
Chaque début d’année ressemble un peu au précédent.
Les journaux publient leurs prévisions de marché. Les banques dévoilent leurs scénarios économiques. Les stratégistes annoncent les secteurs qui devraient surperformer. Les réseaux sociaux regorgent de listes d’actions « incontournables » et de prédictions sur le prochain krach… ou sur la prochaine envolée des marchés.
Et comme chaque année, certains auront raison.
Par compétence ? Par chance ? Les deux, probablement.
Le problème est que nous ne le saurons qu’après coup.
Avec le temps, j’ai fini par penser que cette effervescence de début d’année nous fait souvent passer à côté de l’essentiel. Car le meilleur conseil que je puisse vous donner n’a finalement pas grand-chose à voir avec les marchés financiers.
Il est beaucoup plus personnel que cela.
Il vous concerne.
Le plus grand risque n’est pas toujours celui que vous croyez
Il y a quelques années, je suis tombé sur une interview du poète anglo-irlandais David Whyte. À première vue, rien à voir avec la finance. Et pourtant…
Il expliquait que l’être humain possède une caractéristique assez étrange : il est probablement la seule partie du monde vivant capable de refuser d’être elle-même.
La montagne est une montagne.
L’arbre est un arbre.
Le faucon est un faucon.
Le martin-pêcheur ne passe pas son temps à envier le corbeau.
Nous, si.
Nous sommes capables de porter un masque pendant tellement longtemps que nous finissons par oublier que nous jouons un rôle.
Lorsque j’ai entendu cette réflexion, je n’ai pas pensé au développement personnel.
J’ai pensé aux investisseurs.
Car c’est exactement ce que j’observe régulièrement.
Nous empruntons les convictions des autres
Lorsque je rencontre un investisseur pour la première fois, je lui pose souvent une question très simple :
« Pourquoi détenez-vous cet investissement ? »
La réponse est parfois très construite.
Mais pas toujours.
Il m’arrive d’entendre :
« Tout le monde disait que l’intelligence artificielle allait exploser. »
Ou encore :
« J’ai lu plusieurs articles très convaincants. »
Ou plus honnêtement :
« J’avais peur de rater quelque chose. »
Cette dernière réponse est probablement la plus sincère.
Et certainement la plus fréquente.
Car personne n’aime avoir le sentiment de regarder les autres s’enrichir pendant qu’il reste immobile.
C’est profondément humain.
Le problème, c’est que cette émotion nous pousse souvent à investir non pas selon nos convictions… mais selon celles des autres.
Au début, cela ne semble pas très grave.
Après tout, si les autres ont raison…
Puis les marchés changent de direction.
Et c’est généralement à ce moment-là que l’on découvre une réalité assez désagréable : une conviction empruntée ne résiste jamais très longtemps aux premières difficultés.
Le bruit est devenu assourdissant
Il faut reconnaître une chose.
Investir aujourd’hui est probablement plus difficile psychologiquement qu’il y a vingt ans.
Non pas parce que les marchés sont plus complexes.
Mais parce que nous sommes exposés en permanence aux opinions des autres.
Autrefois, un investisseur lisait quelques journaux spécialisés.
Aujourd’hui, il peut consulter en quelques minutes des centaines d’avis contradictoires.
Les chaînes financières tournent en continu.
Les réseaux sociaux mettent en avant les performances spectaculaires.
Les algorithmes sélectionnent précisément les contenus qui retiennent notre attention. Et quoi de plus efficace qu’une vidéo promettant « les trois actions qui vont doubler cette année » ?
Le problème n’est pas que ces contenus existent.
Le problème est qu’ils finissent par occuper tout l’espace.
À force d’entendre les mêmes idées, elles nous semblent vraies.
Les psychologues appellent cela l’effet de simple exposition : plus nous sommes confrontés à une information, plus elle nous paraît crédible, même lorsqu’elle ne repose sur rien de solide.
Je pense que nous sous-estimons énormément ce phénomène.
Nous aimons croire que nous sommes rationnels.
Que nous savons faire la part des choses.
Que nous ne sommes pas influençables.
Pourtant, si c’était réellement le cas, pourquoi autant d’investisseurs se retrouvent-ils massivement sur les mêmes valeurs, exactement au même moment ?
Le marché révèle davantage notre psychologie que notre intelligence
On parle énormément d’analyse financière.
Beaucoup moins d’analyse comportementale.
À tort.
Car les erreurs les plus coûteuses que j’observe ne viennent presque jamais d’un manque de connaissances techniques.
Elles viennent d’un manque de discipline.
Je connais des investisseurs capables d’expliquer parfaitement le fonctionnement d’une entreprise, de commenter ses marges, sa croissance ou son bilan… et qui vendent tout leur portefeuille après une baisse de 20 %.
À l’inverse, je connais des investisseurs qui ne passent pas leurs soirées à lire des rapports annuels, mais qui appliquent méthodiquement une stratégie simple depuis vingt ans.
Devinez lesquels obtiennent généralement les meilleurs résultats.
L’investissement est un domaine assez particulier.
L’intelligence y aide.
Mais elle ne suffit pas.
La patience, l’humilité et la stabilité émotionnelle comptent souvent davantage.
Et c’est probablement frustrant à entendre.
Nous préférons croire que les meilleurs résultats récompensent les meilleurs analystes.
En réalité, ils récompensent très souvent les meilleurs comportements.
Le marché est un excellent professeur… et un professeur impitoyable
George J. W. Goodman, qui écrivait sous le pseudonyme d’Adam Smith, avait résumé cette idée dans une phrase que je trouve toujours aussi juste :
« Si vous ne savez pas qui vous êtes, le marché est un endroit coûteux pour le découvrir. »
Je crois qu’il avait parfaitement compris ce qui rend l’investissement si difficile.
Le marché ne fabrique pas nos émotions.
Il les met simplement en lumière.
Lorsque tout monte, nous découvrons à quel point il est facile de se croire plus compétent que la moyenne.
Lorsque tout baisse, nous découvrons à quel point notre tolérance au risque était parfois… théorique.
C’est d’ailleurs l’une des questions que je pose le plus souvent.
« Quelle baisse seriez-vous capable de supporter ? »
Beaucoup répondent 30 %.
Ou 40 %.
Parfois davantage.
Puis vient une vraie correction.
Et ces mêmes investisseurs découvrent qu’entre imaginer une baisse de 40 % et vivre une baisse de 40 %, il existe un monde.
C’est normal.
Nous avons tous tendance à surestimer notre résistance émotionnelle tant que nous ne sommes pas confrontés à la situation réelle.
C’est précisément pour cette raison que je me méfie des stratégies construites uniquement sur le papier.
Une stratégie n’est pas bonne parce qu’elle maximise un rendement historique.
Elle est bonne si vous êtes capable de la conserver lorsque les marchés vous donnent toutes les raisons de l’abandonner.
Nous passons beaucoup de temps à essayer de prévoir l’avenir
Il y a une autre erreur que je rencontre très souvent.
Elle est beaucoup plus discrète.
Nous voulons savoir ce que feront les marchés.
Cela paraît parfaitement logique.
Avant d’investir, nous aimerions savoir si une récession approche, si les taux d’intérêt vont continuer de baisser, si les actions américaines resteront dominantes ou si les petites capitalisations finiront enfin par reprendre le dessus.
J’aimerais connaître les réponses moi aussi.
Le problème est simple : personne ne les connaît.
C’est probablement l’une des leçons les plus difficiles à accepter lorsque l’on investit. Nous passons des années à apprendre la finance, à lire des livres, à analyser les marchés, et malgré tout, l’avenir reste obstinément imprévisible.
Peter Bernstein, l’un des plus grands penseurs de la gestion du risque, racontait qu’au fil de sa carrière il avait dû désapprendre une chose essentielle : croire qu’il pouvait savoir ce que l’avenir réservait.
Je trouve cette réponse remarquable.
Non pas parce qu’elle est spectaculaire.
Mais parce qu’elle est profondément humble.
Aujourd’hui encore, dès qu’un investisseur affiche plusieurs années de bonnes performances, nous avons naturellement tendance à penser qu’il possède une capacité particulière à anticiper les marchés. Peut-être est-ce vrai. Peut-être pas.
Le problème est que nous ne savons jamais quelle part revient au talent, à la chance ou simplement au contexte de marché.
L’histoire financière est remplie de gérants considérés comme des génies pendant une décennie… avant de traverser dix années beaucoup plus difficiles.
Cela ne signifie pas qu’ils étaient devenus mauvais.
Cela signifie simplement que les marchés changent.
Toujours.
Chercher à avoir raison est souvent une mauvaise stratégie
Je vais probablement vous décevoir.
Je pense que beaucoup d’investisseurs jouent au mauvais jeu.
Ils cherchent à avoir raison.
Ils veulent prévoir le prochain mouvement du marché.
Identifier le prochain secteur gagnant.
Trouver les futures Nvidia, Amazon ou LVMH.
Bien sûr, si vous y parvenez, les résultats peuvent être extraordinaires.
Mais ce n’est pas la question.
La vraie question est différente.
Quelle est la probabilité d’y parvenir régulièrement pendant vingt ou trente ans ?
À mon sens, elle est très faible.
C’est précisément pour cette raison que je préfère parler de robustesse plutôt que de prévision.
Une bonne stratégie ne doit pas fonctionner uniquement lorsque votre scénario se réalise.
Elle doit rester pertinente même lorsque vous vous trompez.
Et vous vous tromperez.
Moi aussi.
Tout le monde se trompe.
L’humilité n’est pas une faiblesse en investissement.
C’est probablement l’une des qualités les plus rentables.
Les petites décisions font les grands patrimoines
Nous avons tendance à surestimer l’importance des décisions exceptionnelles.
En revanche, nous sous-estimons énormément l’impact des décisions ordinaires.
Pourtant, ce sont souvent elles qui construisent un patrimoine.
Investir chaque mois.
Continuer pendant les périodes difficiles.
Rééquilibrer son portefeuille lorsque cela est nécessaire.
Éviter les frais inutiles.
Conserver une diversification suffisante.
Refuser de courir après chaque nouvelle mode.
Aucune de ces décisions n’impressionnera vos amis lors d’un dîner.
Elles sont même assez ennuyeuses.
Mais l’investissement est un domaine où l’ennui constitue souvent une qualité.
Les portefeuilles qui font rêver sur les réseaux sociaux ne sont pas forcément ceux qui permettent de dormir sereinement pendant les marchés baissiers.
Et je connais peu d’investisseurs qui regrettent d’avoir trop bien dormi.
Ce que Nassim Taleb nous apprend… sans parler d’investissement
Dans Le Cygne Noir, Nassim Taleb explique que notre bonheur dépend davantage de la fréquence des émotions positives que de leur intensité.
Autrement dit, recevoir dix bonnes nouvelles réparties sur une année nous procure généralement davantage de satisfaction qu’une seule excellente nouvelle.
Je pense qu’il existe un parallèle intéressant avec la constitution d’un patrimoine.
Beaucoup d’investisseurs rêvent du coup exceptionnel.
L’action qui sera multipliée par dix.
Le fonds qui surperformera tout le marché.
L’investissement que personne n’avait vu venir.
Pourtant, dans la pratique, les patrimoines les plus solides se construisent rarement ainsi.
Ils résultent beaucoup plus souvent d’une succession de bonnes décisions, parfois presque invisibles.
Un versement automatique.
Une allocation adaptée.
Une diversification suffisante.
Une stratégie conservée malgré les mauvaises nouvelles.
Ce n’est pas spectaculaire.
Mais c’est terriblement efficace.
Nous cherchons souvent l’exploit.
Alors que la richesse récompense beaucoup plus volontiers la régularité.
Le meilleur portefeuille n’existe pas
Je vais terminer par une idée qui peut paraître surprenante.
Je ne crois pas au portefeuille parfait.
Chaque année, je vois fleurir des articles présentant « l’allocation idéale », « le portefeuille ultime » ou « la stratégie optimale ».
Soyons honnêtes.
Si une telle stratégie existait réellement, nous investirions tous exactement de la même manière.
Or ce n’est évidemment pas le cas.
Pourquoi ?
Parce que deux investisseurs ayant le même patrimoine peuvent avoir des objectifs totalement différents.
L’un prépare sa retraite dans trente ans.
L’autre souhaite acheter une résidence secondaire dans huit ans.
L’un dort parfaitement malgré une baisse de 40 %.
L’autre commence à perdre le sommeil après une correction de 15 %.
Lequel possède le meilleur portefeuille ?
La question n’a pas beaucoup de sens.
Le meilleur portefeuille est celui qui vous permet d’atteindre vos objectifs sans vous pousser à abandonner votre stratégie au premier coup de vent.
C’est beaucoup moins vendeur qu’une promesse de surperformance.
Mais c’est infiniment plus utile.
Alors, quel conseil retenir pour cette nouvelle année ?
Si je devais résumer tout cet article en une seule idée, ce serait celle-ci.
N’essayez pas de devenir l’investisseur que les autres admirent.
Essayez de devenir l’investisseur que vous serez encore capable d’être dans vingt ans.
Retirez progressivement les masques.
Celui qui vous pousse à suivre les modes.
Celui qui vous fait croire que vous devez absolument avoir un avis sur tout.
Celui qui vous persuade que la réussite consiste à battre le marché tous les ans.
Parce qu’au fond, investir n’est pas un concours d’ego.
C’est un projet de vie.
Peter Lynch formulait cette idée avec beaucoup de simplicité :
« Comprenez la nature des entreprises que vous possédez et les raisons spécifiques pour lesquelles vous détenez ces actions. « Parce que ça monte très fort » n’est pas une raison. »
Je ne connais pas beaucoup de meilleurs conseils.
Et si David Whyte avait raison, alors peut-être que le plus grand défi d’un investisseur n’est pas d’apprendre à lire un bilan, à interpréter une valorisation ou à anticiper les taux d’intérêt.
Peut-être que le véritable défi consiste simplement à devenir suffisamment lucide pour arrêter de vouloir être quelqu’un d’autre.
Les marchés seront toujours bruyants.
Les modes continueront de se succéder.
Les certitudes d’aujourd’hui deviendront les erreurs de demain.
En revanche, une chose ne changera probablement jamais : votre comportement restera l’un des principaux déterminants de vos résultats.
Vous ne contrôlerez jamais les marchés.
En revanche, vous pouvez contrôler votre méthode.
Votre discipline.
Votre horizon d’investissement.
Et, surtout, la personne que vous choisissez d’être lorsque tout le monde autour de vous semble avoir trouvé une meilleure idée.
À mon sens, c’est probablement le meilleur conseil d’investissement que je puisse vous donner pour cette nouvelle année.