement est profondément humain. Il ne concerne pas seulement l’argent. Nous faisons la même chose avec le temps consacré à un projet, les efforts investis dans une relation, les années passées dans une carrière… ou les heures de recherche avant d’acheter une action.

En investissement, le piège devient beaucoup plus coûteux

Imaginons maintenant un investisseur.

Après plusieurs semaines d’analyse, il identifie une entreprise qu’il juge excellente.

Il lit les rapports financiers, compare les concurrents, étudie le management, écoute les conférences de résultats. Convaincu de sa thèse d’investissement, il investit 50 000 €.

Quelques semaines plus tard, l’action recule de 20 %.

Rien d’alarmant.

Les marchés corrigent régulièrement et une bonne entreprise peut parfaitement perdre temporairement de la valeur.

Puis la baisse se poursuit.

-20 %.

-35 %.

-50 %.

Jusqu’ici, rien ne prouve encore que l’investissement était mauvais. Les marchés exagèrent parfois les mauvaises nouvelles.

Mais un événement change progressivement la situation.

La direction annonce une série de décisions stratégiques discutables.

Les marges se dégradent.

La concurrence gagne du terrain.

Les perspectives deviennent moins favorables.

Autrement dit, ce n’est plus seulement le cours qui baisse. C’est la qualité même de l’investissement qui commence à se détériorer.

À ce stade, une question devrait guider toute décision :

Si je disposais aujourd’hui de 25 000 € en espèces, est-ce que j’achèterais encore cette action ?

C’est probablement la meilleure question qu’un investisseur puisse se poser.

Et pourtant, très peu le font.

À la place, le raisonnement ressemble davantage à ceci :

« J’ai déjà perdu la moitié de mon capital. Si je vends maintenant, cette perte devient définitive. Je vais attendre que le titre revienne à mon prix d’achat. »

Cette phrase paraît logique.

Elle ne l’est pas.

Le prix d’achat est rarement une information utile

Le marché ignore complètement le prix auquel vous avez acheté vos actions.

L’entreprise également.

Votre portefeuille n’a aucun moyen de « savoir » qu’une action vous a coûté 100 € plutôt que 60 €.

Votre prix de revient est une donnée psychologique.

Pas une donnée économique.

Pourtant, il devient souvent notre principal point de référence.

Nous attendons que l’action « revienne à l’équilibre », comme si le marché nous devait quelque chose.

Mais le marché ne récompense ni la patience aveugle, ni le temps passé à analyser une entreprise.

Il ne rémunère qu’une chose : la qualité future des actifs que vous détenez.

Autrement dit, une action qui ne vaut plus la peine d’être conservée reste un mauvais investissement, qu’elle affiche une moins-value de 5 % ou de 80 %.

L’erreur consiste à croire que la perte déjà subie augmente les chances d’un rebond.

En réalité, les deux sujets sont indépendants.

Ce que nous cherchons réellement à protéger

Lorsque des investisseurs refusent de vendre une mauvaise position, ils pensent souvent protéger leur patrimoine.

En réalité, ils cherchent surtout à protéger leur image d’eux-mêmes.

Reconnaître qu’une analyse était erronée est difficile.

Accepter qu’on s’est trompé après plusieurs semaines de recherche l’est encore davantage.

Plus nous avons investi de temps, plus il devient psychologiquement coûteux d’admettre que ce travail n’a pas produit le résultat espéré.

C’est précisément là que le biais des coûts irrécupérables devient dangereux.

Le temps passé à sélectionner une entreprise n’augmente pas sa qualité.

Les heures de lecture ne rendent pas son management plus compétent.

Les efforts déjà fournis ne modifient ni les bénéfices futurs ni les flux de trésorerie qu’elle générera.

Ils ne changent qu’une chose : notre difficulté à prendre une décision rationnelle.

Et c’est souvent à ce moment que les pertes temporaires deviennent des pertes durables.

La vraie question n’est pas : « combien ai-je perdu ? »

Lorsque vous détenez une action en forte moins-value, une seule question mérite vraiment votre attention.

Que feriez-vous si vous disposiez aujourd’hui de cette somme en espèces ?

Imaginons que votre investissement de 50 000 € ne vaille plus que 25 000 €.

Oubliez un instant le passé.

Quelqu’un dépose 25 000 € sur votre compte bancaire.

Les investiriez-vous dans cette entreprise, compte tenu de tout ce que vous savez désormais ?

Si la réponse est non, pourquoi continuez-vous à la détenir ?

Cette question paraît presque trop simple.

Pourtant, elle élimine instantanément le biais des coûts irrécupérables. Elle oblige à regarder l’investissement tel qu’il est aujourd’hui, et non tel qu’il était au moment de l’achat.

C’est exactement ainsi que raisonnent la plupart des grands investisseurs.

Ils ne cherchent pas à récupérer une perte. Ils cherchent à allouer leur capital là où il a les meilleures probabilités de produire un rendement satisfaisant à partir de maintenant.

La différence paraît subtile.

Elle est immense.

Les coûts irrécupérables ne concernent pas seulement l’argent

Lorsque l’on parle de ce biais, on pense immédiatement aux pertes financières.

En réalité, l’argent n’est souvent qu’une petite partie du problème.

Supposons que vous ayez passé cinquante heures à analyser une entreprise.

Vous avez construit un modèle de valorisation, lu plusieurs rapports annuels, comparé les concurrents, écouté toutes les conférences téléphoniques.

Quelques mois plus tard, votre thèse d’investissement est remise en cause.

Beaucoup d’investisseurs continueront malgré tout à conserver leur position.

Pourquoi ?

Parce que vendre donnerait l’impression que ces cinquante heures ont été perdues.

Or elles ne le sont pas.

Elles vous ont permis d’apprendre.

Vous comprenez mieux un secteur.

Vous avez amélioré votre capacité d’analyse.

Vous avez peut-être identifié les erreurs de raisonnement que vous ne reproduirez plus.

Le temps consacré à une analyse ne doit pas être rentabilisé en conservant une mauvaise position.

Il est rentabilisé si cette expérience améliore vos décisions futures.

C’est une nuance essentielle.

Les investisseurs qui progressent ne sont pas ceux qui évitent toutes les erreurs.

Ce sont ceux qui acceptent rapidement celles qu’ils viennent de commettre.

Vendre n’est pas reconnaître un échec

Il existe une confusion fréquente.

Beaucoup assimilent la vente d’une position perdante à un aveu d’incompétence.

Pourtant, changer d’avis à mesure que les faits évoluent constitue plutôt une preuve de discipline intellectuelle.

Les meilleures entreprises peuvent devenir de mauvais investissements.

Inversement, une entreprise médiocre peut devenir très intéressante si son prix baisse suffisamment.

Investir consiste justement à réévaluer en permanence ce rapport entre le prix payé et la valeur estimée.

Une décision rationnelle prise il y a deux ans peut ne plus être rationnelle aujourd’hui.

Ce n’est pas une contradiction.

C’est simplement la conséquence normale d’un monde qui évolue.

Les dirigeants changent.

Les marchés changent.

La concurrence change.

Votre portefeuille doit pouvoir évoluer lui aussi.

Le coût caché du biais des coûts irrécupérables

On parle souvent de la perte subie sur une mauvaise action.

Mais le véritable coût est ailleurs.

Chaque euro immobilisé dans un investissement médiocre est un euro qui ne travaille pas ailleurs.

C’est ce que les économistes appellent le coût d’opportunité.

Supposons qu’après votre perte de 50 %, vous conserviez cette action pendant cinq années supplémentaires.

Durant ces cinq années, elle stagne.

Pendant ce temps, plusieurs autres entreprises voient leurs bénéfices doubler.

Des secteurs entiers connaissent une forte croissance.

Votre portefeuille, lui, reste bloqué.

Le problème n’est donc pas uniquement la perte initiale.

Le problème est tout ce que ce capital aurait pu produire ailleurs.

C’est souvent ce deuxième coût qui détruit véritablement la performance d’un portefeuille.

Les investisseurs parlent beaucoup des pertes visibles.

Ils parlent beaucoup moins des gains auxquels ils ont renoncé.

Pourtant, ces derniers peuvent être tout aussi importants.

Investir consiste à regarder devant, jamais derrière

Dans leur ouvrage Pourquoi les gens intelligents font de graves erreurs financières et comment les éviter, Gary Belsky et Thomas Gilovich résument parfaitement cette idée :

« Une fois que votre argent est dépensé, il est parti. L’objectif n’est pas de justifier le prix auquel vous avez acheté un investissement, mais de prendre aujourd’hui la meilleure décision possible avec le capital qu’il vous reste. »

Cette phrase mérite d’être relue plusieurs fois.

Parce qu’elle va à l’encontre de notre intuition.

Nous avons naturellement envie de réparer nos erreurs.

Les marchés financiers fonctionnent autrement.

Ils ne récompensent pas ceux qui cherchent à effacer le passé.

Ils récompensent ceux qui prennent les meilleures décisions possibles avec les informations disponibles aujourd’hui.

Ce n’est pas la même chose.

Ce que ce biais change concrètement pour votre portefeuille

Le biais des coûts irrécupérables ne conduit pas uniquement à conserver quelques mauvaises actions.

Il influence toute la manière d’investir.

Il pousse à attendre un hypothétique retour au prix d’achat plutôt qu’à réallouer son capital.

Il encourage à renforcer certaines positions uniquement parce qu’elles ont déjà beaucoup baissé, sans vérifier si la thèse d’investissement reste valable.

Il conduit parfois à conserver pendant des années des entreprises dont les perspectives se sont durablement dégradées.

À l’inverse, il pousse souvent à vendre trop vite les positions gagnantes, parce qu’il est psychologiquement agréable de matérialiser un gain.

Le résultat est paradoxal.

Beaucoup d’investisseurs coupent leurs fleurs pour arroser leurs mauvaises herbes.

Accepter qu’une erreur fasse partie du processus

On imagine parfois que les investisseurs expérimentés commettent peu d’erreurs.

C’est faux.

La différence est ailleurs.

Ils savent que certaines décisions seront mauvaises, malgré une analyse sérieuse.

L’investissement est un exercice probabiliste.

Même une excellente décision peut produire un mauvais résultat.

À l’inverse, une mauvaise décision peut parfois être récompensée par la chance.

L’objectif n’est donc pas d’avoir raison à chaque fois.

Il consiste à construire un processus suffisamment robuste pour que les bonnes décisions l’emportent sur les mauvaises au fil des années.

Dans cette logique, reconnaître rapidement qu’une thèse d’investissement ne tient plus n’est pas un échec.

C’est une compétence.

Le passé est une information. Pas une stratégie.

Chaque investisseur finit par accumuler des erreurs.

Certaines coûteront quelques centaines d’euros.

D’autres beaucoup plus.

Ces pertes font partie du prix de l’apprentissage.

En revanche, elles ne doivent jamais déterminer vos décisions futures.

Le marché ne vous remboursera pas parce que vous avez été patient.

Il ne vous indemnisera pas pour les heures passées à analyser une entreprise.

Il ne vous doit pas un retour à votre prix d’achat.

Tout cela appartient déjà au passé.

La seule question qui mérite encore votre énergie est beaucoup plus simple :

À partir d’aujourd’hui, quelle décision maximise vos chances de construire davantage de patrimoine ?

Cette manière de raisonner ne garantit pas de toujours prendre la bonne décision.

En revanche, elle vous évite l’une des erreurs les plus coûteuses en investissement : laisser le passé décider de l’avenir de votre portefeuille.