
Quand on parle de faillite, on imagine souvent un événement brutal. Une entreprise qui dépose le bilan. Un investisseur qui perd tout après un mauvais pari. Un ménage étranglé par ses crédits.
La réalité est généralement moins spectaculaire.
La plupart des faillites ne commencent pas par une catastrophe. Elles commencent par une succession de décisions qui paraissent parfaitement raisonnables lorsqu’on les prend. Un crédit supplémentaire. Une dépense que l’on pourra bien absorber. Un investissement conseillé par un proche. Une opportunité qu’il serait dommage de laisser passer.
Prises isolément, aucune de ces décisions ne semble dangereuse.
C’est leur accumulation qui finit par le devenir.
Avec le recul, je crois que le moyen le plus simple de se mettre en difficulté financière tient dans un mot très banal : oui.
- Oui à un crédit supplémentaire.
- Oui à cette voiture un peu plus chère.
- Oui à cet investissement présenté comme une évidence.
- Oui à cette action qui « ne peut pas baisser ».
- Oui à cette promotion qui expire ce soir.
- Oui à ce placement dont tout le monde parle.
La plupart du temps, ce ne sont pas ces décisions qui ruinent un patrimoine. Elles le fragilisent progressivement, jusqu’au moment où le moindre imprévu révèle que la marge de sécurité a disparu.
On fait rarement faillite à cause d’une seule erreur
Les grandes erreurs existent.
Utiliser un fort effet de levier juste avant une crise peut anéantir un patrimoine. Miser l’essentiel de son capital sur une seule entreprise peut avoir des conséquences irréversibles. Emprunter au maximum de sa capacité de remboursement peut devenir dramatique si les revenus diminuent.
Mais ce ne sont pas les situations que je rencontre le plus souvent.
Je vois bien plus fréquemment des investisseurs qui prennent des décisions raisonnables… jusqu’à ce qu’elles deviennent trop nombreuses :
- Ils accumulent plusieurs crédits parce que chacun est supportable.
- Ils multiplient les investissements parce que chacun paraît prometteur.
- Ils diversifient tellement qu’ils finissent par acheter tout ce qui est à la mode, sans véritable stratégie.
- Ils ne prennent presque jamais une mauvaise décision spectaculaire. Ils prennent simplement trop de décisions.
L’accumulation finit par produire le même résultat.
L’histoire d’un restaurant qui voulait plaire à tout le monde
Imaginez un restaurant réputé pour une spécialité locale. On y va précisément pour cela. Le service est rapide, la carte courte et la qualité constante.
Puis un concurrent arrive. Le propriétaire veut répondre à cette nouvelle concurrence en élargissant son offre. La carte s’enrichie de plats italiens, asiatiques, américains, végétariens… Tout le monde doit pouvoir y trouver son bonheur.
L’intention parait logique. Pourtant, en l’espace de quelques mois, le restaurant change :
- Les délais s’allongent
- Les plats perdent en qualité
- Le personnel semble débordé
- Le restaurant fait davantage de choses, mais moins bien
Si l’on demandait au propriétaire pourquoi il ne revient pas à ce qui a fait sa réputation, sa réponse serait probablement : « Je ne peux pas me permettre de dire non. Il y a trop de concurrence. »
En réalité, c’était probablement l’inverse. À vouloir plaire à tout le monde, il commence à perdre ce qui faisait sa force.
Cette histoire ne concerne pas seulement la restauration. Elle s’applique aussi bien à l’investissement.
Chaque « oui » possède un coût invisible
Lorsqu’un investisseur achète un nouvel actif, il pense généralement au rendement potentiel. Il réfléchit beaucoup moins à ce que cette décision lui coûte réellement.
Chaque nouvel investissement consomme du capital.
- Mais aussi du temps
- De l’attention
- De la capacité d’analyse
- Et parfois de la sérénité
Acheter une action supplémentaire, ce n’est pas seulement immobiliser de l’argent. C’est aussi accepter de suivre une entreprise de plus, d’analyser ses résultats, de résister à ses périodes de baisse et de comprendre les raisons qui justifient toujours sa présence dans le portefeuille.
À partir d’un certain point, la multiplication des positions n’améliore plus la diversification. Elle dilue simplement la qualité des décisions.
Le même phénomène existe dans le patrimoine global :
- Une résidence principale
- Deux appartements locatifs
- Des SCPI
- Du private equity
- Quelques ETF
- Des actions individuelles
- Des crypto-actifs
- Un contrat de capitalisation
- Une assurance-vie supplémentaire
Chaque ligne peut avoir une justification. Pourtant, l’ensemble devient parfois si complexe que l’investisseur finit par ne plus vraiment maîtriser son patrimoine.
L’excès de « oui » produit alors un paradoxe : on croit réduire le risque en ajoutant des placements, alors qu’on augmente surtout le risque de ne plus comprendre ce que l’on possède réellement.
Le véritable problème n’est pas financier
Pourquoi est-il si difficile de dire non ? Certainement pas parce que nous ignorons que certaines décisions sont mauvaises.
Le problème est ailleurs. Dire non donne souvent l’impression de renoncer à une opportunité. Nous avons peur de manquer le prochain grand investissement. Nous avons peur d’être celui qui n’aura pas acheté Nvidia, Bitcoin ou le prochain ETF à la mode.
Les réseaux sociaux amplifient énormément ce phénomène. Chaque semaine apparaît un nouvel actif censé transformer un patrimoine. Chaque influenceur présente une stratégie qui semble supérieure à la précédente.
À force d’être exposé à ces opportunités permanentes, refuser devient psychologiquement plus difficile que d’accepter.
Le FOMO — Fear Of Missing Out, la peur de passer à côté — pousse beaucoup d’investisseurs à accumuler des positions qui ne correspondent pourtant pas à leur stratégie initiale.
Ils ne changent pas de méthode parce que la leur est devenue mauvaise. Ils changent parce qu’ils supportent mal l’idée que quelqu’un puisse gagner plus vite qu’eux.
Or un patrimoine se construit rarement en poursuivant toutes les opportunités. Il se construit surtout en laissant passer la plupart d’entre elles.
Les meilleurs investisseurs disent non beaucoup plus souvent
Lorsqu’on débute, on imagine qu’un excellent investisseur est quelqu’un qui détecte davantage d’opportunités que les autres.
Avec le temps, je suis arrivé à une conclusion presque opposée. Les meilleurs investisseurs filtrent énormément :
- Ils refusent des produits qu’ils ne comprennent pas
- Ils refusent les effets de mode
- Ils refusent les investissements qui ne correspondent pas à leur allocation
- Ils refusent d’utiliser du levier simplement parce que les taux paraissent attractifs
- Ils refusent les performances extraordinaires lorsqu’ils ne comprennent pas d’où elles proviennent
Autrement dit, leur compétence consiste souvent moins à sélectionner les bonnes idées qu’à éliminer les mauvaises.
Cette discipline paraît peu spectaculaire. Elle est pourtant extraordinairement rentable sur plusieurs décennies.
Le non protège davantage qu’il ne prive
Il est facile d’associer le mot « non » à une frustration. Pourtant, dans la gestion d’un patrimoine, il joue souvent le rôle inverse.
- Dire non à un crédit inutile, c’est préserver sa capacité d’emprunt pour un projet réellement important.
- Dire non à une action spéculative, c’est conserver des liquidités qui pourront être investies lorsque les valorisations redeviendront intéressantes.
- Dire non à un placement mal compris, c’est éviter de vendre dans la panique quelques mois plus tard.
Chaque refus crée de la flexibilité. Et la flexibilité est une qualité sous-estimée en investissement.
Celui qui dispose de liquidités, d’une faible dette et d’une stratégie claire traverse généralement les crises avec beaucoup plus de sérénité que celui qui a dit oui à toutes les opportunités des années précédentes.
La discipline paraît ennuyeuse, mais elle est précieuse
Les grandes crises financières racontent toujours la même histoire. Avant la crise, la prudence semble excessive. Pendant la crise, elle devient une qualité recherchée.
Ceux qui avaient conservé une marge de sécurité peuvent investir lorsque les autres sont contraints de vendre. Ceux qui avaient limité leur endettement absorbent plus facilement les hausses de taux. Ceux qui avaient construit un portefeuille cohérent continuent simplement d’appliquer leur stratégie.
La discipline n’améliore pas seulement les performances. Elle augmente surtout les chances de rester investi suffisamment longtemps pour profiter de la puissance des intérêts composés.
Car la première règle de l’investissement n’est pas de rechercher le rendement maximal. C’est d’éviter les erreurs qui empêchent de continuer à investir.
Dire non est une décision d’investissement
On associe spontanément l’investissement aux décisions d’achat. Pourtant, les décisions les plus importantes sont parfois celles qui ne figurent sur aucun relevé de compte :
- L’action que vous n’avez pas achetée.
- Le crédit que vous n’avez pas signé.
- Le produit complexe que vous avez choisi de laisser de côté.
- L’effet de mode auquel vous n’avez pas participé.
Ces décisions n’apparaissent dans aucun historique de performance. Elles expliquent pourtant souvent pourquoi certains patrimoines traversent les décennies avec une remarquable stabilité.
Au fond, la faillite n’est presque jamais la conséquence d’un seul mauvais choix. Elle est souvent le résultat d’une longue série de petits « oui » auxquels personne n’a pensé répondre par un « non ».
Chez Alti Patrimoine, on pense qu’un portefeuille réellement efficient ne devrait faire que quelques lignes. Sans suivre une thématique ni une mode particulière. Avec des lignes très bien ciblées, mais sans aucun surplus ni redondance. C’est précisément ce travail de sélection, souvent invisible, qui paye dans la durée.