
Chaque début d’année, c’est la même histoire.
Les médias publient leurs « 10 résolutions financières pour réussir ». Les banques expliquent comment mieux investir. Les courtiers dévoilent les habitudes des investisseurs performants. Et les réseaux sociaux se remplissent de listes plus ou moins inspirées sur ce qu’il faudrait absolument faire avant le 31 janvier.
Je les lis souvent par curiosité.
Et, chaque année, je me fais la même réflexion.
Si ces listes étaient réellement aussi efficaces, pourquoi faudrait-il publier exactement les mêmes douze mois plus tard ?
La réponse est sans doute moins flatteuse qu’on ne l’imagine.
D’abord parce que les investisseurs sont humains. Ils prennent de bonnes décisions… jusqu’au moment où leurs émotions prennent le dessus. Un marché qui s’effondre, une action qui s’envole, un voisin qui raconte avoir doublé son capital en quelques mois : il n’en faut parfois pas davantage pour abandonner une stratégie pourtant parfaitement rationnelle.
Mais il existe une deuxième raison, plus discrète.
La plupart de ces résolutions ne sont pas vraiment des résolutions.
Ce sont des slogans.
« Investissez sur le long terme. »
« Diversifiez votre portefeuille. »
« N’essayez pas de prédire les marchés. »
Qui pourrait être contre ?
Le problème est ailleurs.
Ces conseils sont tellement généraux qu’ils ne changent pratiquement aucun comportement.
Or, en investissement, une idée qui ne modifie pas vos décisions ne vaut pas grand-chose.
Les meilleurs investisseurs donnent parfois les conseils les moins utiles
Prenons un exemple célèbre.
Warren Buffett répète depuis longtemps deux règles devenues presque mythiques :
Règle n°1 : ne perdez jamais d’argent.
Règle n°2 : n’oubliez jamais la règle n°1.
C’est brillant.
C’est mémorable.
C’est également… impossible à appliquer tel quel.
Car qu’est-ce qu’une perte ?
Si vous achetez une action à 100 € et qu’elle cote 98 € le lendemain, avez-vous déjà échoué ?
Évidemment non.
À moins de considérer que tout investissement doit monter immédiatement — ce qui reviendrait à ne plus jamais investir.
On pourrait alors penser que Buffett veut dire : « Ne vendez jamais à perte. »
Là encore, cela ne tient pas.
Buffett lui-même a vendu de nombreux investissements en moins-value lorsqu’il estimait que son capital pouvait être utilisé de manière plus efficace ailleurs.
Sa célèbre règle n’est donc pas une méthode.
C’est une philosophie.
Et les philosophies sont rarement suffisantes pour prendre des décisions concrètes.
Le problème des grands principes
Le même phénomène apparaît chez John Bogle, le fondateur de Vanguard.
J’apprécie énormément ses travaux. Une bonne partie de ce que nous savons aujourd’hui sur l’investissement indiciel lui doit beaucoup.
Pourtant, lorsqu’il recommande de « garder le cap », je me pose toujours la même question.
Quel cap ?
Celui d’un investisseur qui détient uniquement des actions américaines ?
Celui d’un jeune salarié qui investit pendant quarante ans ?
Celui d’un retraité qui commence à vivre de son patrimoine ?
Nous avons tendance à croire que les grands principes suffisent.
En réalité, ils ne deviennent utiles qu’à partir du moment où ils prennent une forme concrète.
Dire à quelqu’un de « rester discipliné » n’a jamais rendu personne discipliné.
En revanche, automatiser un versement mensuel dès le lendemain de la paie change réellement les choses.
C’est toute la différence entre un conseil qui sonne bien… et un conseil qui modifie un comportement.
Les investisseurs cherchent souvent des réponses compliquées
Je constate régulièrement un paradoxe.
Les questions que l’on me pose sont souvent très techniques.
« Faut-il augmenter mon exposition aux petites capitalisations ? »
« Les actions américaines sont-elles surévaluées ? »
« Est-ce le bon moment pour revenir sur les marchés ? »
Ces questions sont intéressantes.
Mais elles ne sont presque jamais les plus importantes.
La plupart des patrimoines ne se construisent pas grâce à une décision brillante prise un mardi matin après avoir lu une analyse macroéconomique.
Ils se construisent grâce à une série de décisions banales.
Répétées pendant vingt ou trente ans.
C’est beaucoup moins spectaculaire.
Et beaucoup plus efficace.
Première résolution : payez-vous avant de payer les autres
Si je ne devais retenir qu’une seule résolution, ce serait probablement celle-ci.
Ne cherchez pas à épargner ce qu’il vous reste à la fin du mois.
Il ne reste jamais grand-chose.
Décidez plutôt, dès aujourd’hui, du pourcentage de vos revenus qui sera automatiquement dirigé vers votre patrimoine.
Le montant importe moins que la régularité.
Beaucoup repoussent cette décision en se disant qu’ils commenceront lorsqu’ils gagneront davantage.
J’ai rarement vu cette stratégie fonctionner.
Nos revenus augmentent.
Nos dépenses aussi.
Le bon moment n’arrive presque jamais.
En revanche, une habitude installée tôt produit des effets étonnants.
Non seulement parce que les intérêts composés travaillent longtemps, mais aussi parce que votre niveau de vie s’adapte naturellement à ce qui reste disponible.
L’effort paraît important au début.
Quelques années plus tard, il devient presque invisible.
Deuxième résolution : simplifiez votre portefeuille
Nous vivons dans une époque étrange.
Jamais investir n’a été aussi simple.
Et pourtant, beaucoup compliquent inutilement leur portefeuille.
Ils accumulent les ETF.
Ajoutent quelques actions.
Puis quelques fonds.
Puis une poche immobilière.
Puis des matières premières.
Puis une stratégie « défensive ».
Puis une stratégie « opportuniste ».
Au bout de quelques années, ils possèdent parfois vingt ou trente lignes… sans être capables d’expliquer précisément pourquoi.
Je pense que cette complexité rassure.
Elle donne l’impression que l’on maîtrise davantage les choses.
En réalité, elle produit souvent l’effet inverse.
Un portefeuille simple est plus facile à comprendre.
Plus facile à conserver.
Et, très souvent, tout aussi performant.
La sophistication est séduisante.
La simplicité est rentable.
Troisième résolution : utilisez les avantages fiscaux avant de chercher le placement miracle
Il existe un comportement que je trouve assez révélateur.
Certains investisseurs passent des semaines à comparer deux ETF dont les performances historiques diffèrent de quelques dixièmes de point par an.
Dans le même temps, ils laissent dormir leur épargne sur un compte-titres alors qu’ils pourraient investir via un PEA.
Ou ils n’utilisent pas le plan d’épargne entreprise proposé par leur employeur.
Ou encore ils repoussent systématiquement l’ouverture d’un PER parce qu’ils « verront plus tard ».
Je ne dis pas qu’il faut ouvrir un PER dans toutes les situations. Ni qu’un PEA est toujours la meilleure réponse.
Je dis simplement qu’avant de chercher à gagner un peu plus, il est souvent plus intelligent d’éviter de perdre inutilement.
Et la fiscalité fait partie du rendement.
Nous avons tendance à l’oublier parce qu’elle est moins visible qu’une performance annuelle.
Pourtant, deux portefeuilles identiques peuvent produire des patrimoines très différents simplement parce que leur enveloppe fiscale n’est pas la même.
Ce n’est pas très excitant.
Mais l’investissement est rarement une affaire d’excitation.
Quatrième résolution : retirez-vous de l’équation
Voici une question.
À quel moment prenez-vous généralement vos pires décisions financières ?
Après une bonne nouvelle.
Ou après une mauvaise.
Rarement entre les deux.
Nous avons tous cette tendance à vouloir agir lorsque les émotions deviennent fortes.
Après plusieurs mois de hausse, nous avons peur de rater quelque chose.
Après un krach, nous avons peur que tout continue de s’effondrer.
Dans les deux cas, notre cerveau nous pousse à intervenir.
Le problème est qu’il choisit presque toujours le mauvais moment.
C’est précisément pour cette raison que je crois autant aux investissements programmés.
Non pas parce que cette méthode permet d’acheter au meilleur prix.
Elle ne le fait pas.
Mais parce qu’elle retire une grande partie de nos émotions du processus de décision.
Chaque mois, la même somme est investie.
Que les marchés soient optimistes.
Ou déprimés.
Cela paraît presque trop simple.
Et pourtant, la simplicité possède une qualité extraordinaire : elle est beaucoup plus facile à appliquer pendant trente ans.
Cinquième résolution : acceptez de vous ennuyer
Cette résolution surprend souvent.
Nous vivons dans une époque où tout doit être rapide.
Les applications nous envoient des notifications.
Les médias parlent des marchés chaque jour.
Les réseaux sociaux transforment chaque séance boursière en événement exceptionnel.
Dans ce contexte, ne rien faire devient presque inconfortable.
Pourtant, lorsque je regarde les investisseurs qui obtiennent de bons résultats sur plusieurs décennies, je remarque une constante.
Ils passent relativement peu de temps à modifier leur portefeuille.
Ils surveillent.
Ils rééquilibrent lorsque cela devient nécessaire.
Ils continuent d’investir.
Puis ils retournent vivre leur vie.
C’est tout.
À l’inverse, ceux qui consultent leurs applications dix fois par jour ressentent souvent le besoin de justifier cette attention permanente.
Et plus on regarde un portefeuille, plus on trouve de raisons d’intervenir.
Même lorsqu’il n’y en a aucune.
Je vais être un peu provocateur.
Votre patrimoine se portera probablement mieux si vous ouvrez votre application d’investissement une fois par mois plutôt que plusieurs fois par jour.
Pas parce que l’application est mauvaise.
Parce que vous êtes humain.
Sixième résolution : arrêtez de chercher le prochain génie
Il existe une industrie entière dont le métier consiste à prédire l’avenir.
Les économistes.
Les stratégistes.
Les analystes.
Les influenceurs financiers.
Les gérants vedettes.
Ils publient des scénarios, des objectifs de marché, des prévisions de croissance, des anticipations sur les taux d’intérêt.
Je lis une partie de ces analyses.
Elles sont souvent passionnantes.
Mais je fais très attention à ne pas leur accorder plus de certitude qu’elles n’en méritent.
Car l’histoire est assez cruelle avec ceux qui prétendent savoir.
Les prévisions spectaculaires font la une.
Les prévisions oubliées disparaissent discrètement.
C’est un biais classique.
Nous retenons beaucoup mieux les rares succès que les nombreuses erreurs.
À mon sens, le véritable avantage ne consiste pas à trouver la personne qui prévoit le mieux l’avenir.
Il consiste à construire un portefeuille qui n’a pas besoin de prévisions particulièrement justes pour fonctionner.
La nuance est importante.
Septième résolution : consacrez moins de temps à vos investissements
C’est sans doute le conseil le plus paradoxal de cet article.
Et pourtant celui auquel je crois le plus.
Lorsque votre stratégie est définie.
Lorsque votre épargne est automatisée.
Lorsque votre allocation est cohérente.
Lorsque votre diversification est suffisante.
Que reste-t-il à faire ?
Pas grand-chose.
Et c’est une excellente nouvelle.
L’objectif d’un patrimoine n’est pas de devenir un hobby à plein temps.
Son objectif est de financer votre liberté.
Votre famille.
Vos projets.
Votre retraite.
Votre indépendance.
Autrement dit, votre patrimoine doit soutenir votre vie.
Il ne doit pas la remplacer.
J’ai parfois l’impression que nous avons inversé les priorités.
Nous passons des heures à suivre les marchés afin de gagner quelques points de performance… pour finalement disposer d’un peu plus de temps libre dans vingt ans.
Pourquoi ne pas commencer à profiter de ce temps dès aujourd’hui ?
Une bonne année ne dépendra probablement pas des marchés
Si je devais résumer toutes ces résolutions en une seule phrase, ce serait celle-ci :
Concentrez-vous sur les décisions que vous contrôlez.
Vous ne contrôlerez jamais les taux d’intérêt.
Ni les élections.
Ni les crises géopolitiques.
Ni les résultats trimestriels des entreprises.
En revanche, vous pouvez décider du montant que vous investissez chaque mois.
Vous pouvez choisir une stratégie simple.
Réduire vos frais.
Profiter des enveloppes fiscales adaptées à votre situation.
Continuer d’investir lorsque les marchés traversent une mauvaise période.
Et surtout, résister à cette tentation permanente de croire que la prochaine information changera tout.
Elle changera rarement quelque chose.
Les grands patrimoines ne se construisent presque jamais grâce à une intuition brillante.
Ils se construisent grâce à des comportements remarquablement ordinaires.
C’est peut-être ce qui les rend si difficiles à imiter.
Nous cherchons tous l’idée exceptionnelle.
Alors que, bien souvent, la véritable différence vient de notre capacité à répéter des décisions simples… suffisamment longtemps pour leur laisser le temps de produire leurs effets.