Faut-il investir davantage dans les pays émergents ?

Faut-il investir davantage dans les pays émergents ?

Il existe une question qui revient régulièrement lorsque l’on parle de diversification.

« Quelle part de mon portefeuille devrais-je investir dans les pays émergents ? »

À première vue, la réponse paraît simple.

Il suffirait de regarder leur poids dans l’économie mondiale ou dans les indices boursiers.

En réalité, les choses sont beaucoup moins évidentes.

Car derrière cette question se cache un phénomène beaucoup plus intéressant : nous n’investissons presque jamais là où nous nous sentons le moins à l’aise.

Et les pays émergents en sont probablement le meilleur exemple.

Nous investissons dans ce que nous connaissons

Imaginez que je vous demande de citer spontanément dix grandes entreprises cotées.

Il y a de fortes chances que reviennent des noms comme Apple, Microsoft, Amazon, LVMH, Hermès, Schneider Electric ou encore Novo Nordisk.

En revanche, combien d’investisseurs sont capables de citer dix entreprises indiennes, brésiliennes, indonésiennes ou mexicaines ?

Très peu.

Et c’est parfaitement normal.

Nous préférons naturellement investir dans ce qui nous est familier.

Les chercheurs parlent de biais domestique (home bias).

Ce biais est remarquablement puissant.

Les investisseurs américains surpondèrent les actions américaines.

Les investisseurs français surpondèrent les actions françaises.

Les investisseurs japonais surpondèrent les actions japonaises.

Autrement dit, nous avons tous tendance à confondre proximité et sécurité.

Pourtant, une entreprise ne devient pas moins risquée parce que son siège social se trouve à quelques centaines de kilomètres de chez nous.

Cette préférence est psychologique.

Pas financière.

La performance récente influence davantage nos décisions que nous ne le pensons

Il existe un deuxième biais, tout aussi puissant.

Le biais de récence.

Nous accordons une importance disproportionnée aux performances des dernières années.

Regardons simplement ce qui s’est passé au cours de la décennie 2010.

Les actions américaines ont largement dominé les marchés mondiaux.

À côté, les pays émergents ont offert des performances beaucoup plus décevantes.

Avec le recul, cette différence paraît évidente.

Mais c’est précisément là que réside le piège.

Nous avons tendance à croire que ce qui vient de se produire continuera de se produire.

Parce que notre cerveau adore prolonger les tendances.

C’est rassurant.

C’est cohérent.

Et c’est souvent faux.

L’histoire des marchés montre au contraire que les périodes de leadership changent régulièrement.

Aucune zone géographique ne domine indéfiniment.

Aucune ne reste éternellement à la traîne.

Pourtant, lorsque nous construisons notre portefeuille, nous raisonnons souvent comme si la dernière décennie allait simplement se répéter.

Les marchés ne récompensent pas le passé

Je constate souvent que les investisseurs recherchent les marchés qui ont déjà fait leurs preuves.

C’est compréhensible.

Investir dans ce qui a bien fonctionné paraît moins risqué qu’investir dans ce qui déçoit depuis plusieurs années.

Mais les marchés ne distribuent pas des récompenses pour services rendus.

Ils rémunèrent les attentes futures.

Et c’est une différence fondamentale.

Lorsque tout le monde est convaincu que les États-Unis resteront la meilleure zone d’investissement pendant encore dix ans, cette conviction est déjà largement intégrée dans les valorisations.

À l’inverse, lorsqu’un marché traverse une longue période de désintérêt, les attentes deviennent souvent beaucoup plus modestes.

Cela ne garantit absolument pas une meilleure performance future.

En revanche, cela modifie le rapport entre le risque et le potentiel de rendement.

Les investisseurs oublient parfois que le prix payé compte presque autant que la qualité de l’actif acheté.

Une excellente entreprise achetée beaucoup trop cher peut devenir un mauvais investissement.

L’inverse est également vrai.

Les pays émergents représentent-ils vraiment une opportunité ?

Soyons prudents.

Il est toujours tentant de construire un récit.

Les pays émergents représentent une part importante de la population mondiale.

Leur croissance économique demeure souvent supérieure à celle des économies développées.

Leur consommation intérieure progresse.

Leurs classes moyennes continuent de se développer.

Certaines valorisations apparaissent plus raisonnables que sur d’autres marchés.

Tous ces arguments peuvent être parfaitement exacts.

Mais aucun ne permet de prédire les performances des dix prochaines années.

C’est une distinction essentielle.

L’investissement n’est pas un concours de logique.

Des arguments convaincants peuvent coexister avec des performances décevantes pendant plusieurs années.

Les marchés n’ont aucune obligation de récompenser rapidement une thèse d’investissement, même lorsqu’elle paraît solide.

C’est probablement l’une des leçons les plus difficiles à accepter.

Alors, faut-il augmenter la part des pays émergents ?

C’est généralement à ce moment-là que les investisseurs attendent une réponse précise.

10 % ?

15 % ?

20 % ?

25 % ?

Je comprends cette attente.

Nous aimons les chiffres.

Ils donnent l’impression que le problème est résolu.

Pourtant, je pense que la question est mal posée.

Le véritable débat n’est pas de savoir si les pays émergents représenteront 15 % ou 20 % de votre portefeuille.

Il est de savoir pourquoi vous choisissez cette allocation.

Est-ce parce que vous pensez avoir identifié une opportunité de long terme ?

Ou parce que vous essayez simplement de deviner quelle zone géographique surperformera au cours des prochaines années ?

Ces deux approches n’ont rien à voir.

Les indices ne sont pas des vérités absolues

Beaucoup d’investisseurs utilisent les grands indices mondiaux comme point de départ.

C’est une approche que je trouve parfaitement défendable.

Aujourd’hui, un indice mondial pondéré par la capitalisation boursière attribue une place significative aux pays émergents, bien supérieure à celle qu’ils occupaient il y a vingt ans.

Faut-il s’arrêter là ?

Pas forcément.

Un indice n’est pas une recommandation.

C’est une photographie du marché à un instant donné.

Rien n’interdit à un investisseur de s’en écarter légèrement lorsqu’il estime avoir de bonnes raisons de le faire.

Encore faut-il accepter ce que cela implique.

Surpondérer les pays émergents, c’est accepter la possibilité de faire mieux que le marché mondial.

Mais c’est aussi accepter la possibilité de faire moins bien pendant plusieurs années.

C’est souvent ce deuxième point que l’on oublie.

Nous imaginons facilement la surperformance.

Beaucoup moins les longues périodes de déception qui peuvent la précéder.

La patience devient indispensable dès que l’on s’écarte du marché

C’est un aspect dont on parle assez peu.

Dès lors que vous décidez de ne plus suivre exactement la composition du marché mondial, vous prenez un pari.

Ce n’est pas forcément un mauvais pari.

Mais cela reste un pari.

Or tout pari demande du temps pour être jugé.

Si vous décidez aujourd’hui de surpondérer les pays émergents parce que leurs valorisations vous paraissent attractives, il est parfaitement possible que cette décision produise de moins bons résultats pendant trois, cinq ou même huit ans.

Que ferez-vous dans ce cas ?

C’est probablement la seule question qui compte vraiment.

Car une excellente idée abandonnée trop tôt produit souvent de moins bons résultats qu’une stratégie imparfaite… mais appliquée avec constance.

Je retrouve ici une idée que l’on rencontre dans presque tous les domaines de l’investissement.

Nous surestimons notre capacité à rester fidèles à une conviction lorsqu’elle traverse une longue période difficile.

Diversifier, ce n’est pas chercher à avoir raison

J’entends parfois des investisseurs dire :

« Je vais augmenter fortement les pays émergents parce que je suis convaincu qu’ils feront mieux que les États-Unis. »

Cette formulation me met toujours un peu mal à l’aise.

Pourquoi faudrait-il choisir ?

La diversification consiste précisément à reconnaître que nous ne savons pas.

Personne ne peut affirmer avec certitude quelle région dominera les dix prochaines années.

Peut-être les États-Unis poursuivront-ils leur avance.

Peut-être les marchés émergents reprendront-ils le leadership.

Peut-être assisterons-nous à une alternance entre plusieurs zones géographiques.

Toutes ces hypothèses sont plausibles.

Aucune n’est certaine.

À mon sens, un portefeuille robuste est construit pour fonctionner dans chacun de ces scénarios, et non pour dépendre entièrement de l’un d’eux.

C’est une différence de philosophie.

L’objectif n’est pas d’avoir raison.

L’objectif est de ne pas avoir besoin d’avoir raison.

Une question plus utile que la pondération idéale

Si je devais vous laisser avec une seule réflexion, ce ne serait donc pas :

« Quelle part faut-il investir dans les pays émergents ? »

Je poserais plutôt cette question.

Si les marchés émergents surperformaient les marchés développés pendant les dix prochaines années, regretteriez-vous la place qu’ils occupent aujourd’hui dans votre portefeuille ?

Et, inversement, si cette surperformance ne se produisait jamais, votre stratégie resterait-elle cohérente ?

Ces deux questions permettent souvent de trouver une allocation plus adaptée que n’importe quel pourcentage présenté comme idéal.

Au fond, les pays émergents illustrent parfaitement une réalité plus générale.

Les investisseurs ont naturellement tendance à construire leur portefeuille en regardant derrière eux.

Ils augmentent leur exposition aux marchés qui viennent de réussir.

Ils réduisent celle des marchés qui viennent de décevoir.

L’histoire montre pourtant que les grands cycles économiques ne se répètent presque jamais à l’identique.

La prochaine décennie ressemblera probablement très peu à la précédente.

Le problème est que nous ne découvrirons comment… qu’une fois qu’elle sera terminée.

En attendant, la meilleure décision reste peut-être celle qui consiste à construire un portefeuille suffisamment diversifié pour ne pas dépendre d’une seule région du monde.

Ce n’est pas la stratégie la plus spectaculaire.

C’est souvent la plus difficile à abandonner.

Et, en investissement, c’est rarement un défaut.