
À chaque grand krach boursier, le même scénario se répète.
Les marchés chutent de 20, 30 ou parfois 50 %. Les médias parlent de panique. Les investisseurs cherchent l’explication qui justifie la baisse. Puis, quelques mois plus tard, beaucoup concluent qu’ils ont perdu de l’argent « à cause du krach ».
Je ne crois pas que ce soit la bonne lecture.
Le krach est spectaculaire. Il est visible. Il fournit un coupable idéal. Pourtant, dans la plupart des cas, il ne fait que révéler des erreurs qui existaient déjà bien avant la première baisse.
Un marché baissier ne crée pas un portefeuille fragile. Il le met simplement à l’épreuve.
C’est une différence importante, parce qu’elle change complètement la manière d’aborder le risque. Si l’on considère que le problème est le marché, on passe son temps à chercher comment éviter le prochain krach. Si l’on admet que le marché agit surtout comme un révélateur, la question devient beaucoup plus intéressante : qu’est-ce que cette baisse révèle de ma façon d’investir ?
La plupart des difficultés rencontrées par les investisseurs ne viennent pas d’un événement exceptionnel. Elles viennent d’une préparation insuffisante à cet événement.
Lorsqu’un portefeuille perd 40 %, il est tentant d’accuser la conjoncture économique, les banques centrales ou la géopolitique. Ces facteurs expliquent la baisse des marchés. Ils n’expliquent pas forcément pourquoi un investisseur particulier vend au pire moment, pourquoi un autre abandonne sa stratégie ou pourquoi un troisième découvre soudain qu’il ne supporte pas la volatilité.
Ces réactions trouvent presque toujours leur origine ailleurs.
Le véritable problème ressemble davantage à ceci :
- Je ne sais pas réellement quel investisseur je suis.
- Je surestime ma capacité à supporter une forte baisse de mon patrimoine.
- Je n’ai pas laissé suffisamment de temps à mes investissements pour produire leurs effets.
- J’ai acheté un actif parce qu’il était populaire, sans comprendre ce que je possédais réellement.
- Je n’ai pas suffisamment diversifié mon portefeuille.
- J’ai acheté uniquement parce que le prix avait baissé, sans me demander si la valeur de l’actif avait changé.
- Je me compare sans cesse à ceux qui semblent gagner plus vite que moi.
- Je m’attache émotionnellement à certaines positions et je refuse de reconnaître mes erreurs.
- Je confonds le prix affiché chaque jour avec la valeur économique d’une entreprise.
- Je ressens le besoin permanent d’agir, même lorsqu’il serait préférable de ne rien faire.
- J’ai utilisé de l’effet de levier sans mesurer ce qu’une forte baisse pouvait provoquer.
- J’ai investi de l’argent dont j’aurai besoin dans quelques mois ou quelques années.
- Mon horizon d’investissement est plus court que le cycle économique dans lequel j’investis.
- Je multiplie les achats et les ventes sans réelle justification.
- Je consulte mon portefeuille beaucoup plus souvent que nécessaire.
- Je laisse les fluctuations quotidiennes influencer des décisions qui devraient être prises sur plusieurs années.
Aucun de ces problèmes n’apparaît le jour où les marchés chutent. Ils existaient déjà.
Le krach agit simplement comme un test de résistance. Tant que les marchés montent, beaucoup d’erreurs restent invisibles. Une entreprise médiocre peut sembler être un excellent investissement. Un portefeuille mal construit peut produire de bonnes performances. Même une stratégie incohérente peut donner l’impression de fonctionner pendant plusieurs années.
C’est précisément ce qui rend les marchés haussiers parfois trompeurs. Ils pardonnent beaucoup. Les marchés baissiers, eux, pardonnent beaucoup moins.
Ils obligent l’investisseur à découvrir la différence entre ce qu’il croyait être capable de supporter et ce qu’il supporte réellement.
Je constate souvent que les investisseurs cherchent à optimiser leur portefeuille avant même d’avoir répondu à cette question. Ils passent des heures à comparer deux ETF dont les performances historiques diffèrent de quelques dixièmes de point par an, alors qu’ils n’ont jamais vécu une baisse de 40 % sans modifier leur stratégie.
Pourtant, cette connaissance de soi aura probablement beaucoup plus d’impact sur leur patrimoine que le choix entre deux supports d’investissement presque équivalents.
Le seul élément que vous pouvez améliorer
C’est probablement la leçon la moins confortable de l’investissement.
Nous préférons consacrer notre énergie à prévoir la prochaine crise, à anticiper les décisions des banques centrales ou à chercher le secteur qui résistera le mieux à une récession. Toutes ces questions sont intéressantes. Aucune n’est véritablement sous notre contrôle.
En revanche, la manière dont nous construisons notre portefeuille, le niveau de risque que nous acceptons, la part de liquidités que nous conservons ou l’horizon de temps que nous choisissons relèvent entièrement de nos décisions. C’est précisément là que se joue une grande partie du résultat à long terme.
Cela ne signifie pas qu’un krach devient agréable à vivre. Même les investisseurs les plus expérimentés n’apprécient pas de voir leur patrimoine perdre brutalement de la valeur. La différence est ailleurs : ils ont déjà intégré cette possibilité dans leur manière d’investir. La baisse est douloureuse, mais elle ne remet pas en cause leur stratégie.
À l’inverse, lorsqu’un investisseur découvre pendant une crise qu’il ne supporte pas son portefeuille, le problème n’est généralement pas le krach lui-même. Le problème est que le portefeuille avait été construit pour une personne qu’il n’était pas.
C’est d’ailleurs une erreur que je rencontre régulièrement.
Beaucoup d’investisseurs élaborent une stratégie à partir d’un rendement espéré, alors qu’ils devraient d’abord partir de leur capacité à supporter les périodes difficiles. Ce raisonnement paraît moins ambitieux, mais il conduit souvent à de meilleures décisions.
Un portefeuille légèrement moins performant, mais que vous êtes capable de conserver pendant vingt ans, produira presque toujours un meilleur résultat qu’un portefeuille théoriquement parfait, abandonné après la première véritable crise.
Cette réflexion dépasse d’ailleurs la seule question de l’allocation d’actifs.
Elle conduit à se poser quelques questions beaucoup plus utiles que « quand aura lieu le prochain krach ? » :
- Si mon portefeuille perdait 40 % demain, est-ce que je dormirais encore correctement ?
- Est-ce que je comprends réellement ce que je possède, ou est-ce que je fais confiance à des recommandations entendues ici ou là ?
- Est-ce que mon horizon d’investissement est compatible avec les actifs que j’ai choisis ?
- Si les marchés restaient déprimés pendant plusieurs années, serais-je obligé de vendre pour financer un projet ou une dépense importante ?
- Est-ce que mes décisions d’investissement proviennent d’un raisonnement construit ou de mes émotions du moment ?
Ces questions ne permettent pas de prévoir la prochaine crise. En revanche, elles permettent souvent d’éviter que celle-ci ne se transforme en erreur irréversible.
C’est finalement ce qui rend les grands krachs si intéressants à observer. Ils ne distribuent pas les pertes au hasard. Ils mettent surtout en évidence les faiblesses qui existaient déjà dans les portefeuilles comme dans les comportements.
Le véritable enseignement est donc moins financier que méthodologique.
La qualité d’un portefeuille ne se mesure pas uniquement lorsqu’il gagne de l’argent. Elle se mesure surtout lorsqu’il traverse une période où tout pousse son propriétaire à l’abandonner.
C’est aussi la raison pour laquelle investir ne consiste pas seulement à sélectionner des supports d’investissement. Cela consiste surtout à construire une stratégie dont le niveau de risque, l’horizon de placement et les contraintes personnelles resteront compatibles lorsque les marchés deviendront inquiétants. C’est seulement à cette condition que le prochain krach redeviendra ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un événement de marché, et non un problème personnel.
Chez Alti Patrimoine, l’objectif est précisément de construire des portefeuilles capables de traverser les krachs sans contraindre leurs propriétaires à renoncer à leur stratégie, au pire moment possible.