Battre le marché, c’est pourtant facile

Battre le marché, c'est facile

« Battre le marché » est probablement l’objectif le plus souvent affiché par les investisseurs particuliers.

La plupart y voient une quête réservée à quelques professionnels brillants, capables de dénicher les prochaines grandes entreprises avant tout le monde. D’autres considèrent au contraire que c’est impossible et qu’il faut simplement accepter la performance des indices.

Ces deux visions passent à côté de l’essentiel.

Car il existe plusieurs façons de battre le marché. Certaines relèvent effectivement de l’exploit. D’autres sont beaucoup plus accessibles qu’on ne l’imagine. Tout dépend finalement de ce que l’on entend par « battre le marché ».

Si votre définition consiste à sélectionner régulièrement des actions qui feront mieux que les autres, alors les probabilités ne jouent pas en votre faveur. Des milliers d’analystes professionnels, équipés d’outils considérables et disposant d’informations publiques immédiatement exploitées, poursuivent exactement le même objectif.

Les études montrent d’ailleurs que très peu de gérants actifs parviennent à battre durablement leur indice de référence après frais. Et lorsqu’ils y parviennent sur quelques années, il est souvent difficile de savoir si cela provient d’un véritable avantage ou simplement d’une période favorable.

La difficulté ne s’arrête d’ailleurs pas aux professionnels.

L’étude DALBAR, souvent citée sur ce sujet, montre qu’entre 1992 et 2021, l’indice S&P 500 a généré un rendement annuel composé supérieur à 10 %, tandis que l’investisseur moyen en fonds actions américains n’a obtenu qu’un peu plus de 7 %. L’écart ne vient pas des marchés. Il vient principalement des comportements des investisseurs : achats au plus haut, ventes dans les périodes de panique, changements incessants de stratégie ou recherche permanente du prochain placement miracle.

Autrement dit, beaucoup d’investisseurs ne cherchent même plus à battre le marché. Ils commencent par se battre contre eux-mêmes.

C’est précisément ce qui rend la situation paradoxale.

Car si battre le marché en choisissant les bonnes actions reste extrêmement difficile, battre l’investisseur moyen est, lui, beaucoup plus accessible. Il suffit souvent d’éviter les erreurs qu’il répète inlassablement.

Cette nuance change complètement la manière d’aborder le sujet.

Le marché n’est pas votre adversaire

Lorsque l’on parle de performance, la comparaison se fait généralement avec le S&P 500 pour les actions américaines ou avec un indice mondial comme le MSCI World pour une approche plus diversifiée.

Ces indices représentent une référence logique puisqu’ils reflètent la performance globale des entreprises cotées.

Mais un indice ne paie ni impôts, ni frais de conseil excessifs, ne panique jamais après une baisse de 30 %, ne revend pas parce qu’un influenceur annonce un krach imminent et ne modifie pas son allocation tous les six mois.

L’investisseur, lui, fait souvent tout cela.

C’est pourquoi obtenir simplement la performance d’un indice sur plusieurs décennies constitue déjà un résultat remarquable. Beaucoup n’y parviennent pas.

À partir de là, une question mérite d’être posée : existe-t-il des décisions rationnelles qui permettent d’améliorer légèrement cette performance, sans tomber dans la spéculation ou la sélection d’actions ?

La réponse est oui.

En revanche, elles ne ressemblent généralement pas à ce que promettent les publicités des sociétés de gestion.

Chercher une prime de risque

Depuis plusieurs décennies, la recherche académique a identifié plusieurs caractéristiques communes aux entreprises qui ont historiquement produit un rendement supérieur au marché sur de longues périodes.

Le mot important est « historiquement ».

Il ne s’agit pas de lois immuables. Rien ne garantit que ces primes de risque continueront à produire exactement les mêmes résultats à l’avenir. Elles peuvent même disparaître pendant de nombreuses années.

Mais elles reposent sur des explications économiques relativement solides.

Parmi les plus connues figurent notamment :

  • les actions décotées (« value »), qui se négocient à des valorisations plus faibles que la moyenne ;
  • les petites capitalisations, généralement plus risquées mais historiquement mieux rémunérées ;
  • certains marchés internationaux, qui permettent d’élargir les sources de performance et de diversification ;
  • les marchés émergents, dont les perspectives de croissance peuvent être supérieures mais dont la volatilité est également plus importante.

Ces facteurs n’offrent aucune garantie.

Ils traversent parfois des périodes très longues de sous-performance. Les actions value, par exemple, ont connu une décennie particulièrement difficile avant de retrouver des couleurs dans certains environnements économiques.

L’erreur serait donc d’imaginer qu’il suffit d’acheter un ETF spécialisé pour battre automatiquement le marché.

Investir dans ces segments revient simplement à accepter certains risques supplémentaires en espérant qu’ils soient rémunérés sur plusieurs décennies.

Cette distinction est essentielle.

Le levier : séduisant en théorie, dangereux dans la pratique

Le levier est souvent présenté comme le moyen le plus simple d’obtenir une performance supérieure.

Le raisonnement paraît évident.

Si un portefeuille rapporte 8 % par an, pourquoi ne pas investir davantage grâce à un emprunt ?

Mathématiquement, cela fonctionne.

Dans la réalité, les choses sont beaucoup moins simples.

Le levier augmente les gains, mais il amplifie exactement dans les mêmes proportions les pertes, la volatilité et la pression psychologique.

Une baisse de marché qui reste parfaitement supportable sans crédit peut devenir extrêmement difficile à vivre lorsque le portefeuille est financé en partie par de la dette.

Il faut également tenir compte du coût de l’emprunt, qui évolue avec les taux d’intérêt. Un levier qui semblait intéressant dans un environnement de taux très faibles peut devenir beaucoup moins attractif quelques années plus tard.

Cela ne signifie pas qu’il faille systématiquement exclure tout effet de levier.

Utilisé avec beaucoup de prudence, dans un patrimoine suffisamment solide et avec une marge de sécurité importante, il peut améliorer légèrement le rendement espéré.

Mais il ne constitue certainement pas une solution universelle. Dans la majorité des situations, augmenter son taux d’épargne produit davantage de résultats, avec beaucoup moins de risques.

Diversifier intelligemment

Une autre erreur fréquente consiste à vouloir identifier la classe d’actifs qui fera le mieux au cours des vingt prochaines années.

Le problème est que personne ne le sait.

Les actions américaines ont largement dominé les années 2010.

Les années 2000 racontaient pourtant une histoire très différente, avec des marchés émergents particulièrement dynamiques tandis que les actions américaines traversaient une décennie perdue.

Les petites capitalisations alternent également de longues périodes de surperformance et de sous-performance.

La leçon est relativement simple : si vous concentrez tout votre portefeuille sur ce qui a récemment le mieux fonctionné, vous prenez le risque d’acheter précisément ce qui a déjà connu sa meilleure période.

À l’inverse, répartir son exposition entre plusieurs facteurs de performance permet de ne pas dépendre d’un seul scénario économique.

Cette diversification ne garantit pas une meilleure performance chaque année. En revanche, elle augmente les chances de conserver une allocation robuste face à différents environnements de marché.

C’est souvent beaucoup plus précieux que de chercher à avoir raison sur le prochain secteur à la mode.

Les frais : le seul rendement garanti

Il existe une manière de battre durablement une grande partie des investisseurs sans avoir à prédire l’évolution des marchés. Elle est beaucoup moins spectaculaire que les promesses de certains gérants : réduire les coûts.

Chaque euro payé en frais de gestion, en frais d’entrée, en arbitrages inutiles ou en fiscalité évitable est un euro qui ne capitalisera jamais. Et contrairement aux performances futures, ces frais sont connus d’avance.

Cela explique en grande partie le succès des ETF indiciels. Ils ne promettent pas de battre le marché. Ils cherchent simplement à le reproduire avec le moins de frottements possible.

Prenons deux portefeuilles identiques, investis pendant trente ans sur les mêmes marchés. Si l’un supporte 2 % de frais annuels et l’autre seulement 0,25 %, l’écart de capital final peut représenter plusieurs centaines de milliers d’euros. Non pas parce que l’un des investisseurs était plus intelligent, mais parce qu’il a laissé davantage de rendement travailler pour lui.

Les frais ressemblent à un détail lorsque l’on regarde une seule année. Ils deviennent un facteur déterminant lorsque l’on raisonne sur plusieurs décennies.

La plupart des investisseurs se compliquent la vie

J’observe régulièrement le même schéma.

Un investisseur commence avec une stratégie relativement simple. Puis il lit quelques ouvrages, découvre des vidéos, suit plusieurs créateurs de contenu et finit par construire un portefeuille extrêmement sophistiqué.

Quelques mois plus tard, il possède vingt lignes différentes, plusieurs comptes, des ETF sectoriels, quelques actions individuelles, un peu de cryptomonnaies, des produits structurés « pour diversifier » et parfois même des produits à effet de levier. Sur le papier, tout paraît cohérent.

Dans la pratique, il devient incapable d’expliquer pourquoi chaque ligne est présente dans son portefeuille.

La complexité donne souvent une impression de maîtrise. Elle n’améliore pourtant pas forcément les résultats.

Les meilleurs portefeuilles sont rarement ceux qui accumulent le plus de produits financiers. Ce sont généralement ceux dont la logique reste compréhensible, même après plusieurs années. Car une stratégie n’est réellement bonne que si vous êtes capable de la conserver lorsque les marchés traversent une période difficile.

Faut-il renoncerà la gestion active ?

Pas nécessairement. Certaines approches ont démontré leur intérêt sur de longues périodes. Des facteurs comme la value, les petites capitalisations ou le momentum disposent d’une littérature académique abondante.

Mais il faut accepter ce qu’elles impliquent.

Une stratégie qui vise à obtenir une performance supérieure ne fera pas mieux chaque année. Elle connaîtra parfois plusieurs années, voire une décennie entière, de résultats décevants. C’est précisément le prix à payer pour espérer obtenir une prime de risque supplémentaire.

Beaucoup d’investisseurs abandonnent d’ailleurs ces stratégies au pire moment. Ils les adoptent après plusieurs années de surperformance, puis les abandonnent après plusieurs années de sous-performance, exactement lorsque les probabilités commencent parfois à redevenir plus favorables.

L’ironie est qu’une stratégie peut être excellente… tout en étant impossible à suivre psychologiquement.

C’est pourquoi le meilleur portefeuille n’est pas celui qui affiche le rendement théorique le plus élevé. C’est celui que vous serez capable de conserver pendant vingt ou trente ans.

Le véritable secret pour battre le marché

À ce stade, une objection est légitime.

Si certaines classes d’actifs ont historiquement fait mieux que le marché, pourquoi tout le monde ne les achète-t-il pas ?

Parce qu’elles ne battent pas le marché en permanence.

Les petites capitalisations peuvent traverser dix années très décevantes. Les actions value peuvent sembler dépassées pendant un cycle entier. Les marchés émergents peuvent rester durablement à la traîne.

Autrement dit, les primes de risque n’existent que parce que peu d’investisseurs acceptent réellement de supporter les périodes où elles ne fonctionnent pas.

Le véritable avantage ne réside donc pas dans l’information. Les données académiques sont publiques depuis longtemps.

L’avantage vient de la discipline nécessaire pour continuer à appliquer une stratégie lorsque celle-ci traverse une période difficile. C’est exactement le même phénomène qui explique pourquoi l’investisseur moyen sous-performe les fonds dans lesquels il investit : il intervient trop souvent sur son portefeuille.

Battre le marché commence souvent par là

Au fond, la plupart des investisseurs posent la mauvaise question.

Ils cherchent comment obtenir un rendement supérieur. Ils devraient d’abord se demander comment éviter un rendement inférieur.

Cela passe souvent par des décisions très simples :

  • réduire les frais autant que possible ;
  • éviter les décisions prises sous le coup de l’émotion ;
  • conserver une stratégie suffisamment longtemps pour lui laisser une chance de produire ses effets ;
  • ne pas courir après les performances récentes ;
  • accepter qu’aucune classe d’actifs ne dominera durablement toutes les autres.

Une fois ces erreurs éliminées, il devient déjà beaucoup plus facile d’obtenir une excellente performance. Libre ensuite à chacun d’aller un peu plus loin en s’exposant, de manière mesurée, à certains facteurs de risque qui ont historiquement offert une rémunération supplémentaire.

Mais il ne faut jamais perdre de vue que cette surperformance potentielle reste une espérance, pas une promesse. C’est d’ailleurs ce qui distingue l’investissement de nombreuses disciplines : il n’existe aucune méthode permettant d’obtenir systématiquement un meilleur résultat que tous les autres. Il existe seulement des décisions qui augmentent les probabilités d’y parvenir.

C’est beaucoup moins vendeur. C’est aussi beaucoup plus proche de la réalité.

C’est probablement là que réside la véritable valeur d’un conseiller : non pas promettre de battre les marchés, mais construire un portefeuille cohérent avec les quelques décisions qui, elles, augmentent réellement vos chances d’y parvenir.