
Il existe une tentation à laquelle presque tous les investisseurs finissent par céder.
Elle ne consiste pas à prendre trop de risques, ni à acheter des actions à la mode. Elle est plus discrète, plus respectable même. Elle consiste à vouloir savoir ce qui va se passer ensuite.
Le CAC 40 sera-t-il plus haut à la fin de l’année ? Les taux vont-ils baisser ? Cette action est-elle capable de doubler ? Les marchés américains sont-ils devenus trop chers ? Est-il temps de revenir sur les petites capitalisations ?
Ces questions semblent parfaitement légitimes. Elles donnent même l’impression d’être le point de départ logique de toute décision d’investissement.
Pourtant, c’est souvent là que les problèmes commencent.
Notre cerveau déteste le hasard
Jason Zweig décrit très bien ce mécanisme dans Your Money and Your Brain. Notre cerveau est construit pour détecter des liens de cause à effet, même lorsqu’il n’en existe pas.
Pendant des centaines de milliers d’années, cette capacité nous a permis de survivre. Entendre un bruit dans les buissons et imaginer un prédateur était une meilleure stratégie que d’attendre d’en avoir la certitude.
Le problème est que ce même cerveau se retrouve aujourd’hui devant des marchés financiers, qui fonctionnent très différemment.
Les marchés sont remplis de bruit, d’informations contradictoires, d’événements imprévisibles et de milliers d’intervenants qui réagissent en permanence. Malgré cela, notre cerveau continue de chercher une histoire cohérente derrière chaque mouvement.
Une hausse devient la conséquence évidente d’une statistique économique. Une baisse est forcément liée à une déclaration de banque centrale. Chaque variation appelle une explication.
Et, surtout, une prédiction.
La dopamine joue un rôle important dans ce phénomène. Anticiper un événement active les circuits de récompense du cerveau. Faire une prévision procure une sensation agréable, indépendamment de sa justesse.
Autrement dit, nous ne sommes pas seulement attirés par les prédictions parce qu’elles seraient utiles. Nous les apprécions parce qu’elles sont psychologiquement gratifiantes.
C’est précisément ce qui les rend dangereuses.
Les marchés financiers entretiennent volontairement cette addiction
Si les prédictions étaient rares, leur influence resterait limitée.
Mais elles sont partout.
Ouvrez un média économique. Vous y trouverez des objectifs sur les indices, des scénarios macroéconomiques, des estimations de bénéfices, des recommandations d’achat, des prix cibles et des analyses expliquant ce qui devrait se produire dans les prochains mois.
Les réseaux sociaux ont encore amplifié ce phénomène.
Chaque jour, quelqu’un annonce le prochain krach. Quelqu’un d’autre prévoit un nouveau marché haussier. Certains sont convaincus que l’or va exploser. D’autres que l’intelligence artificielle justifie toutes les valorisations.
Le plus frappant n’est pas le nombre de prévisions.
C’est le niveau de certitude avec lequel elles sont exprimées.
Or cette confiance est souvent inversement proportionnelle à leur capacité réelle de prédire l’avenir.
Les marchés récompensent davantage la conviction que l’humilité. Une prévision nuancée attire peu l’attention. Un discours catégorique, en revanche, se partage beaucoup mieux.
Il existe donc une véritable industrie de la prédiction.
Non pas parce que prévoir fonctionne particulièrement bien.
Mais parce que les investisseurs adorent les histoires qui donnent l’impression que l’avenir est connaissable.
Les meilleurs investisseurs n’ont jamais bâti leur réussite sur leurs prévisions
Il est intéressant d’observer ce que disent ceux qui ont obtenu les meilleurs résultats sur plusieurs décennies.
Benjamin Graham écrivait déjà qu’après soixante ans passés à Wall Street, il n’avait jamais rencontré quelqu’un capable de prévoir de façon fiable les mouvements du marché.
Warren Buffett est encore plus direct. Selon lui, les prévisions à court terme ne servent essentiellement qu’à donner de la crédibilité aux prévisionnistes eux-mêmes.
Ces citations sont souvent répétées, mais leurs conséquences sont rarement prises au sérieux.
Car si l’on accepte réellement cette idée, beaucoup de comportements habituels perdent leur raison d’être.
Pourquoi passer des heures à essayer d’anticiper la prochaine décision de la BCE ?
Pourquoi modifier son portefeuille parce qu’un économiste prévoit une récession ?
Pourquoi attendre « le bon moment » pour investir si personne ne sait réellement quand il arrivera ?
Ces questions sont inconfortables, car elles remettent en cause une grande partie de ce que l’on voit quotidiennement dans le monde de l’investissement.
Le véritable coût des prédictions
On pourrait penser que les prédictions sont inoffensives.
Après tout, elles ne sont que des opinions.
Le problème est qu’elles modifient progressivement notre comportement.
Lorsqu’un investisseur croit pouvoir anticiper les marchés, il finit souvent par multiplier les arbitrages, augmenter le nombre de transactions ou repousser certains investissements dans l’attente d’un meilleur point d’entrée.
Chaque décision paraît rationnelle prise isolément.
Mais leur accumulation devient coûteuse.
Attendre une correction qui n’arrive jamais.
Sortir trop tôt d’un marché haussier.
Rentrer après une hausse parce que les prévisions sont redevenues optimistes.
Changer régulièrement de stratégie en fonction du dernier scénario économique.
La plupart des erreurs d’investissement ne viennent pas d’un manque d’intelligence.
Elles viennent d’un excès de confiance dans notre capacité à savoir ce qui va se passer ensuite.
L’histoire des marchés montre pourtant que les plus fortes journées de hausse surviennent souvent au milieu des périodes les plus anxiogènes. Les récessions officiellement reconnues arrivent généralement après que les marchés ont déjà commencé à rebondir. Les consensus économiques se révèlent régulièrement faux quelques mois plus tard.
Le problème n’est donc pas de faire une mauvaise prévision.
C’est de prendre des décisions importantes comme si cette prévision avait de fortes chances d’être juste.
Ce que vous contrôlez vaut bien plus que ce que vous essayez de prévoir
Une bonne stratégie d’investissement consiste rarement à mieux prédire l’avenir.
Elle consiste surtout à mieux gérer l’incertitude.
Cette distinction change beaucoup de choses.
Vous ne contrôlez pas les prochains taux d’intérêt.
Vous ne contrôlez pas la prochaine crise géopolitique.
Vous ne contrôlez pas les bénéfices des entreprises dans deux ans.
En revanche, vous contrôlez plusieurs variables qui auront probablement beaucoup plus d’impact sur votre patrimoine.
D’abord, vos attentes.
Un investisseur qui s’attend à obtenir 25 % par an cherchera sans cesse des opportunités extraordinaires. Celui qui construit son portefeuille autour d’hypothèses raisonnables sera beaucoup moins tenté de courir après chaque nouvelle promesse de rendement.
Ensuite, le risque.
Avant chaque investissement, je trouve plus utile de me demander ce qui pourrait invalider ma thèse que d’imaginer tout ce qui pourrait bien se passer.
Combien puis-je perdre ?
Mon portefeuille survivrait-il à ce scénario ?
Ai-je suffisamment diversifié mes positions ?
Ces questions produisent rarement des vidéos virales sur Internet.
En revanche, elles permettent souvent d’éviter les erreurs qui coûtent le plus cher.
Enfin, il y a votre comportement.
C’est probablement le seul véritable avantage compétitif durable dont dispose un investisseur particulier.
Être capable de conserver une stratégie pendant vingt ans est souvent bien plus rentable que d’essayer d’avoir raison tous les trimestres.
Le bruit a un coût
Daniel Kahneman donnait un conseil qui me paraît toujours aussi pertinent.
Si votre horizon d’investissement est de plusieurs années, regarder constamment l’évolution de votre portefeuille est probablement l’une des pires habitudes que vous puissiez adopter.
Chaque variation quotidienne déclenche une réaction émotionnelle disproportionnée.
Une baisse paraît annoncer une catastrophe.
Une hausse donne envie de prendre davantage de risques.
Plus vous consultez les marchés, plus votre cerveau reçoit de nouvelles occasions de produire des prédictions.
Le cycle devient presque automatique.
Une information.
Une interprétation.
Une anticipation.
Une émotion.
Une décision.
Puis une nouvelle information relance immédiatement le processus.
Il ne s’agit pas de s’informer moins.
Il s’agit de distinguer ce qui améliore réellement vos décisions de ce qui nourrit simplement votre besoin de prévoir.
Investir sans prédire
Au fond, la plupart des grandes réussites en investissement reposent sur une idée assez simple.
Accepter que l’avenir soit largement imprévisible.
Cette idée peut sembler paradoxale.
Nous avons tendance à croire qu’un bon investisseur est celui qui voit juste avant les autres.
J’observe plutôt l’inverse.
Les meilleurs investisseurs ne passent pas leur temps à chercher le prochain événement majeur. Ils construisent des portefeuilles capables de traverser des scénarios qu’ils sont incapables de prévoir.
La nuance est importante.
Ils ne cherchent pas à deviner l’avenir.
Ils cherchent à ne pas en dépendre.
Cette différence paraît subtile. Elle change pourtant complètement la manière d’investir.
Lorsqu’on cesse de vouloir prédire chaque mouvement des marchés, on commence enfin à consacrer son énergie à ce qui compte réellement : la qualité de son allocation d’actifs, le niveau de diversification, les frais, la maîtrise du risque, la discipline et le temps passé investi.
Ce sont des variables beaucoup moins spectaculaires que les prévisions de marché.
Mais ce sont aussi celles qui expliquent, année après année, la plus grande partie des résultats obtenus par les investisseurs.