Êtes-vous vraiment un investisseur trop confiant ?

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La plupart des investisseurs ne se considèrent pas comme excessivement confiants.

Ils pensent simplement avoir suffisamment étudié un dossier. Ils ont lu les derniers résultats de l’entreprise, comparé quelques ratios, parcouru plusieurs analyses et regardé deux ou trois vidéos. Leur conviction ne leur paraît pas déraisonnable. Elle leur semble au contraire être la conséquence logique d’un travail sérieux.

C’est précisément là que commence le problème.

L’excès de confiance ne consiste pas à croire que l’on est un génie de la finance. Il consiste beaucoup plus souvent à sous-estimer tout ce que l’on ignore encore.

Nous avons naturellement tendance à accorder davantage de poids aux informations qui confortent notre analyse qu’à celles qui la fragilisent. Une fois qu’une décision est presque prise, notre cerveau cesse progressivement de chercher la vérité. Il cherche surtout des raisons d’avoir raison.

En investissement, ce mécanisme est particulièrement dangereux parce qu’il donne l’impression que notre niveau de connaissance réduit réellement l’incertitude. Or les marchés financiers fonctionnent rarement de cette manière.

Vous pouvez parfaitement avoir réalisé une excellente analyse… et obtenir un mauvais résultat.

À l’inverse, vous pouvez prendre une mauvaise décision et gagner de l’argent malgré tout.

C’est une distinction que beaucoup d’investisseurs ont du mal à accepter.

Nous aimons croire que les marchés récompensent immédiatement les bonnes décisions et sanctionnent les mauvaises. Dans les faits, ils distribuent surtout des résultats. Ceux-ci dépendent autant de facteurs imprévisibles que de la qualité de notre réflexion.

C’est d’ailleurs ce qui rend l’excès de confiance si difficile à identifier.

Si vous achetez une action qui progresse de 40 %, vous aurez naturellement tendance à attribuer cette hausse à votre talent d’analyse. Pourtant, cette progression peut provenir d’une baisse inattendue des taux, d’une opération de rachat, d’un changement réglementaire ou simplement d’un regain d’optimisme sur l’ensemble du secteur.

Le succès renforce alors votre confiance.

Pas nécessairement vos compétences.

Cette différence est essentielle, car elle influence directement les décisions suivantes.

J’observe souvent qu’après quelques investissements gagnants, certains investisseurs augmentent progressivement la taille de leurs positions. Ils diversifient moins. Ils consacrent davantage de temps à rechercher la prochaine opportunité exceptionnelle qu’à réfléchir à ce qui pourrait invalider leur raisonnement.

Ils ne deviennent pas imprudents du jour au lendemain.

Ils déplacent simplement leur curseur de prudence, sans même s’en rendre compte.

À ce stade, beaucoup pensent avoir appris à « lire » les marchés.

Pourtant, ce qu’ils ont souvent appris, c’est surtout à investir dans un environnement favorable.

Il suffit de regarder ce qui se produit à chaque grand cycle boursier.

Lorsque les marchés montent pendant plusieurs années, les explications paraissent évidentes. Les investisseurs attribuent leurs performances à leur méthode, à leur sélection de titres ou à leur capacité à anticiper les tendances.

Puis un marché baissier arrive.

Les entreprises qui semblaient incontournables perdent parfois 50 ou 60 %. Les secteurs les plus populaires deviennent soudainement ceux qu’il fallait éviter. Les certitudes de la veille disparaissent en quelques mois.

Le plus étonnant n’est pas que les marchés changent de direction.

C’est que les investisseurs changent de certitudes avec eux.

Durant les périodes d’euphorie, beaucoup sont convaincus que les actions vont continuer de monter pendant des années. Quelques mois plus tard, après une forte correction, les mêmes deviennent persuadés que la bourse est devenue trop risquée.

Dans les deux cas, la conviction est totale.

Dans les deux cas, elle repose sur une extrapolation du présent.

L’excès de confiance ne consiste donc pas seulement à croire que l’on choisit les bonnes actions. Il consiste aussi à croire que l’on comprend le futur mieux qu’on ne le comprend réellement.

Pourtant, investir n’a jamais consisté à prévoir l’avenir avec précision.

Il s’agit plutôt de prendre de bonnes décisions malgré notre incapacité à le prévoir.

Cette nuance change profondément la manière de construire un portefeuille.

Si vous pensez pouvoir identifier avec certitude les entreprises qui doubleront dans les prochaines années, vous serez naturellement tenté de concentrer votre portefeuille.

À l’inverse, si vous acceptez que même une excellente analyse comporte une part importante d’incertitude, la diversification cesse d’être une contrainte. Elle devient une conséquence logique de votre raisonnement.

C’est probablement l’une des plus grandes différences entre un investisseur expérimenté et un investisseur débutant.

Le premier n’est pas forcément meilleur pour prévoir.

Il est souvent meilleur pour reconnaître les limites de ses prévisions.

Cette idée paraît contre-intuitive.

Nous associons spontanément l’expérience à la confiance. En réalité, j’observe souvent l’inverse.

Plus un investisseur traverse de cycles de marché, plus il découvre le nombre impressionnant d’événements qu’il n’avait pas anticipés.

La crise financière de 2008.

La pandémie de 2020.

Le retour brutal de l’inflation.

La remontée des taux.

Les tensions géopolitiques.

À chaque fois, très peu d’investisseurs avaient prévu précisément ce qui allait se produire, son ampleur ou ses conséquences.

Et pourtant, les marchés ont continué d’offrir des performances satisfaisantes à ceux qui avaient construit des portefeuilles capables de résister à l’incertitude plutôt qu’à ceux qui cherchaient à la supprimer.

C’est peut-être là que réside la véritable leçon.

Nous passons énormément de temps à chercher quelle sera la prochaine grande opportunité.

Nous passons beaucoup moins de temps à nous demander ce qui se passerait si nous avions tort.

Pourtant, cette seconde question est souvent bien plus utile.

Avant chaque investissement, j’aime raisonner dans l’autre sens.

Non pas en cherchant pourquoi l’entreprise pourrait réussir, mais pourquoi elle pourrait décevoir.

Qu’est-ce que le marché voit que je ne vois pas ?

Quelle hypothèse de mon raisonnement est la plus fragile ?

Quelles informations pourraient complètement changer mon analyse dans six mois ?

Si je découvre demain que ma thèse est fausse, quel sera le coût réel de cette erreur pour mon patrimoine ?

Ces questions ne servent pas à renoncer systématiquement à investir.

Elles servent à mesurer la robustesse d’une décision.

Car un bon investissement n’est pas celui qui repose sur une certitude.

C’est celui qui reste acceptable même si une partie de notre raisonnement s’avère inexacte.

Cette manière de réfléchir modifie progressivement la gestion d’un portefeuille.

On devient moins attaché à avoir raison.

On devient davantage attaché à protéger son capital.

La différence paraît subtile. Elle est pourtant considérable.

Beaucoup d’investisseurs vivent leurs positions comme une extension de leur propre jugement. Lorsqu’une entreprise baisse fortement, ils défendent leur analyse avec encore plus de conviction. Reconnaître une erreur devient psychologiquement difficile, parce que cela revient à remettre en cause leur propre compétence.

Or les marchés n’ont aucun intérêt à valider notre ego.

Ils se moquent de savoir si nous avions raison.

Ils suivent simplement leur trajectoire.

Accepter cette réalité demande une certaine humilité, mais cette humilité est probablement plus rentable que la plupart des méthodes de sélection d’actions.

Elle pousse à diversifier davantage.

À utiliser des marges de sécurité.

À investir progressivement plutôt qu’en une seule fois.

À conserver des règles d’allocation même lorsque les marchés semblent offrir des opportunités évidentes.

Autrement dit, elle transforme l’incertitude en élément permanent de la stratégie, au lieu de la considérer comme une anomalie.

Avec le recul, je ne pense pas que le principal risque de l’excès de confiance soit de nous faire acheter une mauvaise action.

Il est plus insidieux que cela.

Il nous fait croire que nous maîtrisons un système qui restera toujours, en partie, imprévisible.

Or plus nous avons l’impression de contrôler les événements, plus nous prenons des risques sans en avoir conscience.

L’objectif n’est donc pas de devenir un investisseur méfiant ou paralysé par le doute.

Ce serait tomber dans l’excès inverse.

L’objectif est d’apprendre à distinguer la conviction de la certitude.

Une conviction est indispensable pour investir.

Une certitude, en revanche, devrait toujours nous inquiéter.

Car en investissement, les décisions les plus dangereuses ne sont pas toujours celles qui reposent sur une mauvaise analyse.

Ce sont souvent celles que l’on ne remet plus en question.