Faut-il vraiment investir dans les thématiques à la mode ?

Faut-il vraiment investir dans les thématiques à la mode ?

Chaque année ou presque, une nouvelle thématique d’investissement s’impose.

Hier, c’était le cannabis.

Puis les véhicules électriques.

Ensuite l’hydrogène.

L’intelligence artificielle occupe désormais une grande partie de l’espace médiatique. Demain, ce sera probablement autre chose.

Le scénario est presque toujours le même.

Une innovation apparaît.

Quelques entreprises affichent une croissance spectaculaire.

Les premiers investisseurs réalisent d’excellentes performances.

Les médias commencent à en parler.

Les sociétés de gestion lancent des ETF spécialisés.

Puis les capitaux affluent.

À ce stade, beaucoup d’investisseurs ont le sentiment d’arriver en avance.

En réalité, ils arrivent souvent très tard.

Les performances attirent les capitaux… pas l’inverse

Il existe un phénomène bien documenté en finance comportementale.

Les investisseurs ont naturellement tendance à investir dans ce qui vient de bien fonctionner.

C’est parfaitement logique.

Lorsque nous observons un secteur progresser de 30 %, 40 % ou parfois davantage en une seule année, notre cerveau construit très rapidement une histoire.

« Cette fois, la croissance est durable. »

« Cette technologie va révolutionner l’économie. »

« Nous n’en sommes qu’au début. »

Le problème n’est pas que ces affirmations soient forcément fausses.

Le problème est qu’elles deviennent surtout populaires… une fois que les marchés les ont déjà intégrées dans les prix.

C’est une nuance essentielle.

Les marchés financiers ne récompensent pas les bonnes histoires.

Ils récompensent les surprises.

Or, lorsqu’un thème fait régulièrement la une des journaux, il y a fort à parier que beaucoup d’investisseurs ont déjà eu la même idée.

L’histoire se répète plus souvent qu’on ne le croit

Prenons un peu de recul.

En 2020, le cannabis faisait partie des secteurs les plus recherchés. Plusieurs pays assouplissaient leur réglementation, les perspectives semblaient immenses et les ETF spécialisés attiraient des montants considérables.

Un an plus tard, l’enthousiasme avait largement disparu.

À l’inverse, les semi-conducteurs, portés par les tensions sur les chaînes d’approvisionnement et l’explosion de la demande mondiale, figuraient parmi les meilleurs secteurs de 2021.

À l’époque, beaucoup y voyaient une évidence.

Avec le recul, ces deux exemples racontent surtout la même histoire.

Les investisseurs ont tendance à extrapoler le présent.

Lorsqu’un secteur traverse une excellente période, nous imaginons spontanément que cette dynamique va se poursuivre.

Lorsqu’il traverse une mauvaise période, nous imaginons souvent l’inverse.

Pourtant, les marchés fonctionnent rarement de manière aussi linéaire.

Les gagnants d’hier ne sont pas systématiquement les gagnants de demain.

Et les secteurs délaissés peuvent parfois redevenir très attractifs quelques années plus tard.

C’est précisément ce qui rend les prévisions si difficiles.

Les ETF thématiques ne sont pas le problème

Je voudrais être clair sur un point.

Je n’ai rien contre les ETF thématiques.

Au contraire.

Ils permettent d’investir simplement dans des secteurs très spécifiques qui étaient autrefois difficiles d’accès pour les particuliers.

Le problème ne vient pas de l’outil.

Il vient souvent de la manière dont nous l’utilisons.

Pourquoi achetons-nous un ETF consacré à l’intelligence artificielle ?

Parce que nous avons étudié la valorisation des entreprises qui le composent ?

Parce qu’il s’intègre dans une allocation réfléchie de notre patrimoine ?

Ou simplement parce que tout le monde en parle depuis plusieurs mois ?

Ces trois situations n’ont absolument rien à voir.

Pourtant, elles conduisent parfois au même investissement.

C’est là que réside le véritable danger.

Nous confondons facilement une conviction personnelle avec une idée que nous avons simplement entendue suffisamment souvent.

Le biais de récence est un adversaire redoutable

Les psychologues parlent de biais de récence.

Nous accordons naturellement beaucoup plus d’importance aux événements récents qu’aux données de long terme.

Après plusieurs années de hausse des valeurs technologiques, nous avons l’impression qu’elles monteront toujours.

Après un marché baissier, nous avons le sentiment que les difficultés vont durer.

Notre cerveau fonctionne ainsi.

Il cherche des tendances.

Le marché, lui, adore casser les tendances au moment où elles semblent les plus évidentes.

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les flux d’investissement arrivent souvent après les meilleures performances.

Les investisseurs achètent lorsque le risque paraît faible.

Malheureusement, c’est aussi souvent lorsque les valorisations sont les plus élevées.

Le paradoxe est cruel : nous avons le sentiment de réduire le risque en suivant la foule. En réalité, nous l’augmentons.

Une bonne idée n’est pas forcément un bon investissement

C’est probablement le piège le plus fréquent.

Nous confondons une innovation prometteuse avec une opportunité d’investissement.

Pourtant, ce sont deux choses très différentes.

Prenons un exemple volontairement caricatural.

Personne ne conteste aujourd’hui que l’intelligence artificielle transformera probablement une partie de notre économie. De la même manière, il paraît difficile d’imaginer un avenir sans semi-conducteurs, sans cybersécurité ou sans robotique.

Mais cette observation ne répond absolument pas à la question qui intéresse un investisseur.

Les entreprises concernées gagneront-elles davantage que ce que le marché anticipe déjà ?

La nuance est essentielle.

Car le marché ne valorise pas le présent.

Il valorise l’avenir.

Et lorsque tout le monde est convaincu qu’un secteur possède un avenir exceptionnel, cet optimisme se retrouve généralement déjà dans les cours de Bourse.

Autrement dit, avoir raison sur une tendance ne suffit pas.

Encore faut-il que cette tendance soit sous-estimée.

C’est beaucoup plus difficile.

Les marchés adorent les bonnes histoires

Charlie Munger disait que les êtres humains ne pensent pas en statistiques.

Ils pensent en histoires.

Je crois qu’il avait parfaitement compris pourquoi certaines thématiques deviennent irrésistibles.

Une bonne histoire est simple.

Elle est facile à raconter.

Elle donne l’impression que l’avenir est évident.

Et surtout, elle permet d’expliquer pourquoi « cette fois, c’est différent ».

Chaque grande mode boursière s’est construite autour d’un récit convaincant.

Internet allait changer le monde.

C’était vrai.

Les smartphones allaient transformer notre quotidien.

C’était vrai également.

L’intelligence artificielle bouleversera probablement une multitude de secteurs.

Là encore, c’est sans doute vrai.

Mais l’investisseur ne gagne pas de l’argent parce qu’une histoire est juste.

Il gagne de l’argent lorsque les marchés se trompent sur les conséquences économiques de cette histoire.

La différence paraît subtile.

Elle est pourtant immense.

Pourquoi les ETF thématiques arrivent souvent au mauvais moment

Il existe un détail que peu d’investisseurs remarquent.

Les sociétés de gestion ne créent pas leurs ETF au hasard.

Elles répondent à une demande.

Lorsqu’un thème devient populaire, les recherches explosent, les médias s’y intéressent et les investisseurs souhaitent pouvoir y accéder facilement.

C’est précisément à ce moment-là que de nouveaux produits apparaissent.

Le raisonnement est parfaitement logique d’un point de vue commercial.

Mais il peut être beaucoup moins intéressant pour l’investisseur.

Car lorsqu’un ETF thématique est lancé, cela signifie souvent qu’un grand nombre de capitaux souhaitent déjà investir sur cette idée.

Autrement dit, le produit arrive parfois lorsque l’enthousiasme est déjà largement installé.

Ce n’est évidemment pas une règle absolue.

Certaines thématiques poursuivent leur progression pendant plusieurs années.

D’autres s’essoufflent rapidement.

Le problème est que personne ne sait lesquelles appartiendront à la première catégorie.

Alors, faut-il éviter complètement les ETF thématiques ?

Je ne le pense pas.

En revanche, je pense qu’il faut leur attribuer le bon rôle.

À mes yeux, un portefeuille se construit comme une maison.

Les fondations doivent être solides.

Diversifiées.

Résilientes.

Elles ne sont pas là pour faire rêver.

Elles sont là pour supporter l’ensemble.

Les investissements thématiques ressemblent davantage à une extension.

Ils peuvent apporter quelque chose d’intéressant.

Ils peuvent même améliorer le résultat final.

Mais personne ne construirait une maison uniquement avec une véranda.

Je raisonne exactement de la même manière pour un portefeuille.

Le cœur du patrimoine doit reposer sur une diversification suffisamment large : des milliers d’entreprises, plusieurs zones géographiques, différents secteurs d’activité.

Ensuite, si un investisseur possède une conviction forte sur une thématique particulière et accepte le risque supplémentaire qu’elle implique, rien ne l’empêche d’y consacrer une part limitée de son patrimoine.

Le mot important est limitée.

Parce que la conviction n’élimine jamais l’incertitude.

Les bonnes questions ne sont pas celles que l’on croit

Avant d’investir dans une thématique, je pense qu’il est utile de se poser quelques questions très simples.

Pourquoi ai-je envie d’investir maintenant ?

Aurais-je eu la même envie si ce secteur avait perdu 30 % ces deux dernières années ?

Suis-je attiré par les perspectives économiques… ou par les performances récentes ?

Enfin — et c’est probablement la question la plus difficile — serais-je capable de conserver cet investissement si cette thématique traversait cinq années très décevantes ?

Nous répondons souvent oui.

Jusqu’au jour où cela arrive.

Les modes passent. Les principes restent.

Les secteurs à la mode changeront.

Ils ont toujours changé.

Dans quelques années, les ETF dont tout le monde parle aujourd’hui auront probablement laissé leur place à de nouveaux thèmes, tout aussi convaincants, tout aussi prometteurs et tout aussi médiatisés.

Ce cycle est normal.

Il accompagne l’innovation.

En revanche, les principes d’un bon investissement évoluent beaucoup moins vite.

Diversifier.

Limiter les frais.

Investir régulièrement.

Accepter de ne pas prévoir l’avenir.

Construire un portefeuille capable de traverser différents environnements économiques.

Ces idées paraissent moins séduisantes qu’une révolution technologique.

Elles font pourtant partie des rares constantes de l’investissement.

Au fond, la question n’est donc pas de savoir quelle sera la prochaine grande thématique.

Personne ne connaît la réponse.

La véritable question est de savoir si votre stratégie dépend de cette réponse.

À mon sens, un bon portefeuille est précisément celui qui n’a pas besoin de deviner quel sera le prochain secteur à la mode pour atteindre ses objectifs.

Et c’est sans doute cette idée qui mérite de rester… bien après que la mode du moment aura disparu.