Vouloir battre le marché est probablement le mauvais objectif

Vouloir battre le marché

Demandez à un investisseur pourquoi il place son argent, et la réponse sera presque toujours la même : pour le faire fructifier.

Pourtant, si vous observez la manière dont l’industrie financière présente l’investissement, vous pourriez croire que l’objectif est tout autre.

Les publicités pour les fonds, les classements de performances, les interviews de gérants ou les comparatifs publiés dans la presse tournent presque toujours autour de la même idée : battre le marché.

Comme si la réussite d’un investissement se résumait à une seule question : votre portefeuille a-t-il fait mieux que le CAC 40, le MSCI World ou un autre indice de référence ?

Cette manière de voir les choses paraît naturelle. Après tout, si deux placements existent, pourquoi ne pas choisir celui qui rapporte davantage ?

Le problème est que cette logique, séduisante en apparence, pousse souvent les investisseurs à poursuivre un objectif qui n’est pas réellement le leur.

Nous comparons naturellement nos résultats

L’être humain raisonne rarement en valeur absolue.

Une augmentation de salaire de 15 % paraît excellente… jusqu’au moment où l’on apprend que son collègue a obtenu 20 %.

Un investissement qui rapporte 9 % semble satisfaisant… jusqu’à ce qu’un voisin annonce avoir gagné 15 %.

Notre cerveau ne cherche pas seulement à progresser. Il cherche à faire mieux que les autres.

Cette tendance est profondément ancrée. Elle explique pourquoi les classements, les palmarès ou les comparateurs de performances attirent autant notre attention.

En investissement, cette comparaison permanente finit par déplacer notre objectif.

Nous ne cherchons plus à construire un patrimoine capable de financer nos projets. Nous cherchons à battre un indice.

Or ces deux objectifs ne sont pas équivalents.

Battre le marché ne signifie pas atteindre ses objectifs

Imaginons deux investisseurs.

Le premier obtient 8 % par an pendant vingt-cinq ans et atteint exactement le capital nécessaire pour financer sa retraite.

Le second obtient 9 % mais prend davantage de risques, traverse plusieurs crises dans la douleur, abandonne sa stratégie au mauvais moment et finit avec moins de patrimoine.

Sur le papier, le second possédait une meilleure stratégie.

Dans la réalité, c’est le premier qui a réussi.

L’investissement ne récompense pas celui qui obtient ponctuellement la meilleure performance.

Il récompense celui qui atteint ses objectifs avec suffisamment de discipline pour rester investi durant plusieurs décennies.

La nuance paraît subtile. Elle change pourtant complètement la manière de construire un portefeuille.

Les marchés haussiers entretiennent une illusion

La volonté de battre le marché devient particulièrement forte lorsque tout monte.

Dans ces périodes, les investisseurs oublient facilement le risque et concentrent toute leur attention sur la performance.

Un fonds qui progresse de 18 % paraît décevant si son indice gagne 20 %.

À l’inverse, un fonds qui gagne 22 % devient immédiatement attractif.

Les comparaisons prennent alors toute la place.

Mais cette logique se retourne brutalement lorsque les marchés changent de direction.

Prenons une année de crise.

Le CAC 40 chute de 40 %. Votre fonds recule de 32 %.

Sur le plan statistique, votre gérant a bien battu son indice.

Sur le plan patrimonial, vous venez malgré tout de perdre près d’un tiers de votre capital.

Le mot « surperformance » devient alors beaucoup moins réconfortant.

Personne ne prépare sa retraite pour perdre un peu moins que les autres.

Une mauvaise référence produit de mauvaises décisions

Le véritable problème n’est donc pas de comparer une performance.

C’est de choisir une mauvaise référence.

Votre patrimoine n’a pas vocation à battre un indice.

Il doit financer votre retraite, protéger votre famille, accompagner un projet immobilier, transmettre un capital ou générer des revenus.

Le CAC 40, le S&P 500 ou le MSCI World n’ont aucun de ces objectifs.

Ce sont simplement des outils de mesure.

Confondre un indicateur avec une destination conduit souvent à prendre davantage de risques que nécessaire.

Je rencontre régulièrement des investisseurs qui souhaitent absolument dépasser le marché de quelques points de pourcentage.

Lorsqu’on leur demande pourquoi, la réponse devient beaucoup moins claire.

Quelques années plus tard, ces mêmes investisseurs découvrent qu’une performance légèrement inférieure, mais obtenue avec davantage de stabilité et moins de stress, leur aurait permis d’atteindre exactement les mêmes objectifs.

La protection du capital compte davantage qu’on ne le pense

Warren Buffett résume cette idée avec deux règles célèbres :

  • Règle n°1 : ne jamais perdre d’argent.
  • Règle n°2 : ne jamais oublier la règle n°1.

Bien entendu, aucune stratégie ne permet d’éviter totalement les pertes.

Même les meilleurs portefeuilles traversent des périodes difficiles.

Le véritable message est ailleurs.

Chaque perte importante exige ensuite un gain encore plus important pour revenir au point de départ.

Une baisse de 20 % demande un gain de 25 %.

Une baisse de 50 % exige un doublement du portefeuille.

Plus les pertes sont importantes, plus le temps nécessaire pour les effacer augmente.

Voilà pourquoi protéger le capital n’est pas un objectif défensif.

C’est souvent la meilleure manière d’obtenir de bonnes performances sur plusieurs décennies.

Le meilleur portefeuille est celui que vous êtes capable de conserver

Les études comportementales montrent depuis longtemps que les investisseurs obtiennent souvent des performances inférieures à celles des fonds dans lesquels ils investissent.

La raison est simple.

Ils achètent après les fortes hausses.

Ils vendent après les fortes baisses.

Puis recommencent.

Chercher à battre le marché encourage parfois ce comportement.

Lorsque votre portefeuille fait moins bien qu’un indice pendant deux ou trois années, la tentation devient forte de changer de stratégie.

À l’inverse, un investisseur dont le plan est construit autour d’objectifs patrimoniaux précis supporte beaucoup mieux les périodes de sous-performance relative.

Il ne cherche pas à gagner chaque année.

Il cherche à réussir sur plusieurs décennies.

Cette différence de psychologie est probablement plus importante que quelques points de performance supplémentaires.

Courir plus vite que le tigre ?

Une vieille histoire illustre assez bien cette idée.

Deux randonneurs aperçoivent un tigre.

L’un d’eux s’arrête pour enfiler ses chaussures de course.

Son compagnon lui dit :

« Tu crois vraiment que tu vas courir plus vite qu’un tigre ? »

Il répond :

« Je n’ai pas besoin de courir plus vite que le tigre. J’ai seulement besoin de courir plus vite que toi. »

Cette anecdote est amusante.

En investissement, elle est surtout trompeuse.

Votre objectif n’est pas de battre les autres investisseurs.

Votre objectif est de ne pas avoir besoin de les battre.

Si votre portefeuille vous permet de financer les études de vos enfants, de préparer sereinement votre retraite et de préserver votre niveau de vie, peu importe qu’un voisin ait obtenu un meilleur rendement pendant quelques années.

La comparaison est souvent le meilleur moyen de perdre de vue ce qui compte réellement.

La bonne question n’est pas : « Ai-je battu le marché ? »

La bonne question est beaucoup plus simple.

Mon portefeuille me rapproche-t-il de mes objectifs ?

S’il remplit cette fonction avec un niveau de risque que vous supportez, une allocation cohérente et une stratégie que vous pourrez conserver pendant vingt ou trente ans, il fait déjà exactement ce qu’on lui demande.

Vouloir systématiquement battre le marché revient souvent à transformer un moyen en objectif.

Or un portefeuille n’est pas une compétition. : c’est un outil au service de votre patrimoine.

Cette distinction paraît presque évidente lorsqu’on la formule ainsi. Pourtant, elle change profondément la manière d’investir.

Et c’est souvent cette différence de perspective qui sépare les investisseurs patients de ceux qui passent leur temps à courir après la dernière performance à la mode.

Chez Alti Patrimoine, nous essayons surtout de construire des portefeuilles que leurs propriétaires auront encore envie de conserver dans vingt ans.