
Investir dans les secteurs d’avenir paraît presque évident. Identifier les mégatendances seraient même la clé pour devenir riche.
L’intelligence artificielle, la robotique, les semi-conducteurs, la cybersécurité, les énergies renouvelables… Si ces secteurs sont appelés à transformer l’économie mondiale, pourquoi ne pas investir directement dedans plutôt que dans un indice mondial qui contient aussi des banques, des assurances ou des entreprises de grande consommation ?
Le raisonnement paraît logique. Il l’est même en partie.
Le problème est qu’un secteur promis à un bel avenir n’est pas nécessairement un bon investissement.
Cette distinction est loin d’être anodine. C’est probablement l’une des erreurs les plus fréquentes que je rencontre chez les investisseurs.
On confond souvent trois choses très différentes : une innovation, un secteur économique et la performance boursière des entreprises qui composent ce secteur.
Or ces trois éléments évoluent selon des logiques différentes.
Une innovation peut transformer durablement notre quotidien sans enrichir les investisseurs qui ont financé les premières entreprises du secteur. À l’inverse, certaines entreprises peuvent générer d’excellents rendements alors même que leur activité paraît parfaitement banale.
L’histoire des marchés regorge d’exemples de ce type.
Internet a profondément bouleversé l’économie. Pourtant, de nombreux investisseurs qui avaient acheté des entreprises technologiques au sommet de la bulle Internet ont attendu plus de dix ans avant de retrouver leur mise.
Les énergies renouvelables constituent un autre exemple intéressant. Leur développement était déjà présenté comme inévitable au milieu des années 2000. Ceux qui avaient raison sur cette tendance ne se sont pourtant pas forcément enrichis. Beaucoup ont traversé plus d’une décennie de performances décevantes avant que le marché ne commence réellement à reconnaître le potentiel du secteur.
Plus récemment, l’hydrogène a suscité un enthousiasme considérable. Les promesses étaient immenses. Les performances boursières, beaucoup moins.
À chaque fois, le même phénomène se répète.
Le marché ne rémunère pas une bonne histoire. Il rémunère l’écart entre les attentes des investisseurs et ce qui finit réellement par se produire.
C’est précisément ce qui rend l’investissement thématique beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.
Les ETF thématiques vendent une histoire, pas seulement un portefeuille
Le succès des ETF thématiques repose sur une idée séduisante.
Plutôt que d’acheter l’ensemble du marché, pourquoi ne pas concentrer son portefeuille sur les entreprises qui bénéficieront des grandes transformations de demain ?
L’approche est séduisante parce qu’elle donne l’impression d’investir dans le futur.
Elle répond aussi à un biais psychologique très naturel : nous préférons acheter ce que nous comprenons. Lorsqu’une technologie occupe quotidiennement les médias, il devient intuitif de penser que les entreprises qui y sont associées offriront également les meilleures performances.
Pourtant, il existe un détail que beaucoup d’investisseurs oublient.
Les sociétés de gestion ne créent généralement pas un ETF thématique parce qu’elles ont découvert une opportunité ignorée par le marché.
Elles le créent parce que les investisseurs commencent déjà à réclamer cette exposition.
Autrement dit, l’offre suit souvent la demande.
Lorsqu’un ETF consacré à une nouvelle tendance apparaît, il est rare que le marché découvre cette thématique. Bien souvent, cela fait déjà plusieurs années que les investisseurs institutionnels s’y intéressent, que les valorisations ont commencé à progresser et que les anticipations sont devenues très optimistes.
L’ETF arrive souvent au moment où le grand public commence à s’intéresser au sujet.
C’est précisément ce qui le rend dangereux.
L’investisseur a alors l’impression d’acheter l’avenir, alors qu’il achète parfois un enthousiasme déjà largement intégré dans les cours.
Le marché ne récompense pas les tendances. Il récompense les surprises.
Beaucoup d’investisseurs raisonnent comme si la bourse était un miroir de l’économie réelle.
Ils observent une tendance de fond — le vieillissement de la population, l’intelligence artificielle, la transition énergétique ou la cybersécurité — puis en déduisent que les entreprises concernées verront naturellement leur cours de bourse progresser davantage que les autres.
Mais la bourse ne fonctionne pas ainsi.
Le prix d’une action ne reflète pas seulement ce que vaut une entreprise aujourd’hui. Il reflète surtout ce que les investisseurs pensent qu’elle vaudra demain.
Cette nuance change tout.
Imaginons une entreprise dont tout le monde est convaincu qu’elle doublera son chiffre d’affaires dans les cinq prochaines années.
Si cette conviction est déjà partagée par l’ensemble du marché, elle est déjà intégrée dans le cours de l’action.
Pour que cette action continue de surperformer, il ne suffit donc pas que l’entreprise réalise ce qui était prévu. Il faut qu’elle fasse encore mieux que les attentes.
C’est ce que beaucoup d’investisseurs découvrent à leurs dépens.
Ils avaient raison sur le secteur.
Ils avaient raison sur les perspectives.
Ils avaient parfois même raison sur les entreprises.
Mais ils ont payé ces entreprises tellement cher que la performance future était déjà consommée avant même leur investissement.
On retrouve ce phénomène dans pratiquement toutes les grandes vagues d’innovation.
Les chemins de fer au XIXᵉ siècle.
Internet à la fin des années 1990.
Les énergies renouvelables dans les années 2000.
Les véhicules électriques quelques années plus tard.
Plus récemment, l’intelligence artificielle.
À chaque fois, une partie de l’économie a effectivement été transformée.
À chaque fois aussi, de nombreux investisseurs ont découvert qu’avoir raison sur la direction prise par le monde ne suffisait pas à obtenir de bons rendements.
L’investissement n’est pas un concours de prédictions.
C’est un exercice d’évaluation.
Une excellente entreprise peut être un mauvais investissement
Cette idée dérange souvent.
Nous avons naturellement envie d’acheter les meilleures entreprises.
Celles qui innovent.
Celles qui gagnent des parts de marché.
Celles qui affichent la croissance la plus impressionnante.
Pourtant, la qualité d’une entreprise et la qualité d’un investissement sont deux choses différentes.
Prenons un exemple volontairement caricatural.
Imaginons une entreprise capable de multiplier ses bénéfices par trois au cours des dix prochaines années.
Si les investisseurs paient aujourd’hui cette entreprise comme si ses bénéfices allaient être multipliés par cinq, le potentiel boursier devient limité.
À l’inverse, une entreprise beaucoup moins spectaculaire peut offrir un excellent rendement si le marché est devenu excessivement pessimiste à son sujet.
Le prix payé reste donc une variable essentielle.
C’est probablement la principale différence entre un entrepreneur et un investisseur.
L’entrepreneur cherche une activité qui créera de la valeur.
L’investisseur cherche un actif dont la valeur future sera supérieure à ce que le marché imagine déjà.
Ces deux démarches se rejoignent parfois.
Elles sont loin d’être systématiquement identiques.
Cette distinction explique pourquoi certains secteurs extraordinairement prometteurs produisent finalement des performances boursières décevantes pendant de longues périodes.
Le potentiel économique existe.
Mais il était déjà largement intégré dans les valorisations.
L’investisseur peut se tromper de deux façons
Lorsqu’on investit dans une thématique, on imagine souvent que le principal risque consiste à se tromper sur son avenir.
On pense que le scénario catastrophe est celui où la technologie ne décolle jamais.
En réalité, ce n’est qu’un des risques possibles.
Le plus surprenant est qu’il est également possible de perdre de l’argent… tout en ayant parfaitement raison.
Le premier cas est relativement simple.
Vous investissez dans une technologie qui ne trouve finalement pas son marché. Les entreprises ne deviennent jamais rentables, les promesses restent des promesses et les cours finissent par refléter cette réalité.
Le second est beaucoup plus subtil.
La technologie transforme effectivement son secteur.
Les entreprises voient leur activité progresser.
Les bénéfices finissent par augmenter.
Mais les investisseurs avaient déjà anticipé cette réussite depuis longtemps.
Autrement dit, les bonnes nouvelles étaient déjà dans les prix.
Les performances boursières deviennent alors décevantes, non pas parce que les entreprises échouent, mais parce qu’elles réussissent… un peu moins vite que ce que le marché avait imaginé.
C’est une idée difficile à accepter.
Nous avons naturellement tendance à croire que la réussite économique et la réussite boursière évoluent ensemble.
Or elles peuvent rester totalement déconnectées pendant des années.
Les énergies renouvelables illustrent parfaitement ce piège
Les énergies renouvelables constituent probablement l’un des meilleurs exemples de cette mécanique.
Il y a près de vingt ans déjà, la plupart des grandes tendances étaient connues.
La transition énergétique paraissait inévitable.
Les politiques publiques allaient progressivement favoriser les énergies décarbonées.
Les investissements augmenteraient.
La demande suivrait.
Sur le plan économique, le raisonnement était largement correct.
Pourtant, les investisseurs qui se sont positionnés très tôt sur cette thématique n’ont pas forcément été récompensés.
Pendant de nombreuses années, les ETF spécialisés ont sous-performé les grands indices mondiaux.
Non pas parce que les énergies renouvelables étaient condamnées.
Mais parce que les entreprises restaient peu rentables, fortement dépendantes des subventions, confrontées à une concurrence intense et, surtout, parce que les valorisations incorporaient déjà énormément d’optimisme.
La période 2020-2021 illustre parfaitement le phénomène inverse.
Cette fois, le marché est devenu excessivement enthousiaste.
Les flux vers les ETF spécialisés se sont envolés.
Les investisseurs ne voulaient plus simplement être exposés à la transition énergétique ; ils voulaient être exposés immédiatement, quel qu’en soit le prix.
Comme souvent, le marché est allé trop loin.
La remontée des taux d’intérêt, les difficultés de financement et le retour à des valorisations plus raisonnables ont ensuite brutalement rappelé que même les meilleurs secteurs ne sont pas immunisés contre les lois de la finance.
Le potentiel de long terme de la transition énergétique n’a pas disparu.
En revanche, les prix payés en 2021 étaient devenus très difficiles à justifier.
C’est toute la différence.
L’histoire se répète, mais jamais exactement de la même manière
Chaque génération d’investisseurs pense vivre une révolution inédite.
Pourtant, les mécanismes psychologiques changent très peu.
Hier, c’était Internet.
Puis les nanotechnologies.
Les énergies propres.
Les véhicules électriques.
La blockchain.
L’hydrogène.
Aujourd’hui, c’est l’intelligence artificielle.
Attention, cela ne signifie absolument pas que ces révolutions sont surestimées.
Certaines transformeront probablement l’économie plus profondément encore que ce que nous imaginons aujourd’hui.
Mais ce n’est pas la bonne question.
La véritable question est toujours la même :
Quelle part de cette révolution est déjà intégrée dans les valorisations ?
Les marchés financiers regardent en permanence plusieurs années devant eux.
Lorsqu’une innovation commence à faire la une des médias, les investisseurs professionnels suivent souvent le dossier depuis longtemps.
Le particulier, lui, découvre parfois cette opportunité au moment où les anticipations sont déjà devenues extrêmement ambitieuses.
C’est d’ailleurs une caractéristique des ETF thématiques.
Ils apparaissent rarement avant la naissance d’une tendance.
Ils apparaissent lorsque cette tendance devient suffisamment populaire pour attirer des encours.
Ce n’est pas une critique des sociétés de gestion.
C’est simplement leur métier.
Elles créent les produits que les investisseurs souhaitent acheter.
Le problème est que les investisseurs souhaitent rarement acheter ce qui est ignoré.
Ils préfèrent acheter ce qui fonctionne déjà.
Et c’est précisément ce qui les conduit, bien souvent, à courir après les performances passées plutôt qu’à investir dans de bonnes conditions.
Faut-il renoncer aux ETF thématiques ?
À ce stade, on pourrait conclure qu’il vaut mieux les éviter complètement.
Je ne le crois pas.
Les ETF thématiques ne sont pas de mauvais produits. Ils répondent simplement à un objectif très particulier.
Ils permettent d’exprimer une conviction.
C’est une nuance importante.
Si votre objectif est d’obtenir la meilleure espérance de rendement possible sur plusieurs décennies, un ETF mondial reste difficile à battre. Il vous expose à l’ensemble de l’économie, sans vous obliger à deviner quels seront les secteurs gagnants de demain.
Et surtout, il s’adapte automatiquement.
Lorsque de nouvelles entreprises deviennent dominantes, leur poids augmente progressivement dans l’indice. À l’inverse, celles qui déclinent finissent par en sortir. Vous profitez ainsi des grandes transformations économiques sans avoir à les anticiper.
C’est probablement la manière la plus simple de reconnaître que nous savons beaucoup moins de choses que nous le pensons.
Les ETF thématiques répondent à une logique différente.
Ils consistent à faire un pari supplémentaire.
Non seulement il faut que la thématique se développe, mais il faut aussi que les entreprises sélectionnées soient les bonnes, qu’elles créent effectivement de la valeur, et que cette valeur n’ait pas déjà été anticipée par le marché.
Les conditions de réussite deviennent donc beaucoup plus exigeantes.
Cela ne signifie pas qu’il faille les exclure d’un portefeuille.
En revanche, je les considère davantage comme des positions de conviction que comme son cœur.
Si vous êtes persuadé que l’intelligence artificielle, la cybersécurité ou la robotique offriront des opportunités exceptionnelles, rien n’interdit d’y consacrer une petite partie de votre patrimoine.
Mais cette exposition devrait rester suffisamment limitée pour qu’une erreur de scénario ne compromette pas vos objectifs financiers.
Autrement dit, mieux vaut laisser les grandes tendances enrichir progressivement votre portefeuille que lui demander d’en dépendre.
La difficulté n’est pas de prévoir le futur
Lorsque je discute avec des investisseurs, je remarque qu’ils cherchent souvent à répondre à la mauvaise question.
Ils me demandent :
« Quel sera le prochain secteur qui explosera ? »
Je pense qu’il est plus utile de se demander :
« Qu’est-ce que le marché n’a peut-être pas encore correctement évalué ? »
La différence peut sembler subtile.
Elle change pourtant complètement la manière d’investir.
Prédire que l’intelligence artificielle va transformer l’économie est aujourd’hui relativement consensuel.
Prédire quelles entreprises en tireront durablement profit, lesquelles survivront à la concurrence, lesquelles conserveront leurs marges et lesquelles justifieront leurs valorisations est une tout autre histoire.
Les marchés financiers ne rémunèrent pas les évidences.
Ils rémunèrent les écarts entre ce qui était attendu et ce qui finit par se produire.
C’est pourquoi les meilleurs investissements sont rarement ceux qui racontent la plus belle histoire.
Ce sont souvent ceux dont les attentes étaient raisonnables.
Conclusion : devenir riche grâce aux mégatendances ?
Investir dans les grandes tendances n’a rien d’irrationnel.
Le véritable piège consiste à croire qu’une tendance économique et un bon investissement sont une seule et même chose.
L’investisseur ne devrait jamais oublier qu’il n’achète pas une technologie, une innovation ou un récit. Il achète des entreprises, à un certain prix, avec des attentes déjà largement intégrées dans leurs valorisations.
Cette différence paraît théorique.
Elle explique pourtant une grande partie des déceptions que connaissent les investisseurs lorsqu’ils se tournent vers les ETF thématiques après plusieurs années d’engouement.
À long terme, la qualité d’un portefeuille dépend sans doute moins de sa capacité à identifier les révolutions que de sa capacité à résister aux effets de mode qui les accompagnent.
Et si notre valeur ajoutée, chez Alti Patrimoine, consistait simplement à vous éviter les erreurs (comme celle de croire que les mégatendances vous rendront riche) qui vous coûteront le plus cher ?
Publié initialement sur Contrepoints.