
Chaque génération d’investisseurs semble produire ses propres héros.
Aujourd’hui, tout le monde connaît Warren Buffett. Beaucoup citent Charlie Munger. Les plus curieux évoqueront Peter Lynch, Joel Greenblatt ou Howard Marks.
À côté de ces figures médiatiques existe pourtant un investisseur qui a obtenu des résultats comparables pendant près d’un demi-siècle sans jamais vraiment entrer dans la mémoire collective : Walter Schloss.
Pourtant, ses performances mériteraient largement qu’on s’y intéresse.
Pendant quarante-sept ans, entre 1955 et 2002, son portefeuille a progressé d’environ 16 % par an en moyenne. Un euro investi au départ serait devenu plus de mille euros à la fin de la période. Peu d’investisseurs peuvent afficher une telle régularité.
Le plus étonnant n’est pourtant pas sa performance. C’est la manière dont il l’a obtenue.
Walter Schloss ne rencontrait pratiquement jamais les dirigeants des entreprises dans lesquelles il investissait. Il ne passait pas ses journées à commenter les marchés. Il ne cherchait pas à anticiper les décisions des banques centrales. Il ne construisait pas de modèles financiers sophistiqués. Il n’avait même jamais fait d’études universitaires.
À une époque où beaucoup pensent qu’il faut toujours davantage d’informations pour prendre de meilleures décisions, son parcours raconte presque l’histoire inverse.
C’est précisément ce qui explique pourquoi Buffett parlait de lui avec autant de respect.
Dans son célèbre essai The Superinvestors of Graham-and-Doddsville, il écrivait que Schloss ne se préoccupait ni du calendrier, ni de la politique, ni du bruit quotidien des marchés. Si une entreprise valait un dollar et qu’il pouvait l’acheter quarante cents, cela lui suffisait. Puis il recommençait, encore et encore.
Cette remarque paraît presque banale. Elle ne l’est pas.
Aujourd’hui encore, beaucoup d’investisseurs consacrent davantage de temps à prévoir ce que feront les marchés qu’à estimer ce que vaut réellement l’actif qu’ils achètent.
Schloss faisait exactement l’inverse.
Les meilleurs investisseurs ne suivent pas tous le même chemin
L’histoire de Walter Schloss commence loin des parcours classiques que l’on imagine chez les grands investisseurs.
Diplômé du lycée en pleine Grande Dépression, il trouve un emploi de simple coursier dans une société de courtage de Wall Street. Son travail consiste essentiellement à transporter des documents et des certificats d’actions entre différents bureaux.
Rien ne laisse alors penser qu’il deviendra l’un des meilleurs investisseurs de son époque.
Le tournant arrive presque par hasard. Souhaitant évoluer dans son entreprise, il demande davantage de responsabilités. Son supérieur lui conseille alors de lire Security Analysis, le livre de Benjamin Graham.
Cette lecture change complètement sa manière de voir l’investissement.
Schloss décide ensuite de suivre les cours de Graham le soir tout en continuant de travailler la journée. Plus tard, il rejoindra même son cabinet après la Seconde Guerre mondiale, aux côtés de celui qui deviendra ensuite l’investisseur le plus célèbre du monde : Warren Buffett.
Il serait tentant de conclure que son succès provient simplement de cette proximité avec Graham.
Ce serait oublier que beaucoup d’élèves de Graham n’ont jamais obtenu des résultats comparables.
Un mentor peut transmettre une méthode. Il ne peut pas transmettre la discipline nécessaire pour l’appliquer pendant près de cinquante ans.
C’est probablement ce qui distingue le plus Walter Schloss :
- Il n’a jamais cherché à devenir un autre Buffett.
- Il n’a jamais essayé de reproduire Peter Lynch.
- Il a construit une approche compatible avec sa propre personnalité.
Cette idée paraît simple, mais elle est souvent négligée.
Beaucoup d’investisseurs cherchent aujourd’hui la meilleure stratégie.
Ils devraient peut-être commencer par chercher la meilleure stratégie qu’ils seront capables d’appliquer pendant vingt ou trente ans.
Car une excellente méthode abandonnée au bout de deux ans produit généralement moins de richesse qu’une méthode simplement bonne, suivie avec constance pendant plusieurs décennies.
La simplicité est souvent sous-estimée
Lorsqu’on découvre le parcours de Schloss, une question revient presque toujours.
Pourquoi est-il aussi peu connu ? Une partie de la réponse tient sans doute au fait que son approche laisse peu de place au spectaculaire :
- Il n’annonçait pas de prévisions macroéconomiques.
- Il ne cherchait pas à prédire les crises.
- Il ne développait pas de théories complexes sur les marchés.
- Il achetait simplement des entreprises décotées, suffisamment solides financièrement, puis attendait que le marché corrige progressivement cette décote.
Difficile de construire une légende autour d’une méthode aussi peu spectaculaire.
Pourtant, cette simplicité constitue probablement l’une de ses plus grandes forces.
Nous avons naturellement tendance à associer complexité et compétence. Un raisonnement difficile paraît souvent plus crédible qu’une idée simple.
En investissement, cette intuition est parfois dangereuse.
Plus une stratégie dépend d’hypothèses nombreuses, plus elle multiplie les risques de se tromper.
À l’inverse, une méthode reposant sur quelques principes robustes peut continuer à fonctionner pendant plusieurs décennies, même lorsque l’environnement économique évolue. Walter Schloss l’avait parfaitement compris.
Pendant que beaucoup cherchaient sans cesse de nouvelles explications au comportement des marchés, lui continuait d’appliquer les mêmes principes année après année.
Ce n’était pas parce qu’il refusait d’apprendre. C’était parce qu’il savait distinguer ce qui change réellement de ce qui relève simplement du bruit. Cette distinction reste particulièrement utile aujourd’hui.
Les investisseurs disposent désormais d’une quantité d’informations presque infinie. Résultats trimestriels, conférences téléphoniques, analyses d’experts, réseaux sociaux financiers, intelligence artificielle, alertes en temps réel… jamais il n’a été aussi facile d’accumuler des informations.
Jamais non plus il n’a été aussi facile de confondre information et décision.
L’expérience de Walter Schloss rappelle une réalité parfois inconfortable : disposer de davantage de données ne conduit pas automatiquement à prendre de meilleures décisions.
Il arrive même que cela produise exactement l’effet inverse.
La simplicité de Walter Schloss ne signifiait pas qu’il investissait au hasard. Bien au contraire. Elle reposait sur un ensemble de règles extrêmement rigoureuses, qu’il appliquera quasiment sans les modifier pendant près d’un demi-siècle.
En 1994, il résume d’ailleurs sa méthode sur une simple feuille intitulée Factors Needed to Make Money in the Stock Market. Une page seulement pour synthétiser une carrière entière. C’est probablement tout le contraire de ce que produirait aujourd’hui la plupart des sociétés de gestion.
Il serait pourtant trompeur de lire cette liste comme une recette à appliquer mécaniquement. Les seize règles ne sont intéressantes que parce qu’elles poursuivent toutes le même objectif : éviter les erreurs qui détruisent durablement la performance.
C’est sans doute la première leçon à retenir : les meilleurs investisseurs ne cherchent pas uniquement à trouver les bonnes entreprises. Ils cherchent surtout à éviter les mauvaises décisions.
Acheter une entreprise, pas un récit
On résume souvent Walter Schloss à l’investissement « value ». C’est exact, mais cela reste insuffisant.
Ce qui caractérisait réellement son approche, c’était son refus de payer une entreprise plus cher que ce qu’elle valait.
Cette idée paraît presque évidente. Pourtant, c’est précisément celle que les investisseurs oublient le plus facilement lorsque les marchés deviennent euphoriques.
Une excellente entreprise n’est pas forcément un excellent investissement. À l’inverse, une entreprise imparfaite peut devenir un très bon investissement si son prix intègre déjà largement ses difficultés.
Schloss ne raisonnait donc jamais uniquement en fonction de la qualité d’une société. Il raisonnait toujours en comparant deux éléments :
- la valeur estimée de l’entreprise ;
- le prix demandé par le marché.
Toute sa méthode tient presque dans cet écart. Lorsque cet écart était suffisamment important, il achetait. Dans le cas contraire, il attendait. Cette patience est beaucoup plus difficile qu’elle n’en a l’air.
Aujourd’hui, un investisseur peut consulter son portefeuille des dizaines de fois par jour. Il reçoit en permanence des alertes, des recommandations, des analyses et des commentaires. Tout l’incite à agir.
Or, l’immense majorité de ces informations ne modifie pas la valeur intrinsèque des entreprises. Elles modifient seulement les prix. Schloss refusait précisément de confondre les deux.
Pour un investisseur particulier, cette distinction reste fondamentale. Acheter un actif simplement parce qu’il monte est rarement une stratégie. Acheter un actif parce qu’il vaut davantage que son prix est déjà une réflexion beaucoup plus solide.
Le courage après l’achat
On imagine souvent que le courage consiste à acheter lorsque tout le monde vend. C’est parfois vrai. Mais la partie la plus difficile commence souvent après.
Walter Schloss rappelait régulièrement qu’un investisseur devait être prêt à voir une action continuer de baisser après son achat.
Non seulement cela ne le poussait pas à vendre, mais il lui arrivait même d’en acheter davantage lorsque sa thèse d’investissement demeurait intacte.
Cette idée est profondément contre-intuitive. Notre cerveau associe spontanément une baisse de prix à une erreur de jugement. Nous avons donc tendance à vouloir sortir rapidement d’une position qui nous met mal à l’aise.
Schloss raisonnait exactement dans l’autre sens. Si la valeur de l’entreprise n’avait pas changé mais que le prix devenait encore plus attractif, pourquoi considérer cette baisse comme une mauvaise nouvelle ?
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille renforcer systématiquement une position perdante. Encore faut-il que l’analyse initiale reste valable.
Une entreprise peut devenir moins chère parce qu’elle est réellement en train de se détériorer. Dans ce cas, la baisse du cours reflète parfois une baisse de sa valeur.
Toute la difficulté consiste justement à distinguer ces deux situations. Cette nuance est essentielle.
Les investisseurs qui appliquent aveuglément le principe consistant à « acheter les baisses » finissent souvent par renforcer des entreprises dont les fondamentaux continuent de se dégrader.
À l’inverse, ceux qui vendent dès qu’une action baisse renoncent parfois à des opportunités qui ne demandaient qu’un peu de temps.
Le prix évolue chaque jour. La valeur beaucoup moins souvent. Confondre les deux conduit à prendre de mauvaises décisions dans les deux sens.
Penser par soi-même est un avantage concurrentiel
Lorsque Walter Schloss expliquait sa méthode, il insistait rarement sur ses capacités d’analyse. Il parlait beaucoup plus volontiers de son indépendance d’esprit.
Pour lui, le marché n’avait pas vocation à dire qui avait raison. Il exprimait simplement un prix.
Cette différence paraît subtile, mais elle change profondément la manière d’investir. Beaucoup d’investisseurs recherchent inconsciemment une validation permanente. Ils se sentent rassurés lorsque les marchés évoluent dans leur sens.
À l’inverse, ils commencent à douter dès que leur portefeuille sous-performe pendant quelques mois. Cette manière de raisonner revient pourtant à déléguer son jugement au marché.
Schloss refusait cette logique. Lorsqu’il estimait qu’une entreprise était sous-évaluée, il acceptait parfaitement que le marché mette plusieurs années avant de partager son avis.
Cette capacité à supporter le désaccord est probablement plus rare qu’une bonne maîtrise des états financiers. Car l’investissement est aussi une discipline psychologique. Vous pouvez construire un excellent portefeuille sur le papier.
Si vous changez de stratégie tous les dix-huit mois parce qu’une autre paraît momentanément plus séduisante, les qualités théoriques de votre allocation deviendront rapidement secondaires.
À l’inverse, une stratégie simplement cohérente, appliquée avec constance pendant plusieurs décennies, produit souvent des résultats que beaucoup jugent inaccessibles.
Schloss l’a démontré pendant quarante-sept ans. Non pas parce qu’il prédisait mieux les marchés que les autres. Parce qu’il changeait beaucoup moins souvent de méthode.
Investir selon sa personnalité
C’est probablement l’un des passages les plus intéressants de ses conférences.
Walter Schloss reconnaissait volontiers que Peter Lynch obtenait d’excellents résultats en visitant continuellement les entreprises.
Il reconnaissait également que Warren Buffett était capable de concentrer son portefeuille sur un petit nombre de sociétés.
Pour autant, il n’a jamais cherché à les imiter. Il estimait simplement que cette manière d’investir ne lui correspondait pas. À ses yeux, vouloir copier un investisseur dont le tempérament est radicalement différent du sien revenait presque à programmer son propre échec.
Cette idée mérite d’être méditée. Nous passons énormément de temps à comparer les performances des différentes stratégies. Nous passons beaucoup moins de temps à nous demander si nous serons réellement capables de les appliquer pendant vingt ans.
Or, cette question est souvent la plus importante.
Une stratégie qui vous empêche de dormir, qui vous pousse à consulter les marchés en permanence ou qui vous donne envie de tout remettre en cause au premier passage difficile n’est probablement pas une bonne stratégie… même si elle affiche les meilleurs résultats historiques.
À l’inverse, une méthode légèrement moins performante sur le papier, mais que vous êtes capable d’appliquer avec discipline pendant plusieurs décennies, finira souvent par produire un meilleur résultat dans la vie réelle.
L’investissement n’est pas un concours consistant à choisir la stratégie théoriquement optimale. C’est un exercice de cohérence entre une méthode, une personnalité et un horizon de temps.
Si Walter Schloss est resté fidèle à sa méthode pendant près d’un demi-siècle, ce n’est pas parce qu’il pensait avoir trouvé une formule magique. C’est parce qu’il connaissait parfaitement les limites de ce qu’il savait faire.
Ce point mérite d’être souligné, car nous vivons dans une époque qui valorise davantage la confiance que le doute. Les investisseurs sont constamment exposés à des prévisions très affirmatives, à des scénarios précis et à des opinions tranchées. Plus quelqu’un paraît certain de lui, plus il semble crédible.
Schloss incarnait presque l’attitude inverse. Il ne cherchait pas à répondre à toutes les questions. Il préférait s’abstenir lorsqu’une entreprise devenait trop difficile à comprendre. Cette discipline est probablement sous-estimée.
Toutes les opportunités ne sont pas faites pour vous
Walter Schloss visitait très rarement les entreprises. Benjamin Graham procédait déjà ainsi, convaincu que les chiffres racontaient souvent davantage que les discours des dirigeants. À l’opposé, Peter Lynch passait une partie importante de son temps sur le terrain, à rencontrer les équipes dirigeantes et à comprendre leur activité dans les moindres détails.
Les deux approches ont fonctionné. Schloss en tirait une conclusion très simple : si deux excellents investisseurs obtiennent des résultats remarquables avec des méthodes radicalement différentes, c’est probablement qu’il n’existe pas une seule bonne manière d’investir.
En revanche, il existe beaucoup de mauvaises façons d’imiter quelqu’un d’autre. Il reconnaissait volontiers qu’il n’aurait jamais été capable de travailler comme Peter Lynch. Non seulement cela ne lui plaisait pas, mais il estimait qu’il aurait fini par prendre de moins bonnes décisions en cherchant à devenir quelqu’un qu’il n’était pas.
Cette remarque dépasse largement le cadre du stock-picking. Aujourd’hui, certains investisseurs adorent analyser des entreprises pendant plusieurs semaines. D’autres préfèrent construire un portefeuille d’ETF diversifiés et consacrer leur temps à leur activité professionnelle. D’autres encore mettent en place des stratégies quantitatives, du suivi de tendance ou des allocations systématiques.
Aucune de ces approches n’est intrinsèquement supérieure aux autres. La véritable question est ailleurs : serez-vous encore capable d’appliquer cette méthode dans dix ans ?
Si la réponse est non, il vaut mieux choisir une stratégie un peu moins ambitieuse mais beaucoup plus durable. C’est souvent ce que l’on oublie lorsqu’on compare uniquement les performances historiques.
Une stratégie ne vaut pas seulement par ce qu’elle a produit dans le passé. Elle vaut aussi par votre capacité à la suivre lorsque les résultats deviennent décevants.
Les marchés récompensent davantage la constance que l’intelligence
Il existe une tentation permanente chez les investisseurs : croire que chaque nouvelle information mérite une nouvelle décision. Cette impression est renforcée par les médias financiers :
- Chaque publication de résultats devient un événement.
- Chaque statistique économique est présentée comme un tournant.
- Chaque déclaration d’une banque centrale semble devoir modifier entièrement une allocation de portefeuille.
Walter Schloss évoluait dans un univers beaucoup plus calme. Non pas parce que les événements étaient moins nombreux. Parce qu’il faisait un tri extrêmement sévère entre ce qui était important et ce qui relevait simplement du bruit.
Cette distinction est encore plus utile aujourd’hui. La plupart des informations que nous consommons quotidiennement n’ont pratiquement aucun impact sur la valeur à long terme des entreprises. En revanche, elles ont un impact considérable sur nos émotions.
C’est précisément ce qui pousse beaucoup d’investisseurs à modifier sans cesse leur portefeuille :
- Ils remplacent une stratégie par une autre.
- Ils changent de secteur.
- Ils augmentent leur exposition après une forte hausse.
- Ils réduisent leur risque après une forte baisse.
Ils ont pourtant l’impression d’être disciplinés. En réalité, ils réagissent simplement au dernier événement disponible.
Schloss faisait exactement l’inverse. Sa méthode réduisait volontairement le nombre de décisions qu’il devait prendre. Cette idée peut sembler anodine. Elle est pourtant essentielle.
Chaque décision supplémentaire est aussi une occasion supplémentaire de se tromper. Les meilleurs investisseurs ne prennent pas nécessairement plus de décisions que les autres. Ils prennent souvent moins de décisions, mais des décisions plus importantes.
Pour un investisseur particulier, cette réflexion conduit naturellement à s’interroger sur son propre portefeuille. Combien de modifications effectuées ces cinq dernières années ont réellement amélioré vos résultats ? Combien étaient simplement une réponse émotionnelle à l’actualité du moment ? La réponse surprend souvent.
Les seize règles de Walter Schloss : une discipline plus qu’une méthode
La célèbre liste publiée par Walter Schloss en 1994 est régulièrement présentée comme un mode d’emploi. Je crois qu’il est plus juste de la considérer comme une liste de garde-fous.

Ses recommandations couvrent des sujets très différents :
- acheter avec une marge de sécurité ;
- éviter un endettement excessif ;
- rester patient ;
- ne pas suivre la foule ;
- connaître ses limites ;
- conserver une approche simple ;
- accepter que le marché puisse avoir tort pendant longtemps.
À première vue, ces conseils paraissent indépendants les uns des autres. En réalité, ils répondent tous au même problème : ils cherchent à empêcher l’investisseur de devenir son propre pire ennemi.
Car les plus grandes erreurs ne proviennent pas toujours d’une mauvaise analyse financière. Elles naissent souvent d’une réaction émotionnelle :
- On achète parce que tout le monde achète.
- On vend parce que tout le monde vend.
- On abandonne une stratégie après quelques années difficiles.
- On modifie une allocation qui fonctionnait pourtant très bien.
- On cherche constamment quelque chose de meilleur.
Autrement dit, le principal adversaire de l’investisseur n’est pas nécessairement le marché. Il se trouve souvent devant son écran.
C’est sans doute ce qui rend les principes de Walter Schloss toujours aussi actuels. Les marchés ont profondément changé depuis les années 1950. Les entreprises sont différentes. Les outils sont différents. La vitesse de circulation de l’information est sans commune mesure.
En revanche, les comportements humains évoluent beaucoup plus lentement :
- Les excès d’optimisme succèdent toujours aux excès de pessimisme.
- Les modes d’investissement continuent d’apparaître puis de disparaître.
- Les investisseurs restent attirés par les promesses de rendement rapide.
- Et la discipline demeure une qualité beaucoup plus rare que l’intelligence.
C’est précisément pour cette raison que les enseignements de Walter Schloss traversent aussi bien le temps. Ils parlent moins de marchés financiers que de comportements d’investissement. Et ces derniers changent beaucoup moins vite que les technologies qui les entourent.
Il serait facile de terminer cet article en présentant les seize règles de Walter Schloss comme des vérités intemporelles qu’il suffirait d’appliquer. Ce serait pourtant trahir son approche.
Schloss n’a jamais prétendu avoir découvert une méthode universelle. Il avait simplement identifié un cadre de décision compatible avec son tempérament, suffisamment robuste pour résister aux modes successives des marchés. C’est probablement la véritable raison de sa longévité.
Il n’a pas passé sa carrière à chercher une meilleure méthode. Il a passé sa carrière à devenir toujours meilleur dans la sienne.
Ce que Walter Schloss nous apprend encore aujourd’hui
Depuis les débuts de Walter Schloss, les marchés financiers ont profondément évolué. Les investisseurs disposent aujourd’hui d’outils dont il n’aurait probablement jamais imaginé l’existence.
En quelques secondes, il est possible de :
- consulter les comptes d’une entreprise ;
- comparer des centaines de ratios financiers ;
- suivre les recommandations des analystes ;
- écouter les conférences des dirigeants ;
- obtenir des analyses produites par des intelligences artificielles ;
- passer un ordre depuis un téléphone.
Tout cela représente un progrès considérable. Mais cette abondance d’informations crée une illusion.
Nous avons parfois le sentiment qu’une meilleure information conduit automatiquement à une meilleure décision. L’expérience montre pourtant que les deux ne progressent pas toujours ensemble.
L’investisseur moderne souffre rarement d’un manque d’informations. Il souffre beaucoup plus souvent d’un excès d’informations.
Chaque jour apporte son lot de nouvelles raisons d’agir. Chaque semaine semble justifier une modification du portefeuille. Chaque mois voit apparaître une nouvelle méthode présentée comme plus performante que toutes les précédentes.
Walter Schloss nous rappelle qu’il existe une autre façon d’investir. Elle consiste moins à chercher sans cesse une nouvelle idée qu’à continuer d’appliquer une bonne idée lorsque plus personne n’en parle.
Les meilleures décisions sont souvent les moins visibles
Les performances de Walter Schloss impressionnent. Mais il est possible que ses plus grandes réussites soient invisibles :
- Nous ne savons pas combien d’entreprises il n’a pas achetées parce qu’elles lui semblaient trop compliquées.
- Nous ne savons pas combien de modes spéculatives il a laissées passer.
- Nous ne savons pas combien de décisions il n’a tout simplement jamais prises.
Pourtant, ces absences ont probablement autant contribué à ses résultats que ses investissements les plus réussis. Cette réflexion mérite d’être transposée à nos propres portefeuilles.
Lorsqu’un investisseur regarde plusieurs décennies en arrière, il se souvient généralement de quelques excellentes décisions. Il oublie souvent toutes celles qu’il aurait aimé ne jamais prendre.
Or, éviter une très mauvaise décision produit parfois davantage de richesse que réussir un excellent investissement. Cette logique est d’ailleurs au cœur de nombreuses stratégies patrimoniales.
Avant de chercher à augmenter le rendement attendu d’un portefeuille, il est souvent plus efficace de réduire les erreurs susceptibles de compromettre durablement sa trajectoire. Cela passe rarement par une prévision brillante. Cela passe beaucoup plus souvent par une méthode suffisamment robuste pour continuer à fonctionner lorsque les marchés deviennent difficiles.
La vraie leçon de Walter Schloss n’est pas la valeur
On présente presque toujours Walter Schloss comme l’un des grands représentants de l’investissement « value ». Historiquement, c’est exact.
Mais si son héritage continue de nous intéresser aujourd’hui, ce n’est probablement pas parce que chacun devrait désormais rechercher exclusivement des entreprises décotées. Les marchés évoluent.
- Certaines périodes favorisent davantage les valeurs de croissance.
- D’autres redonnent l’avantage aux entreprises faiblement valorisées.
- D’autres encore récompensent surtout les grandes capitalisations ou, au contraire, les plus petites.
Aucune approche ne domine durablement toutes les autres. En revanche, un élément traverse toutes les périodes.
Les investisseurs qui obtiennent les meilleurs résultats sur plusieurs décennies sont rarement ceux qui changent constamment de philosophie. Ce sont ceux qui restent cohérents.
La cohérence ne consiste pas à répéter mécaniquement les mêmes gestes. Elle consiste à conserver un cadre de décision stable tout en acceptant que les marchés changent, que les valorisations évoluent et que certaines convictions doivent parfois être réexaminées.
Autrement dit, la discipline n’exclut pas l’adaptation. Elle empêche simplement l’improvisation permanente. C’est une nuance importante.
Car beaucoup d’investisseurs confondent encore flexibilité et absence de méthode.
L’héritage de Walter Schloss
En relisant son parcours, je ne crois finalement pas que Walter Schloss nous enseigne principalement comment sélectionner des actions. Il nous montre surtout qu’il est possible de construire une carrière exceptionnelle sans chercher à être exceptionnel.
- Il n’avait pas besoin d’être le plus brillant économiste.
- Il n’avait pas besoin de prévoir les récessions.
- Il n’avait pas besoin d’impressionner les médias.
- Il n’avait même pas besoin d’avoir raison plus souvent que les autres.
Il lui suffisait de respecter, année après année, un processus qu’il comprenait parfaitement et auquel il faisait confiance. C’est probablement cette idée qui mérite d’être retenue.
Nous passons beaucoup de temps à rechercher les actifs qui offriront les meilleures performances. Nous devrions peut-être consacrer davantage d’énergie à construire une méthode que nous serons encore capables d’appliquer lorsque les marchés auront perdu 30 %, que les journaux annonceront une nouvelle crise et que tout semblera remettre en cause nos convictions.
C’est à ce moment-là que la qualité d’une stratégie se révèle réellement. Pas lorsque tout monte.
Pour Walter Schloss, la performance n’était finalement que la conséquence visible d’une qualité beaucoup plus discrète : la capacité à rester fidèle à une méthode pendant près d’un demi-siècle, sans céder aux distractions permanentes des marchés.
Un accompagnement patrimonial permet non seulement de mettre en place une stratégie réfléchie, mais aussi et surtout, de vous aider à y rester fidèle en toute circonstance.