
L’une des phrases les plus célèbres de Warren Buffett est aussi l’une des plus mal comprises : « Règle n°1 : ne jamais perdre d’argent. Règle n°2 : ne jamais oublier la règle n°1. » Beaucoup y voient une injonction à ne jamais se tromper. C’est pourtant impossible.
Buffett lui-même a investi dans des entreprises qui se sont révélées décevantes. Il a reconnu certaines erreurs majeures plusieurs années après les avoir commises.
À l’inverse, il a également affirmé : « Si vous ne faites pas d’erreurs, vous ne pouvez pas prendre de décisions. »
Ces deux citations ne sont pas contradictoires. Elles parlent simplement de deux niveaux différents. L’objectif d’un investisseur n’est pas d’éviter toute erreur. Il consiste à éviter les erreurs suffisamment graves pour compromettre durablement son patrimoine, tout en développant un processus qui lui permet d’apprendre des autres.
Cette distinction paraît évidente. Pourtant, elle est rarement appliquée.
Le véritable problème n’est pas de se tromper
Lorsqu’un investissement tourne mal, la première réaction consiste souvent à chercher un responsable : le marché, la banque centrale, les médias, les dirigeants de l’entreprise ou un événement imprévisible. Plus rarement nous nous demandons : qu’est-ce qui, dans mon raisonnement, m’a conduit à cette décision ?
Cette question est pourtant beaucoup plus utile.
Une mauvaise décision ne devient pas intéressante lorsqu’elle coûte de l’argent. Elle devient intéressante lorsqu’elle permet d’améliorer les décisions suivantes. À l’inverse, une décision gagnante peut être extrêmement dangereuse si elle repose sur un mauvais raisonnement. Les marchés distribuent régulièrement des récompenses imméritées. Acheter une entreprise surévaluée ou suivre une mode spéculative peut produire d’excellents résultats pendant plusieurs années. Ce n’est pas pour autant une bonne décision.
En investissement, le résultat immédiat est un très mauvais juge de la qualité d’un raisonnement.
Nous avons été éduqués à éviter les erreurs
Notre rapport aux erreurs ne vient pas de la bourse.
Il commence beaucoup plus tôt.
À l’école, celui qui obtient les meilleures notes est généralement celui qui fait le moins d’erreurs. On nous apprend à restituer correctement des connaissances davantage qu’à raisonner dans l’incertitude.
Or investir consiste précisément à prendre des décisions alors qu’il manque toujours une partie des informations. Vous ne connaîtrez jamais les bénéfices futurs exacts d’une entreprise. Vous ne saurez jamais où seront les taux d’intérêt dans trois ans. Vous ne pourrez jamais prévoir la prochaine crise.
Attendre de disposer de toutes les réponses revient donc à ne jamais investir. À l’inverse, croire que l’on possède toutes les réponses conduit souvent à prendre beaucoup trop de risques.
L’investisseur performant accepte cette zone d’incertitude. Il ne cherche pas à avoir raison en permanence. Il cherche à avoir raison suffisamment souvent, tout en limitant les conséquences lorsqu’il se trompe.
Les marchés récompensent parfois les mauvaises habitudes
C’est probablement l’un des aspects les plus déstabilisants de l’investissement.
Dans beaucoup de domaines, un mauvais processus produit rapidement un mauvais résultat. En bourse, ce lien est beaucoup plus faible.
Vous pouvez acheter une entreprise uniquement parce que son cours vient de doubler… et gagner encore 40 %. Vous pouvez vendre une excellente société par peur… puis constater qu’elle chute ensuite de 30 %. Dans les deux cas, le marché vous félicite alors même que votre raisonnement est peut-être mauvais.
À l’inverse, il est possible de construire une analyse rigoureuse, d’acheter une entreprise de qualité à un prix raisonnable… puis de subir plusieurs années de sous-performance.
Le marché ne distribue pas immédiatement les bonnes ou les mauvaises notes. C’est précisément pour cette raison qu’il faut apprendre à juger son processus avant de juger son résultat.
Les erreurs qui coûtent vraiment cher
Après de nombreuses années passées à accompagner des investisseurs, je constate que les erreurs les plus coûteuses ne sont presque jamais techniques.
Elles sont comportementales. Par exemple :
- Acheter une entreprise uniquement parce qu’elle paraît bon marché.
- Investir sans réellement comprendre son activité.
- Vendre une excellente entreprise simplement parce que la plus-value est déjà confortable.
- Refuser d’acheter une société de qualité parce qu’elle cote quelques pourcents au-dessus du prix que l’on s’était fixé.
- Abandonner un investissement solide après deux ou trois années sans performance.
Cette liste ressemble beaucoup à celle de mes propres erreurs. Elle est d’ailleurs plus longue que cela. La différence est qu’avec le temps, ces erreurs deviennent progressivement un actif. À condition de les documenter, de les comprendre et de ne pas chercher à les oublier.
Un journal d’investissement est souvent beaucoup plus utile qu’une nouvelle méthode de sélection d’actions.
L’humilité protège davantage que l’intelligence
Socrate affirmait que sa sagesse provenait d’une seule chose : savoir qu’il ne savait pas.
Cette idée paraît philosophique. Elle est pourtant extrêmement concrète lorsqu’on gère un patrimoine.
L’investisseur humble accepte plusieurs réalités :
- Son scénario peut être faux.
- Le marché peut rester irrationnel plus longtemps qu’il ne l’imagine.
- Une entreprise qu’il apprécie peut voir son modèle économique se dégrader.
- Une allocation de portefeuille pertinente aujourd’hui pourra nécessiter des ajustements demain.
Cette posture n’affaiblit pas les décisions.
Elle les rend plus robustes.
C’est aussi ce qui pousse un investisseur à diversifier son patrimoine. Personne ne diversifie parce qu’il est certain d’avoir tort. On diversifie parce qu’on accepte de ne pas pouvoir savoir avec certitude quel scénario se réalisera.
L’humilité conduit naturellement à une meilleure gestion du risque.
Accepter de se tromper n’empêche pas d’être exigeant
Peter Lynch estimait qu’un investisseur obtenait déjà d’excellents résultats si environ 60 % de ses décisions étaient bonnes.
Beaucoup trouvent ce chiffre étonnamment faible.
En réalité, tout dépend de l’ampleur des gains et des pertes. Une poignée d’excellentes décisions peut largement compenser plusieurs investissements médiocres. À condition, évidemment, que les mauvaises décisions restent limitées.
C’est pourquoi la gestion du risque est indissociable de l’humilité. Celui qui pense avoir toujours raison concentre facilement son patrimoine sur quelques convictions. Celui qui accepte de pouvoir se tromper construit un portefeuille capable de résister à ses propres erreurs.
Le marché reste le plus grand professeur
Une anecdote attribuée à Henry Ford illustre bien cette logique. Interrogé sur le secret de sa réussite, il aurait répondu : « De bonnes décisions. »
Le journaliste lui demanda alors comment il avait appris à prendre de bonnes décisions : « Grâce à de mauvaises décisions. »
L’histoire est peut-être embellie avec le temps. Le raisonnement, lui, reste parfaitement valable. Chaque erreur contient une information précieuse que le marché vient de vous vendre. Autant essayer de rentabiliser cet achat.
Ken Fisher décrit d’ailleurs la bourse comme « le grand humiliateur ». Il est difficile de trouver une formule plus juste.
Le marché finit presque toujours par rappeler à chacun les limites de ses certitudes. Les investisseurs les plus expérimentés ne sont pas ceux qui échappent à cette leçon. Ce sont généralement ceux qui l’ont déjà reçue plusieurs fois.
L’investissement récompense rarement l’ego. Il récompense beaucoup plus souvent la capacité à remettre régulièrement son propre raisonnement en question.
Et c’est peut-être là que réside la véritable valeur d’un accompagnement : non pas prédire les marchés, mais éviter que nos certitudes du moment ne prennent progressivement le contrôle de notre patrimoine.