
Lorsque Lehman Brothers s’est effondrée en 2008, les actionnaires ont pratiquement tout perdu.
Lorsque Carlos Ghosn a été arrêté en 2018, Renault a perdu plus de 15 % en une séance.
Lorsque Ubisoft a annoncé le report de plusieurs jeux majeurs, l’action a chuté de près de 25 %.
Ces événements ont une conséquence évidente : si vous déteniez ces actions, votre patrimoine a fortement diminué. Sinon, ils ne sont qu’un fait d’actualité parmi d’autres.
Mais derrière ces épisodes se cache une question beaucoup plus intéressante.
Que signifie réellement être actionnaire ?
La plupart des investisseurs répondraient spontanément : « Je possède une partie de l’entreprise. »
C’est juridiquement exact.
Dans les faits, c’est beaucoup moins évident.
Nous investissons souvent comme des prêteurs, pas comme des propriétaires
Lorsque vous achetez une maison, vous ne doutez jamais du fait qu’elle vous appartient.
Vous décidez des travaux.
Vous choisissez les occupants.
Vous surveillez son état.
Si quelqu’un s’introduisait chez vous pour modifier la toiture ou vendre le garage sans votre accord, vous considéreriez cela comme une atteinte évidente à votre propriété.
Avec une action, le raisonnement devrait être similaire.
Une action n’est pas un simple code affiché sur un écran. C’est une fraction du capital d’une entreprise. Elle vous donne des droits économiques, mais aussi des droits de gouvernance.
Pourtant, très peu d’investisseurs raisonnent ainsi.
Ils observent le cours.
Ils suivent les résultats trimestriels.
Ils espèrent une hausse.
Mais ils oublient qu’ils sont censés être copropriétaires de l’entreprise.
Cette différence paraît purement théorique. En réalité, elle change profondément la manière d’investir.
Une remarque de Benjamin Graham qui n’a pas pris une ride
Dans L’Investisseur Intelligent, Benjamin Graham expliquait d’abord que les actionnaires étaient, en théorie, les véritables souverains de l’entreprise.
Après tout, ce sont eux qui nomment les administrateurs, approuvent les grandes décisions et peuvent remplacer les dirigeants.
Quelques années plus tard, il réécrira pourtant ce passage.
Son constat était beaucoup moins flatteur.
Selon lui, les actionnaires, pris collectivement, ne se comportent presque jamais comme des propriétaires. Ils approuvent les décisions proposées par les dirigeants sans véritable réflexion et n’interviennent que rarement lorsque la gouvernance se dégrade.
Le jugement est sévère.
Mais il reste difficile à contester.
La plupart d’entre nous avons déjà vendu une action parce que son cours baissait.
Combien avons-nous déjà voté contre la rémunération d’un dirigeant ?
Combien avons-nous déjà participé à une assemblée générale ?
Combien avons-nous déjà pris le temps de lire le rapport annuel d’une entreprise dans laquelle plusieurs milliers d’euros étaient investis ?
Pour beaucoup d’investisseurs, la réponse est simple : jamais.
Nous achetons des entreprises… puis nous les oublions
Il existe une forme de paradoxe.
Plus l’investissement est important, moins nous nous intéressons parfois à ce que nous possédons.
Une personne qui achète un appartement à 250 000 € va généralement passer plusieurs semaines à analyser le quartier, les charges, les travaux ou encore la qualité de la copropriété.
À l’inverse, investir 20 000 € dans une entreprise mondiale ne demande aujourd’hui que quelques clics.
Cette facilité est une formidable avancée.
Elle a aussi un effet pervers : elle nous fait oublier que derrière un ticker boursier se trouvent des salariés, des dirigeants, des usines, des clients, des brevets, des dettes, une culture d’entreprise et parfois plusieurs décennies d’histoire.
Une action est devenue un produit financier.
Avant d’être cela, elle représente pourtant une participation dans une entreprise bien réelle.
Cette distinction paraît presque philosophique.
Elle est en réalité très pratique.
Car on ne réagit pas de la même façon face à une baisse de 20 % lorsqu’on possède un simple actif financier ou lorsqu’on possède une partie d’une entreprise dont on comprend les fondamentaux.
Le vrai risque n’est pas toujours celui que l’on croit
Beaucoup d’investisseurs pensent que leur principal risque est la volatilité.
Je crois que le risque le plus important est souvent ailleurs.
Il consiste à déléguer entièrement son jugement.
Lorsqu’une entreprise enchaîne les acquisitions hasardeuses, détruit progressivement sa rentabilité ou rémunère excessivement ses dirigeants malgré des résultats médiocres, le problème n’est pas uniquement la baisse éventuelle du cours de Bourse.
Le problème est que les propriétaires de cette entreprise acceptent parfois cette situation sans réagir.
Bien sûr, un investisseur individuel qui possède quelques dizaines ou quelques centaines d’actions ne changera probablement pas, à lui seul, la stratégie d’un groupe international.
Mais raisonner ainsi revient à oublier que tous les actionnaires individuels pensent exactement la même chose.
Or, une gouvernance ne fonctionne correctement que lorsque les propriétaires s’intéressent réellement à ce qu’ils possèdent.
La discipline du management dépend aussi de la vigilance de ceux qui lui confient leur capital.
Les droits de l’actionnaire existent… mais ils sont rarement utilisés
Lorsque l’on parle de propriété, beaucoup d’investisseurs pensent immédiatement aux dividendes.
C’est pourtant loin d’être le seul droit attaché à une action.
Être actionnaire, c’est aussi pouvoir voter lors des assemblées générales, approuver ou refuser certaines résolutions, élire les administrateurs, se prononcer sur la rémunération des dirigeants, ou encore participer aux décisions les plus importantes de l’entreprise : augmentation de capital, fusion, cession d’actifs majeurs, modification des statuts…
Dans les grandes sociétés cotées, ces droits paraissent souvent symboliques.
Ils ne le sont pas complètement.
Chaque année, certaines résolutions sont rejetées, parfois sous la pression d’investisseurs institutionnels, parfois grâce à la mobilisation d’actionnaires individuels ou d’associations spécialisées. La gouvernance des entreprises évolue souvent lentement, mais elle évolue sous l’effet de ces contre-pouvoirs.
Le problème est ailleurs.
La grande majorité des actionnaires n’utilisent jamais ces droits.
Ils délèguent.
Ils suivent.
Ou, plus simplement, ils ignorent qu’ils les possèdent.
Pourtant, si vous estimez qu’un dirigeant détruit de la valeur depuis plusieurs années, ne rien faire revient finalement à accepter cette situation.
Les ETF changent-ils la donne ?
Cette réflexion peut sembler appartenir à une autre époque.
Après tout, aujourd’hui, une grande partie des investisseurs détient des ETF plutôt que des actions individuelles.
Cela change effectivement la relation avec les entreprises.
Lorsque vous investissez dans un ETF MSCI World, vous n’êtes plus directement l’actionnaire des centaines d’entreprises composant l’indice. C’est la société de gestion qui détient juridiquement les actions et qui exerce, en principe, les droits de vote associés.
Faut-il en conclure que la question de la propriété n’a plus aucun intérêt ?
Je ne le pense pas.
Car même si vous déléguez cette responsabilité à un gestionnaire, vous continuez à financer des entreprises.
Vous choisissez indirectement le type d’économie que vous souhaitez détenir.
Vous choisissez aussi le niveau de confiance que vous accordez à la société de gestion pour représenter vos intérêts.
Autrement dit, vous ne votez plus directement lors des assemblées générales, mais vous choisissez celui qui votera à votre place.
L’esprit reste finalement le même : investir, ce n’est pas uniquement acheter une performance passée. C’est aussi accepter de devenir propriétaire, même de manière indirecte.
Une bonne gouvernance finit souvent par se retrouver dans les performances
Les investisseurs aiment distinguer les questions de gouvernance des questions financières.
Dans la réalité, les deux sont rarement indépendantes.
Une entreprise dirigée par une équipe compétente, capable d’allouer intelligemment son capital, de limiter les conflits d’intérêts et de communiquer avec transparence dispose souvent d’un avantage durable.
À l’inverse, une gouvernance défaillante finit presque toujours par produire des conséquences financières.
Parfois rapidement.
Parfois plusieurs années plus tard.
Les exemples ne manquent pas.
Des acquisitions payées beaucoup trop cher.
Des rémunérations extravagantes malgré des résultats médiocres.
Des manipulations comptables.
Des conflits d’intérêts.
Des décisions stratégiques prises pour préserver le pouvoir des dirigeants plutôt que les intérêts des actionnaires.
À chaque fois, le marché finit généralement par s’en apercevoir.
Mais lorsqu’il le fait, il est souvent trop tard.
L’investisseur qui se contente de regarder le cours découvre alors le problème au moment où celui-ci est déjà intégré dans le prix.
Celui qui suivait réellement l’entreprise avait souvent aperçu les premiers signaux bien avant.
Penser comme un propriétaire change votre manière d’investir
Cette idée produit un effet assez étonnant.
Lorsqu’on commence à considérer une action comme une participation dans une entreprise plutôt que comme une ligne dans un portefeuille, beaucoup de comportements changent naturellement.
On devient moins sensible aux fluctuations quotidiennes.
On s’intéresse davantage à la qualité du management qu’aux prévisions des analystes.
On lit les rapports annuels avec un regard différent.
On comprend mieux pourquoi certaines entreprises traversent les crises avec une remarquable résilience tandis que d’autres s’effondrent dès que l’environnement devient plus difficile.
Cette approche pousse également à être plus sélectif.
On achète moins facilement une entreprise dont on ne comprend ni le modèle économique, ni les dirigeants, ni les perspectives.
À l’inverse, on accepte plus facilement une baisse temporaire du cours lorsqu’on reste convaincu que les fondamentaux demeurent solides.
Autrement dit, penser comme un propriétaire aide souvent à mieux supporter la volatilité.
Non pas parce que les baisses deviennent agréables, mais parce qu’elles prennent un sens différent.
La véritable question à se poser avant chaque investissement
Avant d’acheter une action, beaucoup d’investisseurs se demandent si le cours peut monter de 20 %.
La question est légitime.
Mais elle n’est probablement pas la plus importante.
Essayez plutôt de vous demander :
Si la Bourse fermait pendant cinq ans, serais-je toujours heureux de posséder une partie de cette entreprise ?
Cette simple question oblige à réfléchir autrement.
Elle ramène immédiatement l’attention sur l’activité de l’entreprise, sa capacité à créer de la valeur, la qualité de ses dirigeants et sa gouvernance. Tout ce qui compte réellement sur le long terme.
Le cours de Bourse, lui, finira presque toujours par suivre.
Pendant longtemps, j’ai pensé que cette manière de voir les actions relevait surtout d’un principe philosophique hérité de Benjamin Graham et de Warren Buffett.
Avec le temps, j’en suis arrivé à une autre conclusion. Les investisseurs qui obtiennent les meilleurs résultats sont souvent ceux qui n’oublient jamais ce qu’ils possèdent réellement.
Et c’est précisément le rôle d’un accompagnement patrimonial : vous aider à construire un portefeuille que vous comprendez si bien que vous aurez l’impression de le posséder réellement, plutôt qu’une simple succession de lignes sur un écran.