
Qu’ont en commun Princeton, le fonds souverain norvégien et le prix Nobel ?
À première vue, rien.
Le premier est l’une des universités les plus prestigieuses au monde. Le deuxième gère les revenus pétroliers d’un État. Le troisième récompense chaque année les plus grandes avancées scientifiques, littéraires et humanitaires.
Leurs missions n’ont rien de comparable. Leur histoire non plus. Pourtant, ces trois institutions reposent sur une même idée, étonnamment simple : une mission ne peut durer que si elle est adossée à un patrimoine durable.
Lorsqu’on évoque un patrimoine, on pense souvent à une richesse que l’on accumule avant de la transmettre ou de la dépenser un jour. Ces institutions raisonnent autrement. Pour elles, le capital n’est pas une réserve destinée à être consommée. Il constitue un outil chargé de produire, année après année, les ressources nécessaires à leur mission.
Leur objectif n’est donc pas d’être riches. Il est de rester libres.
Libres de financer des projets de recherche sans attendre une subvention exceptionnelle. Libres de soutenir des étudiants malgré une crise économique. Libres de préserver les revenus tirés du pétrole au bénéfice des générations qui ne sont pas encore nées. Libres, enfin, de remettre chaque année les prix Nobel conformément à la volonté d’Alfred Nobel, plus d’un siècle après sa disparition.
Cette manière de penser tranche avec notre rapport habituel au temps.
Les entreprises cotées publient leurs résultats tous les trimestres. Les gouvernements raisonnent souvent à l’échelle d’un mandat électoral. Les investisseurs particuliers suivent parfois leurs performances semaine après semaine.
Ces institutions, elles, raisonnent en décennies, parfois en siècles. Cette différence d’horizon change tout. Elle modifie la manière d’investir, de dépenser, d’accepter le risque et même de définir ce qu’est une bonne performance.
Au fond, Princeton, le fonds souverain norvégien et la Fondation Nobel ne cherchent pas simplement à faire fructifier un patrimoine. Ils cherchent à faire vivre une mission qui leur survivra.
Leurs décisions reposent ainsi sur cinq principes communs. Des principes qui dépassent largement les universités ou les fonds souverains et qui pourraient inspirer toute personne souhaitant construire un patrimoine destiné à durer.
1. Le patrimoine au service d’une mission perpétuelle
Lorsqu’Alfred Nobel rédige son testament en 1895, il ne demande pas que sa fortune soit distribuée immédiatement. Il souhaite au contraire qu’elle soit investie afin que ses revenus permettent de récompenser, chaque année, celles et ceux qui auront rendu les plus grands services à l’humanité.
Plus de cent vingt ans plus tard, cette volonté continue d’être respectée.
Le prix Nobel n’est pas financé par une collecte annuelle ni par une subvention publique. Il est financé par le rendement d’un patrimoine dont la valeur doit être préservée dans le temps.
La logique est exactement la même à Princeton. L’université rappelle régulièrement que son endowment n’a pas vocation à financer les dépenses du moment avant de disparaître. Sa raison d’être est de soutenir l’université à perpétuité, tout en préservant le pouvoir d’achat du capital pour les générations futures.
Le fonds souverain norvégien applique le même raisonnement à une tout autre échelle. Les revenus du pétrole, ressource par définition épuisable, sont progressivement transformés en un patrimoine financier mondial. L’objectif n’est pas de consommer immédiatement cette richesse, mais de convertir une rente temporaire en une source permanente de revenus bénéficiant aussi bien aux Norvégiens d’aujourd’hui qu’à ceux de demain.
Dans les trois cas, le patrimoine cesse d’être une fin en soi. Il devient une machine à produire durablement des revenus, au service d’une mission qui dépasse largement ceux qui en assurent aujourd’hui la gestion.
2. Les institutions immortelles pensent sur plusieurs générations
Si ces organisations prennent des décisions si différentes, c’est avant tout parce qu’elles ne se projettent pas à la même échelle de temps.
Le président de Princeton University Investment Company résume cette différence par une formule fascinante :
Princeton est une institution immortelle.
Il poursuit en expliquant qu’un investisseur particulier construit généralement son patrimoine avec un horizon de vingt à quarante ans. Princeton, elle, réfléchit aux deux ou quatre prochains siècles.
Cette idée peut sembler abstraite, mais elle transforme profondément la manière de gérer un patrimoine.
Lorsqu’on pense à quelques années seulement, chaque crise financière paraît déterminante. Une mauvaise année devient un échec. Une forte hausse donne l’impression que tout va bien.
Lorsqu’on pense en siècles, ces fluctuations deviennent de simples épisodes.
Le fonds souverain norvégien adopte exactement le même raisonnement. Son objectif n’est pas de maximiser les recettes publiques de cette année, mais de faire en sorte que les revenus du pétrole profitent également aux Norvégiens qui naîtront dans cinquante ou cent ans.
La Fondation Nobel poursuit la même logique. Alfred Nobel est décédé en 1896. Pourtant, plus d’un siècle plus tard, les prix Nobel continuent d’être décernés grâce au rendement du patrimoine qu’il a légué. Les administrateurs de la fondation ne cherchent donc pas à maximiser les récompenses de cette année. Ils doivent également préserver la capacité de la fondation à remplir sa mission dans cent ans.
Cette notion est connue sous le nom d’équité entre générations (intergenerational equity). Chaque génération bénéficie du patrimoine, mais aucune n’a le droit de l’épuiser au détriment des suivantes.
Finalement, la principale différence entre ces institutions et la plupart des organisations n’est pas leur richesse. C’est leur horizon de temps.
3. Une bonne stratégie ne se juge pas sur une année
Cette vision explique également pourquoi ces institutions jugent leurs résultats de manière très différente.
Lorsqu’un investisseur consulte son portefeuille tous les jours, il finit souvent par considérer qu’une bonne année est synonyme de bonne stratégie, et une mauvaise année de mauvaise stratégie.
Princeton refuse précisément ce raisonnement. L’université répète que « Long term is the mantra ». Les performances annuelles n’ont finalement que peu d’importance. Ce qui compte, c’est la capacité du patrimoine à remplir sa mission pendant plusieurs décennies.
L’année 2021 en fournit un excellent exemple. L’endowment de Princeton a progressé de près de 47 %, une performance exceptionnelle. Deux ans plus tard, il enregistrait une perte annuelle de 1,7 %. Pourtant, la stratégie n’a pas changé. Pourquoi ? Parce que l’université continue d’afficher un rendement annuel moyen supérieur à 10 % sur vingt ans.
Le fonds souverain norvégien applique exactement la même discipline. Son mandat officiel rappelle que son horizon très long lui permet d’accepter des périodes de forte volatilité. Une mauvaise année boursière ne remet pas en cause sa stratégie, pas plus qu’une excellente année ne justifie de prendre davantage de risques.
Cette capacité à ignorer le bruit de court terme constitue probablement leur principal avantage.
Beaucoup d’investisseurs adaptent leur portefeuille à chaque changement de marché. Ces institutions font exactement l’inverse : elles adaptent leur comportement à leur horizon d’investissement.
Elles savent qu’une stratégie cohérente ne peut être évaluée qu’après plusieurs décennies.
4. Préserver le capital pour générer des revenus
Cette philosophie se retrouve naturellement dans leur manière de financer leurs activités.
Princeton ne dépense pas librement son endowment. Chaque année, seule une fraction du patrimoine, proche de 5 %, est distribuée au budget de l’université. Le reste demeure investi afin de préserver le pouvoir d’achat du capital malgré l’inflation et de continuer à produire des revenus pour les générations futures.
Cette règle explique pourquoi l’université peut aujourd’hui financer plus de la moitié de son budget de fonctionnement grâce à son patrimoine, tout en conservant une capacité d’action pour les décennies à venir.
Le fonds souverain norvégien fonctionne sur le même principe. Le pétrole est vendu une seule fois. Si les recettes étaient intégralement consommées, elles disparaîtraient avec les réserves. En investissant ces revenus dans un portefeuille mondial, la Norvège transforme progressivement une ressource épuisable en une source durable de financement.
La Fondation Nobel applique une logique identique depuis plus d’un siècle. Les revenus du patrimoine permettent de financer les prix Nobel sans qu’il soit nécessaire d’entamer durablement le capital légué par Alfred Nobel.
Ces institutions montrent ainsi qu’un patrimoine peut remplir une mission bien plus importante que sa simple valorisation : produire des revenus réguliers, indépendants des aléas économiques ou budgétaires.
Pour elles, la véritable richesse ne réside pas dans le montant du capital, mais dans sa capacité à financer durablement une mission.
5. Accepter le risque pour protéger le long terme
Penser sur plusieurs générations conduit à un dernier paradoxe.
On pourrait croire que ces institutions privilégient avant tout la sécurité. Après tout, lorsqu’on gère le patrimoine d’une université vieille de plusieurs siècles, d’un État ou d’une fondation centenaire, la prudence semble s’imposer. C’est pourtant l’inverse.
Princeton explique que son endowment poursuit un objectif de rendement élevé afin de pouvoir financer chaque année ses dépenses tout en préservant le pouvoir d’achat du capital. Pour y parvenir, son portefeuille est largement investi en actions, en capital-investissement, en immobilier et dans d’autres actifs réels. L’université accepte donc une forte volatilité, précisément parce que son horizon d’investissement est exceptionnellement long.
La Norvège suit la même logique. Son fonds souverain est aujourd’hui investi majoritairement en actions mondiales. Cette allocation peut paraître risquée à court terme, mais elle repose sur une idée simple : le véritable danger n’est pas de subir une mauvaise année boursière. Le véritable danger serait qu’un patrimoine destiné à financer plusieurs générations ne produise pas un rendement suffisant pour préserver sa valeur réelle.
Autrement dit, ces institutions distinguent la volatilité du risque :
- La volatilité est inévitable. Elle fait partie du fonctionnement des marchés.
- Le risque, en revanche, consiste à compromettre la mission que le patrimoine est censé financer.
Cette distinction explique pourquoi elles restent fidèles à leur stratégie lorsque les marchés chutent. Elles savent que les crises sont temporaires, tandis que leur mission, elle, est permanente.
Penser comme une institution immortelle
Princeton, le fonds souverain norvégien et le prix Nobel poursuivent des objectifs totalement différents :
- L’un transmet le savoir.
- Le deuxième transforme une richesse naturelle éphémère en patrimoine durable.
- Le troisième perpétue la volonté d’Alfred Nobel plus d’un siècle après sa disparition.
Pourtant, ils partagent une même conviction : une mission durable nécessite un patrimoine durable.
Ils ne considèrent pas leur capital comme une richesse à consommer, mais comme un outil destiné à produire des revenus pendant des décennies, voire des siècles. Ils raisonnent en générations plutôt qu’en exercices comptables, privilégient la préservation du pouvoir d’achat du patrimoine plutôt que les performances de l’année et acceptent les fluctuations des marchés parce que leur horizon dépasse largement celui des crises économiques.
Cette philosophie ne se limite pas aux universités, aux États ou aux grandes fondations. Elle invite surtout à changer notre manière de regarder un patrimoine.
On s’interroge souvent sur le meilleur placement, le meilleur moment pour investir ou la meilleure allocation d’actifs. Ces questions sont importantes, mais elles viennent après une autre, beaucoup plus fondamentale :
Sur quelle durée ce patrimoine est-il censé remplir sa mission ?
Une stratégie pensée pour financer un projet dans cinq ans ne ressemblera jamais à celle d’un patrimoine destiné à protéger une famille pendant plusieurs générations.
Princeton résume cette idée en quelques mots : « Long term is the mantra. »
Finalement, la différence entre ces institutions et la plupart des investisseurs ne tient peut-être pas à leur taille, ni même à leurs moyens.
Elle tient à un principe beaucoup plus simple : elles ne raisonnent pas à l’échelle d’une vie humaine. Elles raisonnent comme des institutions immortelles.