
Il existe une croyance très répandue chez les salariés : puisque je connais mon entreprise mieux que quiconque, je suis bien placé pour investir dans ses actions.
Après tout, vous voyez les projets avancer, vous échangez avec vos collègues, vous constatez que les recrutements continuent, les commandes arrivent, les dirigeants paraissent confiants. Cette proximité donne naturellement l’impression de mieux comprendre l’entreprise que le reste du marché.
C’est précisément là que réside le problème.
Si je devais établir quelques règles simples de gestion patrimoniale, il y en aurait une qui reviendrait presque systématiquement : évitez qu’une seule entreprise concentre à la fois votre salaire et une part importante de votre patrimoine financier.
Cette règle paraît presque trop prudente lorsque tout va bien. Pourtant, c’est souvent dans les périodes où une entreprise semble la plus solide que les investisseurs oublient pourquoi la diversification existe.
La même entreprise peut faire disparaître deux patrimoines en même temps
L’histoire financière regorge d’exemples.
Enron reste probablement le plus célèbre. Au début des années 2000, l’entreprise était considérée comme l’une des plus innovantes des États-Unis. Beaucoup de salariés détenaient une part importante de leur retraite en actions Enron. Lorsque la fraude comptable fut révélée, l’action perdit pratiquement toute sa valeur.
Le problème n’était pas uniquement la chute du cours. Ces salariés perdaient simultanément leur emploi, leurs perspectives de carrière… et leur épargne.
Lehman Brothers, WorldCom ou encore Satyam Computers ont connu des scénarios comparables. À chaque fois, de nombreux employés avaient accumulé les actions de leur employeur pendant des années, convaincus d’investir dans une entreprise qu’ils pensaient connaître parfaitement.
Le résultat fut le même : un patrimoine qui dépendait entièrement d’une seule société. Bien sûr, votre entreprise ne sera probablement jamais le prochain Enron. Heureusement. Mais ce n’est pas le véritable enseignement de ces histoires.
Le vrai risque n’est pas de travailler dans une entreprise frauduleuse. Le risque est de croire qu’une entreprise est peu risquée simplement parce qu’on la connaît bien.
La familiarité n’est pas une protection
En finance comportementale, ce phénomène est bien documenté.
Nous avons tendance à surestimer ce qui nous est familier. Une entreprise dans laquelle nous travaillons paraît naturellement plus prévisible qu’une entreprise dont nous ne connaissons que les comptes publiés.
Pourtant, cette impression est souvent trompeuse. Un salarié connaît très bien son service. Il connaît parfois son établissement, sa région ou sa division. Il connaît rarement la situation réelle de l’ensemble du groupe.
Il ignore souvent :
- les tensions sur la trésorerie ;
- les négociations avec les banques ;
- les difficultés d’une filiale à l’étranger ;
- les risques juridiques ;
- les arbitrages stratégiques du conseil d’administration.
Même les cadres dirigeants ne disposent pas toujours d’une vision complète. Autrement dit, le fait de travailler dans une entreprise ne procure presque jamais un avantage suffisant pour anticiper correctement son évolution boursière.
Les marchés financiers valorisent des milliers d’informations, dont une grande partie n’est pas accessible aux salariés. La proximité crée donc une illusion de maîtrise beaucoup plus qu’un véritable avantage d’investissement.
Vous êtes déjà très investi dans votre entreprise
Lorsque je pose la question à un client, il répond souvent : « J’ai seulement 15 % de mon portefeuille dans mon entreprise. »
En réalité, ce n’est pas exact. Ces 15 % ne représentent que son capital financier. Son véritable investissement est beaucoup plus important :
- Son salaire dépend déjà de cette entreprise.
- Ses primes également.
- Son intéressement.
- Sa participation.
- Ses actions gratuites.
- Ses stock-options.
- Parfois même sa retraite supplémentaire.
Et, dans certains secteurs, sa capacité future à retrouver rapidement un emploi dépend aussi de la santé de son employeur.
Autrement dit, une grande partie de son patrimoine économique est déjà concentrée au même endroit.
Les économistes parlent de capital humain.
Pour la plupart des actifs, ce capital humain constitue le premier actif patrimonial. C’est lui qui produira les revenus permettant d’épargner pendant vingt ou trente ans.
Lorsque ce capital humain dépend déjà entièrement d’une entreprise, acheter massivement ses actions revient à renforcer une concentration qui existe déjà.
Vous ne diversifiez pas votre patrimoine. Vous le rendez plus dépendant d’un seul scénario.
Le risque que l’on ne voit pas
Imaginons deux situations. Dans la première, votre portefeuille est composé d’un ETF mondial regroupant plusieurs milliers d’entreprises. Votre entreprise traverse une mauvaise période.
Vous perdez éventuellement votre emploi, mais votre portefeuille continue de détenir des milliers d’autres sociétés qui, elles, poursuivent leur activité. Certaines profiteront même de la disparition de votre ancien employeur.
Dans la seconde situation, votre portefeuille est composé à 40 ou 50 % des actions de votre entreprise. Cette fois, les conséquences se cumulent. Votre salaire disparaît. La valeur de vos actions chute. Votre participation baisse. Les actions gratuites reçues les années précédentes perdent de leur valeur.
Le patrimoine qui devait justement vous protéger des accidents de la vie devient lui-même victime de cet accident. C’est ce que j’appelle souvent un risque de corrélation.
Le problème n’est pas uniquement que votre entreprise puisse baisser. Le problème est que plusieurs sources de richesse dépendent exactement du même événement. Et c’est cette concentration qui peut devenir destructrice.
Les belles histoires ne doivent pas devenir une stratégie
Évidemment, certains salariés ont construit une fortune grâce aux actions de leur entreprise.
Les premiers employés de Microsoft, Apple, Nvidia ou LVMH pourraient en témoigner. Mais attention au biais du survivant. Nous connaissons ces histoires parce qu’elles se sont extraordinairement bien terminées.
Nous parlons beaucoup moins des milliers d’entreprises prometteuses qui ont stagné pendant vingt ans, ont été rachetées à bas prix ou ont disparu.
Construire une stratégie patrimoniale sur l’espoir que son entreprise devienne le prochain géant mondial revient à confondre possibilité et probabilité. Or, l’investissement consiste précisément à gérer les probabilités, pas à courir après les exceptions.
Jusqu’où pousser les avantages ?
À ce stade, certains objecteront que les entreprises encouragent elles-mêmes leurs salariés à devenir actionnaires. Et c’est vrai.
Les plans d’épargne entreprise (PEE), les abondements, les actions gratuites, les stock-options ou encore les BSPCE dans les jeunes entreprises constituent souvent d’excellents outils de rémunération.
Le paradoxe est là : ce sont souvent de bons dispositifs… qui peuvent conduire à une mauvaise allocation patrimoniale lorsqu’ils prennent trop de place.
Prenons un exemple. Votre entreprise vous propose d’acheter des actions avec une décote de 20 % et ajoute un abondement de 1 500 €. Refuser une telle opportunité n’aurait généralement pas beaucoup de sens. Le rendement est quasiment immédiat.
Mais cela ne signifie pas que vous devez conserver ces actions pendant vingt ans. Beaucoup d’investisseurs confondent deux décisions totalement différentes :
- profiter d’un avantage salarial ;
- conserver durablement les actions obtenues.
Or, la première est souvent pertinente. La seconde mérite beaucoup plus de réflexion.
C’est d’ailleurs une erreur que j’observe régulièrement. Les salariés finissent par accumuler, année après année, de nouvelles actions de leur entreprise sans jamais se demander quelle place elles occupent désormais dans leur patrimoine global.
La concentration ne vient pas toujours d’une décision volontaire. Elle apparaît progressivement.
Le danger est souvent invisible
Une entreprise performante produit un effet psychologique particulier. Lorsque son cours progresse régulièrement, chaque nouvelle hausse semble confirmer la décision précédente.
Pourquoi vendre une action qui monte ? Pourquoi réduire une position qui rapporte ?
Le problème est que plus une action performe, plus elle prend naturellement de poids dans le portefeuille.
C’est exactement ce qui est arrivé à de nombreux salariés des grandes entreprises technologiques américaines ces dernières années. Certains collaborateurs d’Apple, Microsoft, Nvidia ou Amazon ont vu les actions reçues au fil des années représenter une part considérable de leur patrimoine.
Dans leur cas, cette concentration s’est révélée extrêmement rentable… jusqu’à présent. Mais personne ne sait si les vingt prochaines années ressembleront aux vingt précédentes.
L’histoire des marchés est remplie de champions qui semblaient indétrônables avant de connaître une longue traversée du désert :
- General Electric figurait parmi les entreprises les plus admirées au monde.
- Cisco était considérée comme l’avenir d’Internet.
- Nokia dominait largement le marché des téléphones mobiles.
Ces entreprises n’ont pas disparu. Pourtant, leurs actionnaires ont parfois attendu plus d’une décennie avant de retrouver leur niveau initial, lorsqu’ils y sont parvenus.
Autrement dit, une excellente entreprise ne produit pas nécessairement un excellent investissement. Les deux notions sont proches, mais elles ne sont pas synonymes.
Quand la concentration devient problématique
Il n’existe évidemment aucune règle universelle. Votre patrimoine, votre âge, votre capacité d’épargne, votre sécurité professionnelle et votre tolérance au risque comptent davantage qu’un pourcentage précis.
Pour autant, disposer d’un ordre de grandeur reste utile. À titre personnel, je considère qu’au-delà de 5 % à 10 % du patrimoine financier investi dans son entreprise, il devient légitime de s’interroger sérieusement.
Pourquoi cette fourchette plutôt qu’une autre ? Parce qu’elle permet de conserver une exposition à la réussite de son employeur tout en limitant le risque qu’un accident d’entreprise remette en cause l’ensemble de votre trajectoire patrimoniale.
Naturellement, cette règle n’est pas gravée dans le marbre. Un entrepreneur qui vient de créer sa société est, par définition, massivement exposé à son entreprise. Il ne peut pas faire autrement.
Un salarié qui reçoit chaque année des actions gratuites peut également dépasser temporairement ce seuil.
L’important n’est donc pas d’être constamment à 9,8 % plutôt qu’à 10,2 %. L’important est d’avoir une démarche active. Lorsque la concentration devient importante, il faut se demander si elle est toujours volontaire… ou simplement le résultat de l’inertie.
Faut-il vendre ses actions gratuites ?
Là encore, la réponse mérite un peu plus de nuance qu’un simple oui ou non. Si les actions viennent d’être acquises avec une forte décote ou grâce à un abondement particulièrement généreux, il peut être tout à fait rationnel de participer au dispositif.
En revanche, une fois les périodes de blocage ou de conservation terminées, la question change complètement. Il ne s’agit plus de savoir si l’opération était intéressante.
Il s’agit de savoir si vous souhaitez continuer à faire dépendre une part importante de votre patrimoine d’une seule entreprise.
Imaginez qu’un investisseur vienne vous voir avec 100 000 € à placer. S’il vous disait qu’il envisage d’investir 60 000 € dans une seule société, vous trouveriez probablement cette décision imprudente.
Pourtant, beaucoup de salariés arrivent exactement au même résultat… sans jamais prendre cette décision consciemment. Ils conservent simplement tout ce qu’ils reçoivent. L’inaction devient alors une véritable décision d’investissement.
Une bonne diversification est frustrante
La diversification possède une particularité assez déroutante. Elle vous empêchera presque toujours de réaliser la meilleure performance possible.
Mais elle vous évitera aussi de subir les pires scénarios. C’est précisément son objectif.
Lorsque vous revendez progressivement les actions de votre entreprise pour investir dans un portefeuille mondial composé de plusieurs milliers de sociétés, vous acceptez une forme de renoncement.
Vous renoncez à l’idée que votre employeur puisse devenir le prochain Nvidia et multiplier encore sa valeur par cinq. En échange, vous réduisez fortement la probabilité qu’un événement isolé compromette simultanément votre emploi, votre épargne et vos projets.
En investissement, cette forme de renoncement est souvent plus difficile qu’il n’y paraît.
Nous avons naturellement envie de concentrer nos paris sur ce que nous croyons connaître le mieux. Pourtant, les patrimoines les plus solides ne sont généralement pas construits sur une conviction unique.
Ils reposent davantage sur une succession de bonnes décisions imparfaites que sur un pari exceptionnel.
La question n’est pas de ne pas croire en son entreprise
J’entends parfois une inquiétude chez certains salariés : « Si je vends mes actions, est-ce que cela signifie que je ne crois plus en mon entreprise ? » Pas du tout.
Investir et travailler sont deux décisions différentes. Vous pouvez être pleinement engagé dans votre métier, apprécier votre employeur, être convaincu de sa stratégie et continuer à penser qu’il serait imprudent d’y concentrer l’essentiel de votre patrimoine.
L’investissement ne consiste pas à désigner l’entreprise que vous préférez. Il consiste à construire un patrimoine capable de résister à des événements que personne n’est capable de prévoir.
C’est précisément pour cette raison que les investisseurs professionnels passent autant de temps à réfléchir à la gestion des risques qu’à la recherche de performance. Car une mauvaise diversification ne fait souvent sentir ses effets qu’au moment où il est déjà trop tard pour la corriger.
Au fond, aimer son entreprise n’est pas incompatible avec une gestion patrimoniale rigoureuse. C’est même l’inverse : plus votre carrière dépend déjà de votre employeur, plus votre patrimoine a intérêt à prendre un peu de distance.
Cette nuance fait toute la différence entre un portefeuille construit par habitude et un patrimoine construit pour durer, ce qui est l’objectif d’Alti Patrimoine.