
Au printemps 1871, un jeune étudiant en médecine à l’Hôpital général de Montréal traverse une période d’incertitude. Son examen final approche. Il ne sait pas s’il le réussira. Il ignore également où il exercera, comment il bâtira son cabinet, ni même s’il parviendra à gagner correctement sa vie.
Un jour, il tombe sur une phrase de vingt-quatre mots de l’écrivain écossais Thomas Carlyle :
Notre tâche principale n’est pas de distinguer ce qui se trouve au loin, mais de faire ce qui est clairement à portée de main.
Thomas Carlyle
Cette phrase va profondément transformer sa manière de penser.
Cet étudiant deviendra Sir William Osler, l’un des médecins les plus influents de son époque. Il participera à la création de la faculté de médecine de Johns Hopkins, sera anobli par le roi d’Angleterre et laissera une œuvre telle qu’il faudra plusieurs milliers de pages pour retracer sa vie.
Ce n’est évidemment pas cette citation, à elle seule, qui explique son parcours. Mais elle lui a offert un principe simple : cesser de vivre dans les scénarios imaginaires pour concentrer son énergie sur ce qu’il pouvait réellement faire aujourd’hui.
J’observe souvent que ce principe est tout aussi utile lorsqu’il s’agit d’investir.
L’inquiétude donne souvent l’illusion de la prudence
La plupart des investisseurs s’inquiètent. C’est normal.
Lorsque j’ai commencé à investir, en 2003, je passais une bonne partie de mon temps à imaginer tout ce qui pouvait mal tourner.
Je me posais sans cesse les mêmes questions :
- Que se passera-t-il si cette action chute juste après mon achat ?
- Et si cette entreprise faisait faillite ?
- Et si le gérant du fonds quittait la société ?
- Et si une nouvelle crise financière emportait mes économies ?
- Et si je n’épargnais jamais assez pour financer les études de mes enfants ?
- Et si je manquais d’argent une fois à la retraite ?
Chaque décision d’investissement semblait ouvrir la porte à un nouveau scénario catastrophe.
Il faut replacer cela dans son contexte. Les investisseurs avaient encore en tête la crise asiatique de 1997, puis l’explosion de la bulle internet en 2000. Les marchés restaient fragiles psychologiquement. La moindre baisse de mon portefeuille suffisait à me convaincre qu’un nouveau krach était probablement imminent.
Avec le recul, je regrette moins les baisses que j’ai subies que toutes les entreprises que je n’ai jamais achetées.
Certaines étaient déjà d’excellentes sociétés. Je les avais identifiées. Je comprenais leur qualité. Pourtant, je suis resté spectateur simplement parce que j’étais incapable d’accepter l’incertitude inhérente à tout investissement.
Beaucoup de ces entreprises ont ensuite multiplié leur valeur par cinq, parfois davantage, malgré la crise financière de 2008 entre-temps.
Naturellement, je n’ai pas laissé passer toutes les occasions. Heureusement, j’ai tout de même investi une partie de mon capital, et ces quelques décisions ont largement contribué à la construction de mon patrimoine.
C’est d’ailleurs une réalité que beaucoup d’investisseurs découvrent avec le temps : il n’est pas nécessaire de prendre toutes les bonnes décisions. Quelques bonnes décisions suffisent souvent, à condition d’avoir le courage de les prendre.
La crise de 2008 a constitué un excellent révélateur.
Contrairement à mes débuts, je l’ai abordée avec un état d’esprit très différent. Non pas parce que j’avais appris à prévoir les crises — personne n’en est capable — mais parce que j’avais compris qu’elles faisaient partie du fonctionnement normal des marchés.
Je m’y étais préparé alors que tout allait bien.
Cette différence paraît subtile. En réalité, elle change presque tout.
Le véritable coût de l’inquiétude
L’inquiétude est souvent présentée comme une forme de responsabilité. Pourtant, dans les faits, elle produit rarement de meilleures décisions.
Dans la vie quotidienne, une inquiétude permanente finit par épuiser. Les médecins rappellent depuis longtemps que le stress chronique augmente les risques de nombreux problèmes de santé.
En investissement, les conséquences sont différentes, mais tout aussi réelles.
L’investisseur inquiet reporte sans cesse ses décisions. Il attend un meilleur moment. Puis un peu plus de visibilité. Puis la prochaine baisse. Puis la fin de la crise suivante.
Finalement, il passe davantage de temps à essayer d’éliminer le risque qu’à faire fructifier son capital.
À l’inverse, j’ai souvent rencontré des investisseurs qui affirment ne pas être inquiets… parce qu’ils ont simplement renoncé à investir en actions. Ils considèrent la bourse comme trop dangereuse et préfèrent rester entièrement en liquidités ou sur des placements garantis.
Le paradoxe est que je rencontre très souvent ces profils juste après un krach boursier.
C’est précisément à ce moment-là que les risques paraissent les plus élevés… alors que l’histoire montre que les rendements futurs ont souvent été parmi les plus intéressants après les grandes corrections.
Notre cerveau fonctionne ainsi. Il accorde beaucoup plus d’importance à ce qui vient de se produire qu’à ce qui est susceptible de se produire sur les dix ou vingt prochaines années.
Pour un investisseur, cette tendance est coûteuse. Elle conduit souvent à vendre lorsque les prix sont bas et à revenir lorsque les marchés ont déjà largement rebondi.
Autrement dit, l’inquiétude ne protège pas seulement mal contre les risques. Elle crée parfois son propre risque : celui de ne jamais laisser le temps travailler pour vous..
Arrêtez de vous inquiéter… mais pour les bonnes raisons
Attention, ne tirez pas une mauvaise conclusion de ce qui précède.
Je ne suis pas en train de dire qu’il faut investir aveuglément, ni qu’il faudrait ignorer les risques. L’investissement comporte des risques, et les minimiser serait une erreur. La question est ailleurs : votre inquiétude est-elle en train de vous empêcher d’agir, ou vous pousse-t-elle à prendre de meilleures décisions ?
Il existe une inquiétude stérile, celle qui consiste à imaginer sans fin tout ce qui pourrait arriver. Celle-là ne produit rien, si ce n’est de l’inaction. Et il existe une inquiétude utile : celle qui vous oblige à approfondir un dossier avant d’investir, qui vous pousse à remettre en question vos certitudes et qui vous incite à construire un portefeuille suffisamment robuste pour traverser les périodes difficiles.
Autrement dit, le problème n’est pas de s’inquiéter. Le problème est de s’inquiéter des mauvaises choses.
Je préférerais toujours un investisseur préoccupé par la qualité de son processus de décision qu’un investisseur obsédé par les fluctuations des marchés de la semaine prochaine. La première inquiétude améliore progressivement les décisions. La seconde ne change absolument rien au comportement des marchés.
Avant d’investir, il est beaucoup plus utile de vous poser des questions comme celles-ci :
- Ai-je choisi un actif que je comprends réellement ?
- Que se passera-t-il si mon analyse est erronée ?
- Mon portefeuille est-il suffisamment diversifié ?
- Suis-je en train de prendre cette décision sous l’effet de mes émotions ?
- Les conseils que je reçois sont-ils réellement dans mon intérêt ?
- Ai-je les connaissances nécessaires pour évaluer ce que j’achète, ou suis-je simplement en train de suivre quelqu’un d’autre ?
Toutes ces inquiétudes ont une utilité concrète. Elles améliorent votre méthode. Elles réduisent les erreurs évitables. Elles vous obligent à construire une stratégie avant de placer votre argent.
À l’inverse, vous demander chaque jour ce que fera la bourse demain matin n’améliorera ni votre portefeuille, ni votre patrimoine dans vingt ans.
J’observe d’ailleurs que les investisseurs les plus sereins ne sont pas ceux qui pensent que tout ira bien. Ce sont généralement ceux qui ont accepté que certaines variables échappent définitivement à leur contrôle. Ils savent que les récessions finiront par revenir, que les marchés connaîtront de nouvelles corrections et que certaines entreprises décevront. Mais ils savent aussi que ces événements font partie du fonctionnement normal des marchés, et qu’un portefeuille correctement construit est justement conçu pour les traverser.
Cette distinction est essentielle. On ne devient pas serein parce que le futur est devenu prévisible. On le devient parce que l’on cesse d’exiger qu’il le soit.
La meilleure manière de préparer demain est de travailler aujourd’hui
Nous passons énormément de temps à regretter le passé ou à anticiper l’avenir. Pourtant, aucune de ces deux activités ne fait progresser un portefeuille.
Les performances que vous obtiendrez dans dix, vingt ou trente ans dépendront beaucoup plus des décisions répétées que vous prendrez cette année que des prévisions économiques que vous lirez dans la presse ou sur les réseaux sociaux.
Le patrimoine se construit toujours dans le présent. Concrètement, cela signifie :
- effectuer régulièrement de nouveaux versements ;
- consacrer du temps à comprendre les actifs dans lesquels vous investissez ;
- construire une allocation cohérente avec vos objectifs ;
- conserver votre discipline lorsque les marchés traversent une période difficile ;
- accepter que certaines années soient décevantes sans remettre toute votre stratégie en question.
Aucune de ces actions n’est spectaculaire. C’est précisément pour cette raison qu’elles sont souvent sous-estimées. Beaucoup d’investisseurs préfèrent rechercher l’idée exceptionnelle ou le prochain grand gagnant plutôt que de répéter, année après année, quelques bonnes habitudes qui paraissent presque banales.
Pourtant, c’est presque toujours ainsi que les patrimoines importants se construisent. Non pas grâce à une décision brillante prise au bon moment, mais grâce à une succession de décisions raisonnables prises pendant très longtemps.
Le présent est d’ailleurs le seul moment sur lequel vous disposez d’un véritable pouvoir d’action. Vous ne pouvez pas modifier les rendements futurs des marchés, ni prévoir la prochaine crise. En revanche, vous pouvez décider aujourd’hui d’épargner davantage, d’améliorer vos connaissances, de simplifier votre portefeuille ou de mieux répartir vos risques.
C’est précisément cette différence qu’il faut garder à l’esprit : les marchés évolueront comme ils l’entendent. Votre comportement, lui, reste l’une des rares variables que vous pouvez réellement maîtriser.
Un souvenir de mon enfance me revient souvent lorsque je réfléchis à la manière dont se construit un patrimoine.
Quand j’avais une dizaine d’années, mon grand-père dessinait une maison sur une feuille de papier. Il traçait les murs, les portes et les fenêtres, puis m’expliquait combien de briques il faudrait pour chaque partie de la construction. Ensuite, il me demandait combien de briques seraient nécessaires pour bâtir toute la maison.
Je bloquais presque à chaque fois devant le calcul.
Il ne s’impatientait jamais. Il souriait simplement avant de me répondre : « Une maison se construit une brique à la fois. »
Pendant longtemps, je n’y ai vu qu’une manière de m’expliquer un problème de mathématiques. Avec le recul, je pense que cette phrase résume aussi très bien ce qu’est l’investissement.
Beaucoup de personnes regardent directement la maison terminée. Elles imaginent le patrimoine qu’elles aimeraient posséder, les revenus qu’il pourrait produire ou l’âge auquel elles pourraient devenir financièrement indépendantes.
Le problème est que ce résultat final n’existe pas encore.
Ce qui existe aujourd’hui, en revanche, c’est la prochaine brique.
Cette prochaine brique peut prendre plusieurs formes :
- ouvrir enfin son premier PEA ou son assurance vie ;
- augmenter légèrement son effort d’épargne ;
- investir un versement que l’on repousse depuis plusieurs mois ;
- consacrer une heure à comprendre le fonctionnement d’un ETF plutôt qu’à regarder les prévisions des marchés ;
- revoir une allocation devenue incohérente avec ses objectifs.
Ces actions paraissent modestes lorsqu’on les considère individuellement. Pourtant, ce sont elles qui finissent par produire des écarts considérables après quinze ou vingt ans.
À l’inverse, s’inquiéter en permanence de l’évolution des marchés revient souvent à contempler le chantier en imaginant la maison terminée sans jamais poser la première brique.
C’est d’ailleurs une confusion que je rencontre régulièrement. Beaucoup d’investisseurs pensent que leur principal problème est de savoir ce que feront les marchés l’année prochaine. En réalité, leur principal problème est souvent qu’ils ne sont pas encore suffisamment investis, ou qu’ils changent trop souvent de stratégie sous l’effet des émotions.
Les marchés traverseront d’autres crises. Certaines seront probablement plus violentes que celles que nous avons déjà connues. D’autres prendront tout le monde par surprise. Rien de cela n’est évitable.
En revanche, il est possible de construire un portefeuille capable de traverser ces périodes. Il est possible de développer une méthode qui laisse moins de place aux émotions. Il est possible, surtout, d’accepter que l’incertitude n’est pas un défaut des marchés, mais leur état naturel.
C’est sans doute le véritable enseignement de la phrase qui a marqué Sir William Osler.
Nous passons énormément de temps à essayer de voir plus loin que les autres investisseurs. Pourtant, les meilleurs résultats proviennent rarement de cette capacité à prévoir l’avenir. Ils proviennent beaucoup plus souvent de la capacité à agir régulièrement malgré un avenir que personne ne connaît.
Investir ne consiste pas à éliminer toutes les incertitudes avant de passer à l’action. Cela consiste à prendre de bonnes décisions malgré ces incertitudes, puis à laisser le temps faire son travail.
Finalement, l’investisseur qui progresse n’est pas celui qui s’inquiète le moins. C’est celui qui a appris à distinguer les questions qui méritent réellement son attention de toutes celles auxquelles personne ne peut répondre.
Et c’est précisément cette discipline qui est souvent la plus difficile à conserver seul, bien après avoir compris les principes de l’investissement. Chez Alti Patrimoine, nous aidons les investisseurs à commencer à investir, à dépasser leur inquiétude, puis à continuer en suivant les bons principes, année après année.