Êtes-vous une action ou une obligation ?

Êtes-vous une action ou une obligation ?

Lorsque l’on parle d’investissement, la première question est presque toujours la même : faut-il investir en actions ou en obligations ?

À mes yeux, ce n’est pourtant pas la première question à se poser.

Avant même de choisir la composition de votre portefeuille, il faudrait commencer par vous demander ce que vous êtes, vous.

Êtes-vous une action ou une obligation ?

La question peut sembler étrange. Pourtant, elle est au cœur d’une bonne allocation patrimoniale. Beaucoup d’investisseurs réfléchissent uniquement à leurs placements, alors qu’une partie considérable de leur patrimoine n’apparaît sur aucun relevé bancaire : leur capacité future à gagner de l’argent.

C’est ce que les économistes appellent le capital humain.

Et tant qu’on ne l’intègre pas dans la réflexion, on ne raisonne que sur une partie du problème.

Votre patrimoine ne se limite pas à votre épargne

Lorsque l’on parle de patrimoine, on pense spontanément à son compte-titres, son assurance vie, son immobilier ou son épargne.

Pourtant, pour la plupart des actifs, ces éléments ne représentent qu’une fraction de leur richesse.

À 30 ans, une personne qui gagne 50 000 € par an et qui travaillera encore trente-cinq ans possède un actif bien plus important que son portefeuille financier : plusieurs décennies de revenus futurs.

Ces revenus ont une valeur économique réelle.

Ils permettront d’épargner, d’investir, de rembourser un crédit ou de financer la retraite. Ignorer cette composante revient à piloter son patrimoine avec une vision incomplète.

On peut résumer les choses simplement :

Patrimoine global = capital financier + capital humain

Cette idée paraît évidente une fois formulée. Pourtant, elle est rarement prise en compte lorsqu’un investisseur détermine son allocation.

Capital financier, capital humain et patrimoine total attendus au cours de la vie
Illustration théorique de l’évolution du capital humain et du capital financier au cours de la vie. Chaque situation diffère notamment selon la carrière, le patrimoine initial et la capacité d’épargne.

Cette idée paraît évidente une fois formulée. Pourtant, elle est rarement prise en compte lorsqu’un investisseur détermine son allocation.

Nous passons beaucoup de temps à mesurer le risque des marchés financiers.

Beaucoup moins à mesurer le risque qui pèse sur notre propre carrière.

Toutes les sources de revenus ne se ressemblent pas

Une action représente une entreprise dont les bénéfices fluctuent au gré de la conjoncture.

Une obligation, au contraire, promet des flux de revenus relativement prévisibles jusqu’à son échéance, sous réserve que l’émetteur ne fasse pas défaut.

Cette distinction peut être transposée à votre propre situation professionnelle.

Certaines carrières produisent des revenus remarquablement stables.

D’autres sont directement exposées aux cycles économiques.

Dans le premier cas, votre capital humain ressemble davantage à une obligation.

Dans le second, il ressemble davantage à une action.

Ce n’est évidemment pas une classification parfaite. Il existe une infinité de situations intermédiaires. Mais cette analogie permet de poser une question essentielle :

votre salaire évolue-t-il indépendamment des marchés financiers… ou évolue-t-il avec eux ?

Car c’est cette corrélation qui devrait influencer une partie de vos choix d’investissement.

Quand votre carrière amortit déjà les crises

Imaginons un fonctionnaire, un enseignant, un médecin hospitalier ou un salarié bénéficiant d’une forte sécurité de l’emploi.

Une récession peut ralentir l’économie, faire chuter les marchés de 30 % ou 40 %, sans que ses revenus soient réellement remis en cause.

Son patrimoine financier peut souffrir temporairement.

Son capital humain, lui, continue de produire des revenus.

Autrement dit, il possède déjà un actif relativement défensif.

Cela lui permet généralement d’assumer davantage de risque dans son portefeuille financier.

À long terme, cette capacité supplémentaire à supporter les fluctuations peut justifier une allocation plus importante en actions, notamment lorsqu’il lui reste encore de nombreuses années avant la retraite.

Ce n’est pas parce qu’il aime le risque.

C’est parce que son patrimoine global est déjà naturellement équilibré.

Lorsque votre métier évolue au rythme de l’économie

La situation est très différente pour certaines professions.

Pensons aux entrepreneurs, aux dirigeants de PME, aux professionnels de l’immobilier, aux salariés de sociétés cycliques, aux banquiers d’affaires, aux spécialistes des marchés financiers ou encore à certains indépendants.

Lorsque l’économie ralentit, leurs revenus ralentissent souvent eux aussi.

Dans les cas les plus difficiles, ils peuvent même disparaître temporairement.

Autrement dit, leur capital humain est déjà fortement corrélé aux marchés.

Si, dans le même temps, l’intégralité de leur patrimoine financier est investie en actions, ils prennent deux fois le même risque.

Lorsque tout va bien, cette double exposition paraît très confortable.

Mais lorsqu’une crise survient, les deux moteurs de leur patrimoine peuvent se dégrader simultanément : la valeur du portefeuille baisse au moment même où les revenus professionnels diminuent.

C’est précisément dans ces périodes que les mauvaises décisions apparaissent.

On est contraint de vendre des actifs au plus mauvais moment, non parce que l’on manque de conviction, mais parce que l’on manque de trésorerie.

Voilà pourquoi un entrepreneur n’a pas nécessairement intérêt à posséder un portefeuille aussi offensif qu’un salarié dont les revenus restent stables en toutes circonstances.

La bonne allocation ne dépend pas uniquement de votre tolérance au risque.

Elle dépend aussi de la manière dont votre vie professionnelle réagit aux mêmes événements économiques que vos investissements.

L’âge change progressivement l’équilibre de votre patrimoine

Le capital humain n’est pas figé. Il évolue tout au long de la vie.

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles une allocation d’actifs ne devrait jamais rester totalement identique pendant quarante ans.

À 30 ans, votre patrimoine est constitué majoritairement de revenus futurs. Votre portefeuille financier est souvent encore modeste, mais vous disposez de plusieurs décennies pour continuer à épargner. Chaque mois travaillé vient renforcer votre patrimoine.

À 65 ans, la situation est presque inversée.

Le capital humain est largement consommé. Les revenus professionnels disparaissent progressivement et votre niveau de vie dépend désormais beaucoup plus de votre capital financier.

Autrement dit, au fil des années, votre patrimoine se transforme naturellement.

Ce simple constat explique pourquoi un jeune actif peut généralement supporter davantage de volatilité qu’un retraité.

Non pas parce qu’il aurait davantage de courage.

Mais parce qu’il possède encore un actif extrêmement précieux : le temps.

Une baisse importante des marchés est désagréable lorsqu’on a 30 ans. Elle peut même représenter une opportunité si l’on continue d’investir régulièrement.

La même baisse, quelques mois avant un départ à la retraite, n’a évidemment pas les mêmes conséquences.

La question n’est donc jamais : « Quel âge avez-vous ? »

La vraie question est plutôt : quelle part de votre patrimoine dépend encore de votre capacité à travailler ?

La capacité à prendre du risque n’est pas la même chose que l’envie

On parle beaucoup de profil de risque.

Les questionnaires des banques et des assureurs cherchent presque toujours à mesurer votre tolérance psychologique aux fluctuations.

Accepteriez-vous une baisse de 20 % ?

Et de 30 % ?

Dormiriez-vous encore la nuit ?

Ces questions ont leur utilité.

Mais elles oublient souvent un élément plus important : avez-vous réellement la capacité financière d’encaisser cette baisse ?

Prenons deux investisseurs.

Le premier est fonctionnaire, dispose d’un emploi très stable et d’une importante capacité d’épargne.

Le second dirige une entreprise dont l’activité dépend fortement de la conjoncture économique.

Tous les deux déclarent être prêts à accepter une baisse de 40 %.

Pourtant, ils n’ont pas le même risque.

Le premier continuera probablement à percevoir son salaire et pourra même profiter de la baisse pour renforcer ses investissements.

Le second devra peut-être préserver sa trésorerie, soutenir son entreprise ou faire face à une baisse de revenus.

Leur tolérance psychologique est identique.

Leur capacité de risque ne l’est pas.

Cette distinction est essentielle.

Une bonne allocation ne consiste pas uniquement à supporter émotionnellement les marchés. Elle consiste surtout à construire un portefeuille capable de résister aux difficultés que votre propre vie pourrait rencontrer.

Attention aux risques qui se cumulent

L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à concentrer son patrimoine autour d’un même moteur économique.

Prenons un exemple.

Un dirigeant possède son entreprise, dont la valeur représente déjà une grande partie de son patrimoine. Il investit ensuite son épargne principalement en actions de sociétés cotées. Enfin, il achète plusieurs biens immobiliers dans la même région où son entreprise exerce son activité.

En apparence, il est diversifié.

Dans la réalité, une seule crise économique locale pourrait affecter simultanément son entreprise, la valeur de ses investissements financiers, ses revenus professionnels et son patrimoine immobilier.

Les actifs sont différents.

Le risque, lui, est souvent le même.

À l’inverse, certains investisseurs possèdent des actifs qui se compensent naturellement.

Un portefeuille d’actions mondiales, des obligations de qualité, un emploi stable et une épargne de précaution constituent un ensemble beaucoup plus résilient qu’un patrimoine concentré sur un seul scénario économique.

La diversification ne consiste donc pas uniquement à acheter plusieurs lignes sur un compte-titres.

Elle consiste surtout à éviter que toute votre richesse dépende de la même chose.

Construire son portefeuille en regardant l’ensemble du patrimoine

Cette manière de raisonner change progressivement la façon d’investir.

Au lieu de partir de votre portefeuille pour déterminer combien d’actions ou d’obligations acheter, vous partez de votre patrimoine global.

Vous vous demandez d’abord :

  • Mes revenus sont-ils stables ?
  • Mon secteur d’activité est-il cyclique ?
  • Quelle est la valeur économique de mon capital humain ?
  • Quelle part de mon patrimoine dépend déjà de la croissance économique ?
  • Que se passerait-il si une crise importante survenait demain ?

Les réponses à ces questions orientent naturellement votre allocation.

Certaines personnes pourront assumer une forte exposition aux actions pendant longtemps.

D’autres auront intérêt à renforcer davantage les actifs défensifs, non parce qu’elles sont prudentes, mais parce que leur vie professionnelle est déjà suffisamment risquée.

Il n’existe donc pas de portefeuille universel.

Deux investisseurs du même âge, disposant du même patrimoine financier, peuvent parfaitement avoir des allocations différentes… et avoir tous les deux raison.

C’est précisément ce qui rend la gestion de patrimoine plus complexe qu’une simple répartition entre 60 % d’actions et 40 % d’obligations.

Dans la réalité, l’investisseur fait lui-même partie du portefeuille.

La frontière entre votre patrimoine et votre vie professionnelle est beaucoup plus mince qu’on ne le pense.

Investir, c’est aussi gérer le risque qui ne se voit pas

Les investisseurs passent beaucoup de temps à analyser les risques visibles.

La volatilité des marchés, les taux d’intérêt, l’inflation, les décisions des banques centrales, les valorisations des entreprises… Tous ces éléments sont abondamment commentés.

À l’inverse, le risque le plus important est parfois beaucoup plus personnel.

Que se passerait-il si vous ne pouviez plus travailler pendant plusieurs mois ?

Si votre secteur traversait une crise durable ?

Si votre entreprise perdait un client majeur ?

Ou, plus simplement, si votre capacité d’épargne diminuait fortement pendant quelques années ?

Ces événements n’apparaissent dans aucun graphique boursier. Pourtant, ils peuvent avoir davantage d’impact sur votre patrimoine qu’une correction de marché.

C’est pourquoi la gestion de patrimoine ne consiste pas uniquement à choisir des placements.

Elle consiste à construire un ensemble suffisamment robuste pour absorber les imprévus.

L’épargne de précaution, les assurances, la diversification des revenus, la fiscalité ou encore le choix des enveloppes d’investissement participent tous à cette logique.

Les actions et les obligations n’en sont finalement qu’une partie.

Une bonne allocation est toujours personnelle

Il existe une tentation permanente de rechercher le portefeuille idéal.

Celui qui fonctionnerait pour tout le monde.

Dans les faits, il n’existe pas.

Deux personnes disposant de 500 000 € de patrimoine financier peuvent avoir des allocations totalement différentes selon qu’elles sont salariées, entrepreneuses, proches de la retraite, propriétaires de leur entreprise ou déjà rentières.

Leur portefeuille n’est qu’un reflet de leur situation globale.

C’est aussi la raison pour laquelle je me méfie des règles toutes faites.

« À 30 ans, il faut 100 % d’actions. »

« Après 60 ans, il faut sortir des marchés. »

« Il suffit de retirer 4 % par an. »

Ces raccourcis peuvent parfois fonctionner. Ils deviennent dangereux lorsqu’ils sont appliqués sans tenir compte de la personne qui se trouve derrière le portefeuille.

L’investissement n’est pas une succession de recettes universelles.

C’est un exercice d’équilibre.

La question n’est pas de savoir combien d’actions vous possédez

Au fond, la question « Êtes-vous une action ou une obligation ? » n’a jamais réellement porté sur les marchés financiers.

Elle invite surtout à regarder votre patrimoine dans son ensemble.

Votre portefeuille n’est pas isolé du reste de votre vie.

Votre carrière, vos revenus futurs, votre entreprise, votre patrimoine immobilier, votre fiscalité, votre situation familiale ou votre capacité à épargner influencent tous le niveau de risque que vous pouvez raisonnablement accepter.

C’est pourquoi deux allocations identiques peuvent être parfaitement adaptées à l’un… et inadaptées à l’autre.

On parle souvent de diversification entre les classes d’actifs.

Je crois qu’il est plus juste de parler de diversification des sources de richesse.

Un patrimoine solide ne repose pas uniquement sur la performance des marchés. Il repose sur plusieurs piliers capables de se soutenir lorsque l’un d’eux traverse une période plus difficile.

Cette vision demande davantage de réflexion qu’un simple questionnaire de profil de risque.

Mais elle conduit souvent à de meilleures décisions, parce qu’elle replace l’investisseur au centre de son patrimoine, plutôt que son portefeuille.

Au fond, la meilleure allocation n’est pas celle qui maximise le rendement théorique. C’est celle qui vous permettra de rester investi lorsque les marchés, comme la vie, deviendront moins prévisibles.

Chez Alti Patrimoine, nous construisons rarement un portefeuille en regardant uniquement les marchés. Nous commençons presque toujours par regarder la personne qui va devoir le conserver pendant vingt ou trente ans.